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Bernard Lahire, médaille d’argent du CNRS 2012

publié le jeudi 20 septembre 2012

Domaine : Sociologie

     

Ce mardi 18 septembre 2012, une cérémonie organisée par le CNRS dans le grand amphithéâtre de l’université Lyon-2 saluait les chercheurs rhônalpins distingués cette année pour le caractère exceptionnel de leurs travaux. Au milieu des mathématiciens, des physiciens et des biologistes, le sociologue Bernard Lahire, récompensé cette année par une médaille d’argent du CNRS, s’est fait remarquer par un discours détonnant : tout en rappelant les thèmes et le sens des recherches qu’il mène depuis plus de vingt ans, il a choisi d’en dire aussi le contexte biographique, scientifique, social et politique, et de ne pas taire en particulier les attaques croisées dont son travail fait l’objet.

Avec la permission de Bernard Lahire, Liens Socio reproduit ici l’intégralité de ce discours…

Discours prononcé le 18 septembre 2012 lors de la cérémonie officielle de remise de la médaille d’argent du CNRS

par Bernard Lahire, professeur de sociologie à l’École Normale Supérieure de Lyon

« Dans l’œuvre de la science seulement on peut aimer ce qu’on détruit, on peut continuer le passé en le niant, on peut vénérer son maître en le contredisant. »

Gaston Bachelard, La Formation de l’esprit scientifique. Contribution à une psychanalyse de la connaissance, Paris, Vrin, 1999.

Recevoir une marque de reconnaissance du genre de celle que l’on m’adresse aujourd’hui n’a rien d’une évidence pour moi. D’origine populaire, non normalien, non agrégé, n’ayant pas même connu les classes préparatoires, mais étant un pur produit de l’université de masse, j’ai malgré tout été ce qu’on appelle un early starter  : professeur des universités à 31 ans, membre junior de l’IUF à 32 ans, professeur à l’École Normale Supérieure de Lyon à 37 ans, j’ai le sentiment aujourd’hui que le miracle social se poursuit.

Mon parcours scientifique a été celui d’un sociologue de l’éducation et de la culture attentif aux grands enjeux des sciences humaines et sociales. J’ai commencé à travailler sur l’échec scolaire à l’école primaire, sujet de ma thèse soutenue en 1990. Puis j’ai successivement mené des travaux sur les usages sociaux de l’écrit, sur les réussites scolaires improbables en milieu populaire, sur les manières d’étudier au sein des différents secteurs de l’enseignement supérieur français, sur la montée (de la fin des années 1970 à la fin des années 1990) des discours publics sur l’« illettrisme », sur les pratiques culturelles des Français et, plus récemment, sur la condition sociale des écrivains et les processus de création littéraire, en portant une attention plus particulière à l’univers de Franz Kafka qui perce les mystères de la domination et dévoile la magie, blanche et noire, de ses effets.

J’ai aussi régulièrement publié sur des questions d’ordre épistémologique, théorique et méthodologique dans des ouvrages personnels ou collectifs qui posaient des questions telles que : « Quelle théorie de l’action et de l’acteur doit-on élaborer pour rendre raison des pratiques au sein d’un monde social hautement différencié ? » ; « Comment les sciences sociales peuvent-elles penser les phénomènes de cognition ? » ; « Qu’est-ce qui caractérise l’épistémologie des sciences sociales ? » ou encore « À quoi sert la sociologie ? ». Ces travaux empiriques et ces réflexions ont abouti à la formulation d’une théorie de l’action dispositionnaliste et contextualiste, sensible à l’échelle individuelle du monde social, qui contribue à transformer la théorie de l’habitus et des champs développée par Pierre Bourdieu. J’ai aussi, et cela me tient particulièrement à cœur, formulé des propositions d’enseignement des sciences du monde social dès l’école primaire.

S’il bénéficie d’une reconnaissance avec cette médaille d’argent, mon travail a néanmoins été souvent la cible d’attaques croisées dans l’univers français de la sociologie. Héritier hétérodoxe de la sociologie incarnée par Pierre Bourdieu, je me suis attiré à la fois les foudres d’épigones gardiens du temple, qui ne supportent guère la critique scientifique, et celles des contempteurs de cette sociologie qui ont toujours bien vu à quel point ma façon de faire de la sociologie s’inscrit, par delà les inflexions et les critiques, dans une tradition qu’ils s’efforcent par tous les moyens de minorer. Dès lors que l’on n’a pas fait le choix d’un camp ou, plus exactement, qu’on a précisément choisi de ne pas faire le choix d’un camp, le tir croisé est, socio-logiquement, à peu près inévitable. Les malentendus scientifiques, volontaires ou involontaires, aussi.

Mon travail a été, en revanche, accueilli avec bienveillance et intérêt, en France, par des chercheurs qui, pour des raisons liées à leurs trajectoires sociales et scientifiques ou à leurs positions institutionnelles, donnaient la priorité à la résolution de problèmes scientifiques et à la compréhension du réel par rapport aux questions d’« appartenance » ou d’« identité » scientifique. Une partie de ces collègues provenaient d’ailleurs de disciplines connexes : histoire, anthropologie, sciences politiques, philosophie, sciences de l’éducation, psychologie et didactique. Mais c’est sans doute à l’étranger que j’ai rencontré l’intérêt scientifique le plus rigoureux et le plus soutenu. Les travaux sur les questions de circulation internationale des œuvres insistent souvent sur les phénomènes de malentendus dus aux transferts de l’espace scientifique d’origine aux nouveaux espaces scientifiques de réception. Mais on pourrait montrer que certaines œuvres peuvent être mal comprises à l’intérieur de l’espace national même où elles ont été produites (pour cause de déformation ou de filtrage par des individus ou des écoles qui, dans une logique de concurrence ou de lutte, ont intérêt à distordre, simplifier ou caricaturer) ; et l’on pourrait mettre en évidence, inversement, que ces mêmes œuvres sont parfois bien mieux comprises et acceptées dans d’autres espaces scientifiques nationaux.

« Impose ta chance, serre ton bonheur et va vers ton risque. À te regarder, ils s’habitueront. »

René Char, « Rougeur des matinaux », in Les Matinaux, Paris, Gallimard, 1950.

Quand on a quelques solides raisons de penser qu’on touche à des problèmes scientifiques cruciaux, il ne faut jamais se laisser décourager par tous ceux qui – au sein même des univers scientifiques – tentent objectivement de freiner le progrès de la réflexion et des connaissances tout en étant persuadés d’œuvrer au développement scientifique. Il faut privilégier la passion et le travail, l’ascétisme joyeux et le goût de la rigueur, la curiosité et la persévérance, l’amour de la découverte et le sens de l’imagination, poursuivre sa voie et laisser dire les commentateurs malentendants en n’attendant logiquement aucune espèce de reconnaissance de la part de ceux qui, conservateurs ou tenants d’une ancienne avant-garde consacrée, ont intérêt au maintien de l’état de l’ordre scientifique existant. C’est pour cette raison que cette médaille m’a surpris, car elle vient contrarier un peu mes « attentes », qui consistaient justement à n’en avoir aucune de cette sorte. La satisfaction liée à la réalisation soignée de travaux scientifiques, au bonheur d’enquêter et d’interpréter peu à peu les traces d’une réalité inconnue, au plaisir de parvenir à mettre au jour et à comprendre des processus ou des structures invisibles ou obscurs : voilà déjà des raisons suffisantes de se réjouir de ce que l’on fait.

Travaillant sans réserve depuis plus de vingt ans et vivant la sociologie comme une heureuse mission, la médaille a un sens tout particulier pour moi. Je ne voudrais pas mettre dans l’embarras ceux qui ont jugé bon de m’attribuer cette distinction, mais l’institution vient (peut-être sans le savoir ?) de récompenser un franc-tireur ou un hérétique, selon que l’on préfère filer la métaphore militaire ou religieuse : un chercheur qui n’a publié aucun article dans les deux revues françaises de sociologie les plus académiques (la Revue française de sociologie et Actes de la recherche en sciences sociales), qui n’a jamais déposé aucun projet de recherche à l’ANR et qui, par un mélange de conviction, de sens de l’honneur et d’esprit combatif, n’a jamais su ni pu retenir sa plume critique dans l’ensemble de ses publications. Cette médaille signifie donc, pour moi et pour tous ceux qui suivent avec intérêt mes travaux, que le travail et l’indépendance d’esprit finissent parfois (mon réalisme m’empêche de dire « toujours ») par payer. Et j’espère que cela aura aussi des effets libérateurs sur les jeunes chercheurs qui pourront peut-être se dire qu’on peut se laisser guider par ses convictions, faire le moins de compromis possible, être scientifiquement intransigeant et être tout de même reconnu par l’institution.

Je souhaiterais, enfin, adresser quelques mots de sincères remerciements pour conclure ce court discours :

Je tiens tout d’abord à remercier chaleureusement les collègues de la section 36 (sociologie et droit), et notamment son président Philippe Auvergnon, qui ont proposé mon nom pour la médaille d’argent, en 2011 puis en 2012 ; ce signe d’attention à mon travail a été pour moi particulièrement émouvant.

Je remercie encore ceux qui ont contribué à ma formation scientifique à l’Université Lyon 2 : Régis Bernard qui m’a fait partager son intérêt pour les formes populaires de la culture, le langage et l’écriture, Guy Vincent qui m’a fait découvrir l’œuvre de Maurice Merleau-Ponty et la problématique de la socialisation, et Yves Grafmeyer, qui, en plus de son enseignement méthodologique d’une rigueur assez rare, m’a permis, dans les années de début de carrière, de développer mes recherches dans les meilleures conditions possibles au sein du Groupe de Recherche sur la Socialisation.

Je pense aussi à tous ceux qui, au sein de l’univers académique, ont joué un rôle d’incitation ou d’encouragement tout au long de mon parcours : Roger Chartier, Jean-Claude Passeron et Jacques Revel à l’EHESS ; Anne-Marie Chartier et Jean Hébrard au Service d’histoire de l’éducation de l’INRP ; Claude Burgelin (Université Lyon 2), Claude Dubar (Université de Lille), Claude Grignon (INRA et OVE), François de Singly (Université Paris V) et Jacques Dubois (Université de Liège).

Je pense encore à tous les collègues, en France et à l’étranger (et tout particulièrement au Brésil, au Portugal, en Argentine, aux Etats-Unis et en Suisse), avec qui j’ai partagé mes recherches et des discussions souvent enflammées.

Je pense, enfin, à tous les collègues et à tous les étudiants, malheureusement trop nombreux pour être intégralement cités, qui ont collaboré ou participé à mes travaux au cours de ces vingt dernières années et sans qui je n’aurais pas réalisé le travail collectif que suppose toute œuvre scientifique individuelle dans les sciences sociales : Julien Barnier, Géraldine Bois, Muriel Darmon, Josette Debroux, Sophie Denave, Christine Détrez, Sylvia Faure, Yane Golay, Mathias Millet, Everest Pardell, Fanny Renard, Daniel Thin, Stéphanie Tralongo, etc.

*

Pour clore mon propos, j’ai envie de dire que l’aventure des sciences sociales ne fait que commencer et que j’aimerais que l’on puisse longtemps continuer à écrire ce que Célestin Bouglé écrivait en 1935 :

« Et nul ne peut déterminer aujourd’hui sur quels terrains s’étendra ou ne s’étendra pas l’ambition explicative de la sociologie. »

Célestin Bouglé, Bilan de la sociologie française contemporaine, Paris, Félix Alcan, 1935.

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