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Le commerce des pissotières

Un ouvrage de Laud Humpheys (La Découverte, coll. "textes à l’appui / genre et sexualité", 2007, 203 p., 20€)

publié le lundi 6 août 2007

Domaine : Sociologie

Sujets : Genre , Sexualité

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Par Thierry Rogel [1]

Dans la lignée de l’Ecole de Chicago et de la « sociologie de la déviance » ainsi que des travaux de H. Becker et E. Goffman, Laud Humphreys propose un travail de terrain, effectué entre 1966 et 1970, sur les pratiques homosexuelles dans les pissotières américaines (« Tearoom » en argot américain et « tasses » en argot français). Un des intérêts de ce travail est qu’il cumule à l’extrême toutes les difficultés que peuvent rencontrer les sociologues de terrain. Ainsi, comment être un « observateur » (et même « observateur participant ») sans troubler le déroulement des interaction observées ? D’après Humphreys, les amateurs fréquentant les pissotières peuvent être classés en « participants » et en « voyeurs », ces derniers pouvant éventuellement faire le guet en cas d’irruption extérieure (arrivée d’un gardien du parc , par exemple). C’est ce dernier rôle que choisit l’auteur, ce qui lui permet d’observer sans troubler l’interaction sociale.

Les relations sexuelles qui sont recherchées dans les pissotières doivent être rapides et totalement anonymes , ce qui fait que la règle première à respecter est celle du silence. De plus, comme il faut transmettre à autrui ce qu’on recherche sans prendre le risque de se dévoiler, les codes gestuels ou les postures sont au cœur de l’interaction et suivent une forme de rituel que l’auteur décompose en se fondant sur l’analyse des rites d’interaction élaborée par Erving Goffman. Humphreys montre également que les rôles tenus par chacun ne sont pas prédéfinis mais tendent à se construire dans l’interaction..

Les risques liés à la découverte de ces pratiques étant énormes pour l’individu (destruction familiale, ruine de la réputation, perte d’emploi,...), les intrusions extérieures (quidam venu soulager un besoin pressant, représentants de l’autorité, loubards,...) constituent une menace. Il y a donc tout un savoir qui se développe pour arriver à distinguer l’amateur de relations sexuelles furtives de ces menaces potentielles, et d’autre part, il se met alors en place une forme d’action collective d’autant plus surprenante que les relations étant anonymes, on ne peut parler ni de communauté ni de réseaux de relations.

Humphreys complète son observation participante par une série d’entretiens, ce qui lui permet d’établir une typologie des pratiquants. Il dégage quatre catégories : les « mâles » sont mariés, souvent en situation d’échec professionnel et personnel, isolés socialement (ayant peu d’amis), et ne se sentent pas impliqués par une « sous-culture gay » ; les « bisexuels », souvent issus de milieux aisés, bien insérés socialement et ayant une vie de famille stable, leurs pratiques provenant de tendances sexuelles profondes ; les « gays », célibataires assumant leur identité homosexuelle ; les « folles de pissotière », enfin : socialement isolés, ils préfèrent, contrairement aux membres des autres catégories, avoir des partenaires jeunes (« minets ») ; c’est un comportement qui met en danger l’ensemble des participants, ce qui fait que les « folles » sont rejetées par les autres.

Laud Humphreys élabore par la suite un questionnaire permettant de dégager les opinions de ces amateurs sur divers problèmes (sociaux, politiques, de mode de vie,...). Il apparaît un clivage très net entre les gays et bisexuels, d’une part, qui ont des opinions assez semblables à la moyenne des américains (mais légèrement plus conservatrices), et les « mâles » et « folles », d’autre part, qui sont beaucoup plus conservateurs et moins libéraux que la moyenne dans tous les domaines. Cela permet à Humphreys de présenter l’hypothèse de la « cuirasse de vertu » qui fait qu’un déviant caché se sent obligé de « donner le change » en adoptant des opinions plus conservatrices que la moyenne et en ayant un comportement plus respectable que la moyenne (costume impeccable, voiture propre, maison bien tenue,...). La notion de « contrôle de l’information » (élaborée par Goffman dans Stigmates) est ici centrale ; a contrario, les déviants déclarés (ici les gays et les bisexuels) n’ont pas besoin de contrôler l’information et peuvent donc se permettre d’afficher leur différence.

Par la suite, l’auteur se demande ce qui pousse ces individus à se rendre dans les « tasses ». Humphreys y voit cinq motivations possibles : le frisson que donne le risque d’être pris ; l’accessibilité facile d’un lieu qui est souvent sur le trajet « travail-domicile » ; « l’invisibilité » liée au lieu ; la diversité des rencontres possibles ; enfin, la recherche d’une sexualité sans engagement émotionnel.

Humphreys pose ensuite le problème de la réaction de la société à l’égard de ces actes déviants. L’analyse montre que ce n’est pas l’acte déviant en lui même qui est réprimé mais qu’il est réprimé dans deux circonstances : d’une part, s’il n’y a pas « consentement éclairé » d’au moins un des protagonistes. D’autre part, si l’action se déroule dans un lieu public : de fait, les activités homosexuelles dans un appartement particulier ne sont pas réprimées. Mais alors se pose le problème de la frontière entre « public » et « privé » : Humphreys remarque notamment que les relations homosexuelles dans les bains publics sont beaucoup moins réprimées que celles qui ont lieu dans les « tasses » ; cela s’explique par le fait qu’aux USA, la plupart des bains publics ont une mauvaise réputation, à l’instar de certains bars privés, et qu’on sait « à quoi s’attendre » si on y entre.

L’auteur construit alors une « échelle des lieux publics » au sommet de laquelle on trouve les Eglises ou les supermarchés, considérés comme des lieux « vraiment publics » ; les « bains publics » seraient à la base de cette échelle, perçus donc comme « faiblement publics ».
En dessous de cette catégorie des « lieux publics », on a les lieux privés (appartement...) et en dessous encore, une dernière catégorie regroupant les lieux où toute protection de soi même est proscrite (prison...). Les « tasses » se situeraient quelque part entre les Eglises et les « bains publics » car, si on peut entrer dans une pissotière pour satisfaire un besoin pressant sans savoir ce qu’il peut s’y passer, les techniques de contrôle et de protection mises en place par les participants sont telles qu’il y a, selon Humphreys, fort peu de risques pour qu’on assiste fortuitement à un spectacle auquel on n’aurait pas dû assister et qu’il est, d’après l’auteur, totalement exclu qu’une personne soit impliquée contre son consentement. Il met alors en lumière une contradiction qui apparaît pleinement de nos jours : alors que la société tend à réprimer des activités se déroulant dans des lieux publics entre personnes consentantes, elle réprimerait moins (dans les années 60) au nom de la sphère privée des cas d’abus sexuels dans le huis-clos des familles. En revanche, Humphreys estime que la répression accrue contre les activités homosexuelles ne fait que renforcer le secret et oblige à adopter ces pratiques, dans les pires conditions qui soient pour la société.

Ce livre, au total, constitue une excellente illustration des approches interactionnistes et de leurs difficultés, notamment de la difficulté à mettre en place une « observation » et à gagner suffisamment la confiance de certains pour pouvoir procéder à des entretiens et transmettre des questionnaires. Il est également exclu de pouvoir s’assurer de la représentativité des échantillons étudiés. L’auteur met en évidence à la fois l’importance des interactions (notamment silencieuses) et des rituels, et la difficulté de mise en place d’une nécessaire « action collective ». Par ailleurs, nous sommes dans le cas d’individus « stigmatisables » (une des catégories étudiées par Goffman dans Stigmates) qui ne peuvent vivre qu’en contrôlant strictement l’information qu’ils transmettent. Enfin, en réprimant plus ou moins cet acte suivant le lieu où il est commis (tasses ou bains public) on voit que nous ne sommes pas loin de la notion d’étiquetage de Becker. Voilà donc un excellent livre de sociologie, mais qui présente évidemment un défaut irrémédiable : son objet même, et plus encore la qualité et la crudité des descriptions, le rendent inutilisable en cours, en tout cas dans l’enseignement secondaire.

NOTES

[1Thierry Rogel est agrégé de sciences économiques et sociales.

Note de la rédaction

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