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Mères sous influence. De la cause des femmes à la cause des enfants

Un ouvrage de Sandrine Garcia (La découverte, Coll "Textes à l’appui/genre & sexualité", 2011)

publié le jeudi 3 mars 2011

Domaine : Sociologie

Sujets : Famille

     

Par Marion Blatgé [1]

Ce sont les différentes articulations entre maternité et féminité, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, que ce présent ouvrage ambitionne d’explorer. Sandrine Garcia cherche à montrer comment se combinent ou s’opposent entre elles différentes causes : celle des femmes, celle des mères et celle des enfants. Ce qui se joue dans ces « batailles de normes » est la définition d’un « métier de mère ». Pour poser la définition de ce « métier », basé sur une naturalisation de la division sexuelle du travail parental, Sandrine Garcia propose une analyse particulièrement ambitieuse qui combine sociologie du genre, de l’enfance et de l’expertise.

L’articulation de l’ouvrage reprend, peu ou prou, le fil chronologique de cette histoire contemporaine.

Dans un premier temps, c’est l’histoire française de la régulation des naissances qui est retracée. Ce mouvement historique correspond également à l’affranchissement du corps féminin des contraintes de la maternité subie, il se situe entre la fin des années quarante et soixante. Ce mouvement est notamment initié par l’association Maternité heureuse, fondée par Marie-Andrée Lagroua Weill-Hallé, médecin, qui défendit la cause des mères, c’est-à-dire le droit des femmes à accueillir au mieux leur futur enfant. Se scelle alors une alliance tacite entre la cause des mères promue par Maternité heureuse et celle des femmes, défendue par Simone de Beauvoir. Dès lors, c’est un accord sur la nécessaire régulation des naissances qui se noue entre une avant-garde médicale et une élite intellectuelle. Rebaptisé en 1960 Mouvement Français de Planning Familial, ce mouvement va, au travers de soutiens scientifiques prestigieux, s’employer à laïciser la morale médicale en matière de conception et de contraception. La psychanalyse, pratiquée et diffusée par de nombreux médecins du MFPF, est une ressource décisive dans cette « croisade morale ». Le désir maternel de l’enfant à venir est dès lors présenté comme le garant de la qualité des liens familiaux. Ainsi, celles et ceux qui accueillent un enfant, sans moyens matériels et ressources psychiques, sont présentés comme irresponsables. La thématique des inégalités sociales a ainsi tendance à s’étioler au fil de l’institutionnalisation du mouvement au profit d’une stigmatisation des familles, et en particulier des femmes, qui ne contrôlent pas parfaitement leur fécondité.

Le second mouvement repéré par Sandrine Garcia est celui de la construction puis de la diffusion, sous l’impulsion de certains psychanalystes, d’une cause de l’enfant. L’incarnation française de cette conception de l’enfance est sans conteste Françoise Dolto, qui, au travers de la promotion d’une éducation non directive, prône l’épanouissement de l’enfant. Le bien-être de ce dernier passe par une disponibilité sans faille de sa mère. L’investissement maternel et l’éducation réformée sont donc au cœur de cette cause de l’enfant. L’émancipation féminine est donc évacuée de cette cause, l’exercice de cette nouvelle forme de maternité s’avérant particulièrement contraignant. Cette promotion de l’enfant et de son bien-être réaffirme en même temps qu’elle la renouvelle l’assignation des femmes à la maternité. Après avoir cerné la genèse de cette cause de l’enfant, Sandrine Garcia s’intéresse enfin à son institutionnalisation depuis la fin des années quatre-vingt. Elle analyse notamment les politiques publiques de « parentalité positive », qui transforment des normes éducatives socialement situées en politiques sociales. C’est à partir de ces normes éducatives, propres aux classes favorisées, que se dessinent des déviances parentales. C’est dans ce contexte que la sociologue interprète la naissance de la catégorie de « violence éducative », qui permet de poser l’enfant en victime en même temps qu’elle criminalise les déviances parentales.

Au terme de son analyse, l’auteure a montré avec force que la cause de l’enfant ne s’est pas inscrite en continuité avec la cause des femmes ou avec celle des mères, mais s’est, au contraire, imposée contre elles. Si cette entreprise de dévoilement peut sembler radicale, Sandrine Garcia rappelle qu’elle lui sert à montrer à quel point la promotion de cette cause de l’enfant contribue à reproduire les rapports de genre et de classe. Cette conception particulière de l’investissement maternel fait en effet peser sur les mères un surtravail et une culpabilité quotidienne. Elle expose particulièrement les femmes des classes populaires à la disqualification de la part des professionnels qui appliquent quotidiennement ces croisades morales ; les femmes issues des classes populaires étaient plus enclines à reconnaître cette conception de la « bonne mère ».

À l’issue de sa lecture, on ne peut que reconnaître l’ambition et la densité de cet ouvrage qui nous propose une analyse très documentée de cette histoire croisée de la maternité et de la féminité. On apprécie particulièrement la présentation fouillée des grandes figures de cette chronologie, qui donne un relief particulier à la lecture de l’ouvrage. Au-delà de ces qualités, on apprécie également la mobilisation par Sandrine Garcia de recherches sociologiques récentes proches de son objet [2], que l’auteure expose avec une grande finesse. Mères sous influence s’inscrit ainsi dans une réflexion renouvelée sur la maternité.

NOTES

[1Docteure associée à l’IDHE-Équipe G. Friedmann, ATER Université Lille 3

[2On pense notamment aux travaux de Séverine Gojard, de Delphine Serre ou encore de Coline Cardi. Voir Séverine Gojard, Le métier de mère, Paris, La Dispute, 2010 ; Delphine Serre, Les coulisses de l’état social. Enquête sur les signalements d’enfant en danger, Paris, Raisons d’Agir, 2009 et Coline Cardi, La déviance des femmes. Délinquantes et mauvaises mères : entre prison, justice et travail social, thèse de sociologie, Université Paris 7, 2008.

Note de la rédaction

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