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Culture & médias 2030

Un rapport du Département des études, de la prospective et des statistiques (Documentation française, 2011)

publié le mardi 3 mai 2011

Domaine : Sociologie

Sujets : Culture , Médias, information, communication

     

Par Cyprien Tasset [1]

Issu du travail collectif d’un groupe rassemblant des représentants de différents secteurs de la culture sous l’égide du DEPS [2] ainsi que du groupe Futuribles, Culture & Médias 2030 [3] ne relève pas à proprement parler de la sociologie, mais de la prospective [4]. Toutefois, en s’appuyant sur les résultats récents des sciences sociales de la culture afin de figurer différentes évolutions plausibles de la société française et de ses politiques culturelles d’ici à 2030, cet ouvrage peut rendre aux sociologues un service précieux : celui de les aider à expliciter certaines des lignes de fuite chargées d’implications politiques qui parcourent leurs travaux. Nous allons résumer les quatre scénarios envisagés, en insistant particulièrement sur les conditions d’emploi dans les professions culturelles [5].

Le scénario de « L’exception continuée » (49) met en scène une France relativement ménagée par son contexte : réchauffement climatique modéré ; construction européenne peu contraignante (60). Le consensus sur une politique d’intégration intransigeante contient les bouleversements multiculturels. Enfin, si la situation en matière d’emploi reste morne, la crise sociale demeure latente. Le ministère de la Culture maintient l’objectif de soutenir la variété et « l’excellence » des productions françaises, ainsi que leur rayonnement international. Cependant, les séquelles financières de la crise économique de 2007 lui laissent peu de marge de manœuvre. Cette politique culturelle d’Etat conforme à la tradition du ministère est lentement érodée par l’essor de deux autres types d’acteurs : d’une part les collectivités locales dont les prérogatives s’élargissent, et d’autre part les entreprises culturelles que la mondialisation transforme. Quant aux travailleurs de la culture, ils subissent une érosion du salariat au profit des « nouvelles formes d’emploi – indépendants, auto-entrepreneurs, hybridations de statuts » (59), ainsi qu’un resserrement du régime de l’intermittence du spectacle aux « seules professions artistiques les mieux reconnues », dans un souci de « contrer la montée des pratiques en amateur rémunérées » (59).

A l’inverse du scénario précédent, où le contexte permet au ministère de la Culture de maintenir à peu près la législation de son « jardin à la française », le second scénario, « Le marché culturel » (79), voit les « grandes mutations », « globalisation, marchandisation, numérisation », « flexibilisation » se déchaîner, plongeant rapidement le ministère dans la crise, au point d’entraîner à terme sa suppression ainsi que la privatisation d’une grande partie des équipements culturels publics. La quasi-interruption du financement public de la culture trouve une compensation dans l’essor du mécénat d’entreprise. Les groupes multinationaux d’internet et du divertissement prennent une telle puissance qu’ils sont en mesure d’influer fortement sur la législation de leur domaine d’activité. Ils plaident en particulier pour une répression sévère du piratage sur internet, et arrachent, en partie par la contrainte, en partie par l’attractivité d’une offre de forfaits, le « consentement à payer » des consommateurs (94). La culture prend l’aspect d’un divertissement personnel, légitimé par l’argument que le marché remplace avantageusement l’Etat pour « établir les conditions de la démocratisation culturelle » (103). Les professions de la culture sont en première ligne d’une « hyperflexibilité » socialement clivée entre la mobilité enrichissante d’une minorité compétitive et la précarité de « la très grande majorité des professionnels moins bien insérés » (102), dans un cadre où le régime de l’intermittence est supprimé.

Le scénario de « l’Impératif créatif » (105), est le seul où le changement émane de l’initiative publique. Vers 2015, menacés de marginalisation face aux puissances émergeantes, les grands Etats de l’UE coordonnent leurs efforts en vue d’un « nouveau régime de croissance durable », qui « prend sa source dans le courant de pensée autour de la créativité qui s’est développé à la fin des années 2000 […] » (108). Ce projet revient à réorganiser les paysages économiques nationaux autour de l’économie de l’immatériel et de la protection de l’environnement. L’acceptabilité sociale de cette stratégie bénéficie d’un amendement du capitalisme, qui intériorise les critiques contre l’usage autoritaire et intrusif des nouvelles technologies, et se redéploie vers une prise en compte élargie des besoins et de la créativité des usagers. De plus, une véritable politique de flexisécurité se met en œuvre. L’apport migratoire est valorisé pour sa contribution à la croissance, laquelle est de retour. Les ministères de l’Education, de la Recherche, et de la Culture fusionnent en un ministère de l’Intelligence au budget en progression. Le secteur culturel participe aux vastes synergies créatives de cette nouvelle économie, compétitive à l’échelle internationale. Les droits nationaux des pays européens s’harmonisent de façon à favoriser la mobilité de la « creative class » et sa compétitivité à l’échelle internationale (130). Cependant, un écart pourrait se creuser entre la « nouvelle aristocratie » créative (127) et le reste de la population, d’autant plus que des « droits statutaires » spécifiques sont accordés à ceux, parmi les « créatifs », qui endossent des fonctions « de support, d’encadrement, de marketing, d’administration [...] » (130).

La dernière version de l’avenir proposée, « culture d’identités » (133), se caractérise par une attitude générale, en réponse à la crise, de repli identitaire. Dans une France à laquelle « les investisseurs étrangers imposent à la fois une politique de fermeté sociale et des réformes structurelles » (137), la précarité de l’emploi progresse encore et favorise le retour aux liens forts d’appartenance, à savoir la famille et les « communautés ». Ces dernières structurent profondément le champ culturel et impriment leur marque à la décentralisation, le ministère resserrant son activité sur la mise en valeur de quelques fleurons patrimoniaux. La communauté européenne, de son côté, soutient la diversité culturelle et encourage le dialogue entre les identités (145). Ce scénario voit les professions culturelles négocier avec l’Etat pour contrer la pression à la « flexibilité » dûe à une surabondance d’aspirants aux métiers de la culture. Sont obtenus la réduction des effectifs des formations culturelles, ainsi qu’« un régime de sécurisation de certains artistes, bénéficiant de cartes professionnelles » : c’est « La tentation des guildes » (157), qui rappelle l’orientation des syndicats d’artistes dans l’entre-deux guerres [6].

Prééminence d’une tradition plutôt étatiste (I), triomphe des multinationales du divertissement (II), avènement d’une économie de la connaissance couronnée par la domination d’une classe créative (III), essor des solidarités « identitaires » (IV) : chacun des scénarios proposés s’organise autour d’un projet politique dont les porteurs et les opposants sont dès aujourd’hui à peu près identifiables. Cependant, et c’était probablement inévitable, toutes les parties prenantes de la réflexion sur le travail culturel et l’avenir de l’emploi ne sont pas représentées dans le rapport. Ainsi, l’idée, selon laquelle le régime d’indemnisation chômage des intermittents du spectacle pourrait servir de point de départ à un nouveau régime adaptable à l’ensemble des salariés à emploi discontinu [7] ne figure pas parmi les futurs envisagés par le groupe de travail. Bien au contraire, deux des scénarios décrivent la suppression du régime de l’intermittence (II et IV), un troisième sa limitation stricte (I) et un dernier son remplacement par une très polysémique « flexisécurité » (III).
Le travail artistique est en ce moment au centre des réflexions sur le changement social ; il serait dommage que la délibération sur l’avenir des politiques culturelles se resserre sur un espace des possibles excessivement étroit par rapport à celui du pensable – où les sciences sociales sont parties-prenantes. On peut donc se féliciter que le site internet de Culture & Médias 2030 comporte un appel à contribution [8], et espérer qu’il rencontre l’attention que la question mérite.

NOTES

[1Doctorant en sociologie à l’EHESS (GSPM)

[2Département des études de la prospective et des statistiques du Ministère de la Culture et la Communication.

[3La publication du rapport sous forme de texte imprimé s’accompagne – de façon tout à fait judicieuse pour un ouvrage qui réfléchit aux transformations liées au numérique – de l’ouverture d’un site internet présentant, en plus du contenu du rapport, des fiches thématiques très soignées consacrées aux facteurs de changement identifiés (http://www.culturemedias2030.culture.gouv.fr/).

[4Nous n’avons pas ici la place de présenter – et encore moins de discuter – la démarche prospective. Nous renvoyons le lecteur aux chapitres introductifs du livre (p. 7-48), ou du site : http://www.culturemedias2030.culture.gouv.fr/demarch/default.html

[5Le champ concerné est détaillé dans un schéma p. 20.

[6À ce sujet, voir M. Grégoire, 2009 : « La clôture comme seule protection ? Syndicats du spectacle et marché du travail dans l’entre-deux-guerres (1919-1937) ». Sociologie du Travail 51 (1) : 1-24.

[7A. Corsani et M. Lazzarato, Intermittents et précaires. Paris, Amsterdam, 2008. http://www.cip-idf.org/IMG/pdf/Intermittent-Ultimate-interior-file.pdf.

Note de la rédaction

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