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La guillotine au secret. Les exécutions publiques en France, 1870-1939

Un ouvrage d’Emmanuel Taïeb (Belin, Coll "Socio-Histoire", 2011)

publié le jeudi 24 mars 2011

Domaine : Anthropologie , Histoire , Science politique

     

Par Vincent Petit [1]

Emmanuel Taieb publie ici une version remaniée de sa thèse de science politique soutenue en 2006. L’ouvrage conserve de son origine universitaire un certain nombre de pesanteurs, comme de multiples références aux autorités (en premier lieu Norbert Elias et Michel Foucault), de nombreuses discussions historiographiques très pointues et parfois un style un peu jargonnant. Il reproduit aussi des tableaux aussi utiles qu’instructifs (sur les principaux lieux d’exécution en France, les dates d’abandon des principales pratiques punitives, une comparaison entre l’abolition de la peine de mort et celle de sa publicité dans les différents pays occidentaux, et last but not least, la liste nominale des 566 personnes exécutées entre 1870 et 1939 – parmi elles, quatre femmes seulement).

L’auteur retrace avec précision les étapes qui mènent à la suppression de la publicité des exécutions capitales, et donc la mise au secret de la guillotine – d’où le titre, qui semble pour le coup prêter à confusion. Cette question, qui n’est pas celle de l’abolition mais qui évidemment lui est liée, relève à la fois d’enjeux juridique, sociologique, politique et culturel : l’éventail des sources (l’auteur a privilégié la presse et les archives judiciaires) et des auteurs (de Durkheim à Corbin) convoqué par E. Taieb donne une idée de l’ampleur de ce travail. Elle lui permet aussi, à côté de considérations plus structurelles, de faire une histoire riche en récits – y compris en sollicitant la littérature avec Hugo, Thackeray, Tourgueniev, Villiers de L’Isle-Adam – et en portraits, que ce soit celui du condamné ou du bourreau.

Malgré un certain nombre d’initiatives parlementaires, la publicité de la peine capitale ne sera jamais abolie par la chambre des députés (puisque c’est finalement par un décret du gouvernement qu’elle le sera) au motif que cette mesure soit interprétée comme « un adoucissement pénal ». Pourtant, et l’auteur le détaille avec précision, les autorités politiques tendent à en rogner progressivement les aspects les plus spectaculaires : suppression de l’échafaud surélevé, généralisation des abords de la prison comme lieu des exécutions, restriction des prises de vue, avancement de l’exécution à une heure de plus en plus matinale…

La publicité n’est abolie qu’avec le décret-loi du 24 juin 1939, passé inaperçu en raison du contexte, alors qu’elle l’avait été dès 1860 aux Pays-Bas, en 1868 en Angleterre… La IIIe République a repris donc sans le modifier le code pénal de 1791 qui stipule la nécessité d’exécuter en public. Un tel retard de la France républicaine à accomplir ce « saut démocratique » (p. 254) ne manque pas d’interroger – comme toutes proportions gardées, la répugnance à accorder le droit de vote aux femmes. A ce titre, la démonstration de l’auteur n’est pas totalement convaincante : à opposer symétriquement une sensibilité humanitariste républicaine à un rétentionnisme assimilé à la droite (p. 68, 78), elle rend mal une attitude plus complexe de la gauche patriote à l’égard de la guillotine, au-delà de triviales considérations électoralistes. De même, l’absence d’étude du discours religieux, réduit au rang de simple outil du politique, aurait peut-être permis d’amener davantage de nuances – en partant des récits laissés par les aumôniers, figure obligée du rituel.
Surtout, et c’est là que réside l’intérêt du livre, la publicité de la peine de mort est présentée comme un « rituel politique de violence », une démonstration de pouvoir, au sens où la peine sert la souveraineté avant tout (p. 12). Dans cet esprit, on lira avec ravissement l’aparté consacré au « chauvinisme du mode d’exécution » (p. 203-204). L’exécution publique, de plus en plus concurrencée par d’autres cérémonies publiques, est un rituel d’obéissance par lequel s’exerce la légitimation politique du pouvoir (avec, selon les calculs de l’auteur, 5800 spectateurs en moyenne dans les villes de province). La réduction du nombre d’exécuteurs à un seul pour le territoire métropolitain comme le dessaisissement de la cour d’assises de désigner une place publique particulière disent bien la volonté de faire de l’exécution une démonstration de la centralité du pouvoir. La contestation puis l’abandon de la publicité, ainsi que la disqualification de la présence de la foule, relèvent d’une mutation des sensibilités, d’un processus de civilisation, où la violence d’Etat est dissimulée, renfermée ou, pour mieux dire l’ambiguïté du processus, refoulée.

En bref, un livre qui donne un regard à la fois neuf [2], acéré et complet sur un point significatif de notre histoire collective.

NOTES

[1Agrégé d’histoire, docteur en histoire contemporaine

[2La question sous l’Ancien Régime a été traitée par Pascal Bastien dans L’exécution publique à Paris au XVIIIe siècle. Une histoire des rituels judiciaires, Seyssel, Champ Vallon, 2006 et dans Une histoire de la peine de mort. Bourreaux et supplices, Paris-Londres, 1500-1800, Paris, Seuil (L’Univers historique), 2011.

Note de la rédaction

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