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Pourquoi nous ne démissionnerons pas

publié le lundi 29 octobre 2007

Domaine : Sociologie

     

Par Stéphane Bonnéry, Daniel Frandji, Sandrine Garcia, Mathias Millet et Philippe Vitale.

A la suite de la « lettre de démission » d’un maître de conférences en sociologie [1], le journal Le Monde a publié une série d’articles [2] qui pose question en raison de sa partialité.

A lire les conditions exceptionnelles des enseignants du supérieur (salaires, heures de travail, liberté d’agir et de faire) qui nous sont présentées dans ces articles et les commentaires d’un professeur de management et d’un maître de conférences dont la démission publique est mise au devant de la scène en disqualifiant globalement le métier, le lecteur du Monde a-t-il d’autres conclusions à tirer que celles du déclin de la fac et de ses enseignants, donc de l’inéluctabilité de la loi Pécresse LRU (Liberté et Responsabilité des Universités) ?

Electrons libres, dénigrant les étudiants, nuls en pédagogie, trop payés, jamais évalués, travaillant trop peu, tels sont quelques uns des poncifs qui ont tenu lieu d’analyse. Les manques budgétaires sont une des raisons qui alimentent les dysfonctionnements universitaires, et ceux-ci sont utilisés comme arguments contre la logique de service public d’enseignement supérieur en ajoutant des propos exagérés et réducteurs sur la somme de travail globale, en demandant toujours plus aux universitaires, au nom de la gestion managériale (pour rentrer dans un palmarès mondial des universités dont on s’étonne encore des modalités de classement).

Il est difficile de répondre à ces contre-vérités sans être taxés de corporatisme. Les dysfonctionnements pointés existent bien pour partie. Mais pourquoi les désigner sur un ton narquois et fataliste, en les attribuant à des façons de faire individuelles tout en les généralisant ? Ces problèmes s’expliquent autrement et pourraient être accrus par la réforme universitaire en cours.

S’agissant tout d’abord du mode de recrutement des enseignants du supérieur, qui ne serait qu’un simple mode de cooptation entre "collègues", quelques rectificatifs s’imposent. Primo, un simple recensement des parcours des enseignants titulaires permet de réfuter l’accusation généralisante du localisme dont souffrirait leur recrutement. Secundo, l’audition d’un candidat par une commission de spécialistes chargée de ce recrutement n’est pas pire que celles qui ont cours dans le privé et d’autres secteurs d’emplois publics. Point d’études morphopsychologiques, de test de personnalité et de QI (...), mais une sélection qui a au moins le mérite de travailler sur des critères scientifiques (publications, enseignements...). Ces commissions sont plurielles, le lieu de débats, de confrontations parfois vives sur les choix de recrutement, avec des comptes-rendus, ce qui est peu compatible avec les stéréotypes véhiculés d’un lieu qui serait toujours uniforme et fait d’arrangements souterrains et silencieux. Le fonctionnement de ces commissions est loin d’être parfait et mérite d’être repensé pour encore plus de transparence et avec des moyens pour un travail de qualité (pas moins d’une centaine de candidats pour un poste !). Au contraire, de multiples voix s’inquiètent : les orientations en cours visant à supprimer ces commissions pourraient aggraver les risques de clientélisme. Il s’agit d’un recrutement fait par les présidents d’universités et des conseils d’administrations locaux et moins représentatifs qu’auparavant, en dehors de la rigueur de pensée de chaque discipline scientifique. Le risque est celui d’une porte ouverte au monolithisme théorique et à la limitation de la recherche à ce qui est rentable à court terme pour les actionnaires privés des organismes appelés à être les futurs financeurs de la recherche.

Concernant la froideur des relations de travail des universitaires, leur conflictualité permanente, leur mépris des étudiants, quel amalgame et quelle généralisation grossière ! De réels problèmes existent à ce sujet, mais là encore, le sarcasme et l’explication qui individualise la lecture de ces faits masque les raisons profondes qui conduisent aux dysfonctionnements qui pourraient être aggravés par les réformes en cours.

Rappelons que les universitaires, en plus de leurs 192h d’enseignement ont d’autres tâches pédagogiques (préparation des cours, corrections, accompagnement des étudiants, jurys, Erasmus...) et que ceci ne constitue qu’un mi-temps, l’autre étant consacré à la recherche (qui alimente les cours). Les tâches administratives croissantes se rajoutent (organisation des études, élaboration des maquettes de diplômes, etc.). La loi LRU accentue pour chaque universitaire la concurrence entre enseignement, recherche, tâches administratives, surtout si l’on doit, encore plus qu’aujourd’hui, courir le cachet privé pour financer le fonctionnement de l’Université. Cette réforme pousse à la concurrence entre laboratoires, entre disciplines, entre universités pour marchandiser les logiques de la recherche. Dans ce contexte, il est un peu trop facile de stigmatiser et de généraliser l’individualisme qui, en partie, règne dans le milieu universitaire en « oubliant » que les réformes depuis des années, et notamment la dernière en date, exacerbent ces concurrences entre chercheurs : l’issue semble au contraire être dans une conception de service public de recherche et d’enseignement supérieur qui s’appuie sur des statuts plus collectifs.

La loi actuelle, si elle va dans le sens d’une fabrication d’universités à plusieurs vitesses, ne peut qu’accroître la démotivation des enseignants dans les universités délaissées ; l’enseignement supérieur anglais qui conjugue universités de prestige et université de masse aux diplômes au rabais est un exemple de ce qu’il ne faudrait pas faire ! En outre, des managers omnipotents auraient le pouvoir de dispenser de cours un universitaire « rentable » pour attirer des financements privés de recherche : l’enseignement serait alors présenté comme une punition ! Ni la recherche, ni la qualité des formations, ni les étudiants n’ont à y gagner.

Face à ces difficultés, comme nombre de collègues, nous faisons le choix de ne pas sacrifier le savoir ni les étudiants. Beaucoup d’échecs attribués à l’Université ont en réalité été induits par des politiques de massification uniquement axées sur les taux de réussite quantitatifs dont les étudiants sont victimes. Par conséquent, beaucoup d’étudiants arrivent à l’Université en connaissant déjà des difficultés scolaires, et sans aucune maîtrise de ce que requiert la réussite dans des études supérieures. Cela nécessite de prendre les choses très sérieusement, sans démagogie, avec de l’exigence, de l’accompagnement et des enseignements. D’où des transformations profondes et nécessaires à l’amélioration de l’Université, au contraire du mouvement actuel : nous expliquera-t-on en quoi l’appropriation de savoirs et le développement de capacités d’analyse et de réflexion rigoureuses dans de réels enseignements universitaires (qu’il faudrait diminuer notamment au profit de cours de rédaction de CV) sont contradictoires avec « l’employabilité des étudiants » ?

Avec des moyens supplémentaires pour engager une transformation de progrès de l’Université, nous sommes convaincus que ce double objectif pourrait être tenu : celui de la démocratisation de l’accès et de la réussite des études ; celui du maintien d’un enseignement supérieur et d’une recherche de qualité.

En tant que Maîtres de conférences pas très anciens dans le métier, nous sommes persuadés qu’il faut transformer l’université et non la démanteler. Nous essayons de travailler tous les jours dans cet esprit. Parce que la gravité de cette question exige mieux que des sarcasmes, et parce que nous voulons mener ce combat-là, nous, nous ne démissionnerons pas !

Stéphane Bonnéry, Maître de conférences, Université Paris 8 Saint-Denis
Daniel Frandji, Maître de conférences, IUFM de Lyon
Sandrine Garcia, Maître de conférences, Université Paris IX Dauphine
Mathias Millet, Maître de conférences, Université de Poitiers
Philippe Vitale, Maître de conférences, Université d’Aix-en-Provence

NOTES

[1Dunezat Xavier (2007), « Pourquoi je démissionne de mon poste d’enseignant-chercheur en sociologie à
l’université », liens socio, octobre 2007 (http://www.liens-socio.org/article.php3?id_article=2874).

[2« Réforme universitaire. Les profs en première ligne » (dans l’édition datée du 13 octobre 2007) et « Copinage et "mépris" des étudiants : un enseignant ouvre le débat sur le recrutement à l’université » (dans l’édition datée du 16 octobre 2007).

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