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La communication au travail. Une critique des nouvelles formes de pouvoir dans les entreprises

Deuxième édition de l’ouvrage de Stéphane Olivesi (Presses universitaires de Grenoble, 2006, 198 p., 15€)

publié le jeudi 20 septembre 2007

Domaine : Sciences de l’information

Sujets : Travail , Organisations , Médias, information, communication

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Par Igor Martinache

Tandis que la communication occupe une place de plus en plus centrale dans le fonctionnement des entreprises, les conséquences de cette évolution sont rarement interrogées. On avance ainsi souvent que le développement des métiers et autres fonctions encadrant la rationalisation des échanges symboliques au sein des firmes contribuent à y améliorer les relations sociales en même temps que l’efficacité de la production. C’est cette fausse évidence que l’ouvrage de Stéphane Olivesi vient ici contester en livrant une analyse détaillée des différents processus que recouvre la catégorie fourre-tout de « communication ». Ainsi, selon ce « consultant repenti », aujourd’hui professeur de sciences de l’information et de la communication à Lyon II, loin de désamorcer les rapports de force dans l’entreprise, la communication vient au contraire prolonger et renforcer le pouvoir des dirigeants.

Dans un premier chapitre, Stéphane Olivesi s’applique ainsi à retracer le processus par lequel la question de la communication s’est institutionnalisée dans l’entreprise, non sans pointer l’écueil qui peut consister à considérer l’entreprise comme un système clos, indépendant de contraintes et influences exercées par son environnement externe. Le moment charnière de cette institutionnalisation se situe ainsi à la fin des années 1960, avec l’émergence de nouveaux thèmes au travers de lois qui s’inscrivent dans le sillage des accords de Grenelle. La véritable rupture intervient cependant au cours de la décennie 1970, avec la nécessité pour le patronat de reconsidérer les rapports sociaux face à l’importance de « maux » improductifs tels que les grèves, l’absentéisme ou le turn-over. Les rapports officiels sur ces thématiques vont ainsi s’accumuler, tandis que le « paradigme de la communication » se substitue dans les entreprises à celui des « relations publiques ». Mais c’est le rapport Auroux, prélude aux lois du même nom, en 1982 qui va systématiser la volonté de mettre en œuvre une « nouvelle et authentique citoyenneté dans l’entreprise » selon ses propres termes, en renforçant les institutions de représentation de la collectivité de travail.

Et si la consolidation du « dialogue social » vise explicitement à rompre avec une vision trop mécaniste de la production, il s’agit pour en saisir réellement les tenants et les aboutissants de la replacer dans le contexte plus global de l’environnement productif. Celui-ci est précisément marqué par l’avènement de la flexibilité à tous les échelons de la production, ce qui conduit Stéphane Olivesi à dénoncer « l’illusion participative » particulièrement à l’œuvre dans les PME-PMI où l’instrumentalisation d’un idéal de démocratisation par les dirigeants leur permet souvent de faire passer certaines de leurs décisions. On ne peut s’empêcher à ce stade de penser au film Ressources Humaines [1], qui met en scène l’organisation d’une consultation biaisée auprès des salariés sur la mise en place des 35 heures, à la simple fin de légitimer une imminente « réorganisation » de la production. De même, pour s’adapter aux évolutions de la législation, les employeurs ont souvent développé des tactiques pour neutraliser des interlocuteurs syndicaux, eux-mêmes en crise de représentation. Enfin, la communication a permis aux mêmes de développer de véritables stratégies de « rationalisation du social », afin d’optimiser le rendement de la main-d’œuvre sous la contrainte d’un droit du travail aussi complexe qu’évolutif.

Dans les deux chapitres suivants, Stéphane Olivesi s’attache à montrer plus précisément comment l’essor de la communication dans l’entreprise est à relier directement aux évolutions du système productif. A la suite des analyses de Jean-Pierre Durand, il dément tout d’abord l’idée d’un dépassement de l’organisation taylorienne du travail : celle-ci s’est seulement adaptée aux nouvelles contraintes issues de la crise de l’accumulation du capital. Cette nouvelle donne organisationnelle, sociale et technique apparue au cours des années 1970 a ainsi induit la nécessité d’une circulation accrue de l’information, plus uniquement verticale, sur le modèle du système du kanban mis en place chez Toyota. Flexibilité et communication ont ainsi été érigées en injonctions majeures de l’organisation productive, au sein de ce qu’il est devenu convenu d’appeler une « entreprise intégrée », où les multiples applications des TIC (techniques de l’information et de la communication) sont devenues omniprésentes. Ces technologies ont ainsi profondément réorganisé les situations du travail, élevant le contrôle de l’information au rang d’enjeu principal du « knowledge management  ».

L’auteur s’intéresse ensuite dans le quatrième chapitre à la « gestion du symbolique » qui intervient en amont de la production, c’est-à-dire à la diffusion de l’idéologie managériale. Il montre notamment comment celle-ci dépasse largement les frontières des seules entreprises en prenant l’exemple du manuel très diffusé de microéconomie du marché du travail de Pierre Cahuc et André Zylberberg. Stéphane Olivesi repère non seulement la diffusion sous des apparences de neutralité de thèses favorables aux intérêts patronaux, mais aussi l’instauration d’une « police des énoncés » à travers les procédures de communication interne, où tout discours contredisant celui de l’entreprise (c’est-à-dire des dirigeants) est d’emblée neutralisé -et pas seulement dans les plus grandes entreprises-, ainsi que la manière dont le langage utilisé contribue à un « assujetissement managérial ». Enfin, il déconstruit l’impératif de « changement » porté par l’idéologie managériale, qui remplit selon lui une triple-fonction de nécessitation, d’euphémisation et de connotation de l’arbitraire de certaines décisions patronales.

A la suite notamment de Jean-Pierre Le Goff, Stéphane Olivesi s’applique dans le cinquième chapitre à détailler ce qu’il appelle « l’emprise des savoir-être », à savoir l’approche psychologisante et moralisante en termes de bons comportements qui permet une manipulation grossière des salariés. C’est qu’il ne faut pas oublier que la communication dans l’entreprise possède deux cibles distinctes : la clientèle auprès de laquelle il s’agit de diffuser une image valorisante de la firme et de ses produits, et les salariés dont on cherche à contrôler le comportement. Plusieurs outils au contenu relativement imprécis concourent à ce dernier objectif -et le rendent d’autant plus efficace qu’ils individualisent la relation entre l’employé et l’entreprise-, tels que la culture d’entreprise, la FPC (formation professionnelle continue) et surtout les nouvelles sciences de la communication managériale (notamment l’analyse transactionnelle et la programmation neuro-linguistique).
Tout cela concourt, comme le détaille le dernier chapitre, à l’avènement d’une nouvelle norme qui obsède désormais les dirigeants d’entreprise : la qualité. Stéphane Olivesi retrace ainsi la genèse de ce phénomène, lui-même institutionnalisé par l’essor continu de labels et certifications, tout en montrant en quoi il relève d’abord et avant tout de logiques communicationnelles.

Au bout du compte, nul doute que cet ouvrage foisonnant méritait une réédition. Car la critique qu’il propose est non seulement bien argumentée et étayée, mais s’attaque également véritablement au nerf de la « guerre » économique actuelle. En ouvrant la boîte noire de l’entreprise, et plus particulièrement des discours patronaux tels qu’ils sont véhiculés bien au-delà du seul monde de l’entreprise, Stéphane Olivesi s’inscrit dans la lignée du Nouvel Esprit du capitalisme [2], et amène utilement à reconsidérer des procédures de communication de plus en plus envahissantes dont on postule bien souvent, à tort, la neutralité. Une réflexion utile donc, dont ne manqueront sans doute pas de se nourrir les premiers intéressés...

NOTES

[1Réalisé par Laurent Cantet (1999).

[2De Luc Boltanski et Eve Chiapello, Gallimard, 1999.

Note de la rédaction

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