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Les classes moyennes à la dérive

Un ouvrage de Louis Chauvel (Seuil, coll. "République des Idées", 2006, 10,50€)

publié le lundi 10 septembre 2007

Domaine : Sociologie

Sujets : Inégalités , Stratification sociale

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Par Igor Martinache [1]

Louis Chauvel est un des sociologues les plus en vue à l’heure actuelle, connu aussi bien pour ses travaux sur les rapports intergénérationnels ou les classes sociales, que pour sa volonté de les faire connaître au public le plus large, à travers ses interventions dans les médias ou encore son site Internet [2]. Il s’intéresse cette fois aux classes moyennes, dont il assimile dès l’introduction le progressif déclin à un mouvement « silencieux et secret, souvent paradoxal, mais [dont la] dynamique massive, inscrite dans le temps long, évoque la dérive des continents » (p.9).

Encore faut-il savoir ce que désignent exactement ces « classes moyennes », dont le malaise serait selon Louis Chauvel révélé par le récent mouvement contre le Contrat Première Embauche (CPE) ou le « non » au référendum sur le projet de Traité constitutionnel européen. Dans la première partie de l’ouvrage, il s’efforce donc de définir la notion de classes moyenne. Une tâche d’autant plus nécessaire que les prénotions sont abondantes en la matière, comme il le remarque d’emblée, et constituent une « faille du discours [...] exploitée au gré des stratégies rhétoriques ou des traductions rapides, de façon à déplacer le centre de gravité des classes moyennes » (p.19). La conjonction de trois facteurs semblerait en fait permettre de situer les classes moyennes : un niveau de revenu proche de la moyenne des salariés à temps plein, une position intermédiaire dans la hiérarchie sociale et professionnelle et un sentiment commun d’appartenance. Mais les problèmes ne font que commencer. Tout d’abord, parce que les deux tiers de la population salariée à temps plein reçoivent moins que la moyenne de ce groupe. Ensuite, parce que les revenus individuels peuvent cacher des différences de niveau de vie importantes, d’où la nécessité de rapporter les ressources au nombre d’ « unités de consommation » que comporte un ménage donné. Enfin, parce que les classes moyennes désignent en fait davantage un continuum de situations plutôt qu’une expérience sociale caractéristique. C’est ainsi que Louis Chauvel préfère distinguer une classe moyenne inférieure, une classe moyenne intermédiaire et une classe moyenne supérieure, qui regroupent respectivement 24,3, 17,5 et 8,4 % de la population totale, et auxquelles il associe différentes professions typiques.

S’agissant de la conscience de classe, Louis Chauvel remarque que celle-ci s’était construite autour d’une utopie durant les Trente Glorieuses, bien illustrée par un certain nombre de travaux sociologiques d’alors. Mais celle-ci aurait aujourd’hui fait place à un doute croissant, voire une « panique des classes moyennes » dont les symptômes seraient « l’apparition de nouveaux phénomènes de déclassement, l’impression de voir émerger un nombre croissant de candidats surdiplômés pour un nombre déclinant de postes, les difficultés d’accès au logement [ou] les interrogations croissantes sur la pérennité d’un Etat-providence pourvoyeur d’emplois et de ressources précisément à l’attention de ces classes moyennes » (p.36). Cela conduit le sociologue à proposer une nouvelle typologie des classes moyennes, en croisant, à l’instar de Gustav Schmoller les deux axes d’opposition qui traversent l’espace des classes moyennes (« anciennes/nouvelles » et « supérieures/inférieures »).

Vient ensuite le traitement du cœur du sujet : la « dérive » présumée des classes moyennes françaises. Celle-ci tient selon Louis Chauvel essentiellement à la perte du « paradis social » que semblaient promettre les Trente Glorieuses. La « société de post-abondance » qui leur a succédé est ainsi synonyme de « ralentissement » des salaires réels comme de nombreuses autres dynamiques sociales. Elle représente aussi pour l’auteur une « société d’incertitude », qui ne se réduit pas à la « société du risque » dépeinte par Ulrich Beck, du fait notamment qu’elle « produit une exigence croissante d’individualisation des services collectifs » (p.53). Sur le front des inégalités économiques, Louis Chauvel observe enfin que celles-ci ne se sont pas tant creusées dans la société française, mais ont surtout fait l’objet d’une « désinstitutionnalisation », c’est-à-dire d’un délitement de leur encadrement institutionnel, qui reliait étroitement le revenu à un statut professionnel indiqué par le diplôme et l’ancienneté. Le troisième chapitre constitue l’occasion pour Louis Chauvel de relier cette évolution au phénomène qui lui tient particulièrement à cœur : le déclassement générationnel. Pour illustrer son propos, il choisit ici d’écrire en quelque sorte la suite des Choses de George Pérec, en imaginant la situation des enfants qu’auraient eu Sylvie et Jérôme. Une idée sans doute inspirée par la vogue actuelle des « suites » au cinéma, qui se révèle très évocatrice ici, à défaut d’être d’une rigueur scientifique absolue.

En fait, selon Louis Chauvel, « les classes moyennes, en France, ce sont avant tout un projet de société » (p.91). Contrairement à leurs homologues anglo-saxonnes ou allemandes qui soutiennent à leurs manières les régimes en place, les couches intermédiaires hexagonales prétendaient incarner de l’idée de progrès social, « sous une forme souvent radicalisée » précise l’auteur. Or, ce projet connaîtrait aujourd’hui un coup d’arrêt, ce qui plongerait l’ensemble de la société dans un « conservatisme frileux ». C’est en particulier le nouveau modèle d’individualisme dont ces classes moyennes sont porteuses qui est aujourd’hui déstabilisé, pouvant dériver soit vers un « individualisme par excès, autocentré et narcissique », soit vers un « individualisme négatif », bien décrit déjà par Robert Castel [3], selon que le sujet accède ou non à l’autonomie. Les classes moyennes françaises, et avec elle l’ensemble de la société, sont ainsi aujourd’hui à un carrefour. Deux modèles opposés s’offraient à elles, « Stockholm ou Buenos Aires », explique Chauvel : soit elles reprennent le contrôle de l’historicité et parviennent ainsi à « imposer les règles du jeu d’un système social et responsable » : soit, comme en Argentine aujourd’hui, elles ne parviennent pas à enrayer un processus de paupérisation général et se fondent progressivement dans les classes populaires. Entre ces deux pôles, des configurations intermédiaires sont bien évidemment concevables ; mais dans une conclusion intitulée « Que faire ? », Louis Chauvel énumère plusieurs voies de réflexion qu’il s’agirait de suivre en France. « Malheureusement, conclut-il, depuis longtemps, les années électorales sont rarement le bon moment pour poser des questions trop sérieuses ». Au final, le diagnostic de Louis Chauvel est intéressant à bien des égards, et la réflexion stimulante. Il convient cependant d’indiquer qu’elles ont aussi pu apparaître à certains contradicteurs comme un nouvel exercice de « déclinologie » aux affirmations insuffisamment étayées [4]. C’est au lecteur de trancher. Quoiqu’il en soit, le débat est bel et bien (re)lancé, et tel était sans doute l’objectif principal de Louis Chauvel : mission accomplie, donc !

NOTES

[1Agrégé de sciences économiques et sociales.

[3Voir L’insécurité sociale, qu’est-ce qu’être protégé ?, Seuil, 2003.

[4Voir par exemple la critique détaillée qu’en livre Denis Clerc : « Les généralisations abusives de Louis Chauvel » dans la revue L’Economie politique, n°33, 1er trimestre 2006.

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