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Réflexions sur l’universite

Un ouvrage de Noam Chomsky (Raisons d’agir, 2010)

publié le mardi 4 janvier 2011

Domaine : Science politique

     

Par Corinne Delmas [1]

Il faut saluer la parution de cet ouvrage contribuant à rendre accessible en français la conception exigeante de Noam Chomsky sur l’éducation et l’université [2]. Il réunit cinq textes consacrés par le célèbre philosophe et linguiste américain à l’université depuis 1969, et se conclut par un entretien récent de Normand Baillargeon.

On a souvent souligné l’influence de la pensée de Wilhelm von Humboldt (1767-1835) sur celle de Chomsky. C’est tout particulièrement le cas ici. Dans le premier texte du livre, initialement paru en 1975, sur « une conception humaniste de l’éducation », Chomsky se réfère explicitement à Humboldt et à sa conception réaliste de la nature humaine « mettant l’accent sur la libre action créatrice en tant qu’essence de cette nature » (p. 19). Il s’agit de promouvoir une éducation d’êtres créatifs et indépendants à rebours de l’endoctrinement, « forme d’autoritarisme [...] en vigueur dans les écoles et qui va de pair avec le mode de pensée technocratique, focalisé sur la résolution de problèmes » et d’une « approche de l’éducation qui met l’accent sur des valeurs telles que la ponctualité et l’obéissance (qui) convient parfaitement pour former des travailleurs d’usine en tant qu’outils de production. » (p. 27). Les textes suivants prolongent cette réflexion sur le nécessaire caractère émancipateur de l’éducation en orientant le regard sur l’université ; le but de cette dernière doit être l’universalité et la recherche désintéressée. Chomsky place ainsi son texte sur « la fonction de l’université en temps de crise », paru en 1969, sous le patronage de la définition par Humboldt de l’université, à savoir « la vie spirituelle de ces êtres humains qui, en raison du loisir que leur procurent les circonstances extérieures ou en vertu d’une aspiration intérieure, sont portés vers l’étude et la recherche » (p. 39).

A rebours de l’élitisme et de l’esprit de compétition, l’université doit s’ouvrir à tous, à toutes les étapes de la vie, et surmonter « la tentation de se conformer sans réflexion à l’idéologie du moment et aux modèles existants de pouvoir et de privilège » (p. 45). Autonome et orientée vers l’outillage intellectuel et réflexif de ses membres, elle doit être « subversive » et constituer une base possible dans le mouvement de changement social. Ce rôle social et intellectuel libérateur, plus ou moins tenu pour acquis dans les sciences pures où il « est entendu que la science perdure par la remise en question des connaissances établies » (p. 142), bénéficie aux individus et à la société entière « à mesure qu’ils se propagent dans le système éducatif et au-delà » (p. 142). Le degré de protection et de soutien qui lui sont accordés mesure le succès de l’université dans l’accomplissement de sa fonction dans une société libre. Ainsi, sa principale contribution aux sociétés libres consisterait à « préserver son indépendance comme institution engagée en faveur de la libre circulation des idées, de l’analyse critique, de l’expérimentation, de l’exploration d’un vaste éventail d’idées et de valeurs, de l’étude des conséquences de l’action sociale ou du progrès scientifique de l’évaluation de ces conséquences à l’aune de valeurs qui sont elles-mêmes soumises à un examen rigoureux. » (p. 78).

Ces analyses prennent un relief particulier avec un contexte de réforme de l’université à l’aune du « modèle » américain, dans le cadre du « processus de Bologne » et de la « stratégie de Lisbonne » pour une Europe compétitive fondée sur « l’économie du savoir » [3]. Ainsi, l’enseignement supérieur est soumis à des principes généraux économiques, voire économicistes - marché ouvert, concurrence, compétitivité, efficacité - et aboutit à une normalisation occultant les spécificités disciplinaires, les particularités régionales ou nationales, la variété des rapports des individus à la demande d’enseignement supérieur et la diversité des fonctions de l’enseignement supérieur [4]. C’est dire l’actualité et l’intérêt de cet ouvrage où Chomsky s’attaque à « quelques idées dramatiquement fausses », notamment « que l’université n’est là que pour fournir de la main-d’œuvre aux entreprises, que l’université (et la société) ne permet l’accomplissement d’aucun travail valable ou signifiant, ou que l’université sert simplement à exercer des pressions et à « aiguiller » l’étudiant vers un style de vie et une idéologie socialement acceptés » (p. 61). Il aborde avec acuité tout ce qui dans la réalité doit être surmonté pour que l’université affronte la pression des intérêts particuliers dont elle est l’objet, en particulier l’importance des financements publics et les risques inhérents à une forme de « corporatisation » de l’université (p. 149) liée, aux Etats-Unis, au déclin du financement du Pentagone à compter des années 1970. Le financement public, par les contribuables, de recherches de haute technologie contribue à l’essor de jeunes entreprises dérivées du monde académique qui constituent « un essaimage d’entreprises cherchant à commercialiser les connaissances et les compétences de l’université » (p. 157). Récoltant les fruits de la recherche publique, de grandes entreprises oeuvrant dans les hautes technologies ont réussi ce développement. La deuxième raison de la corporatisation tient « à cet aspect commercial lié au financement par les entreprises » (p. 157) imposant le secret et engendrant de la recherche à court terme.

L’auteur développe ainsi une analyse particulièrement éclairante du système américain de financement de la recherche et de sa réforme. Le quatrième chapitre, portant sur « deux fonctions de l’université aux Etats-Unis », initialement publié en 1997, aborde l’histoire des universitaires, des intellectuels et de la dissidence au cours de la guerre froide. S’inscrivant dans la continuité de ses nombreuses critiques de la politique étrangère impérialiste états-unienne, Chomsky y souligne les importants changements intervenus dans la sphère culturelle et universitaire liés à l’accroissement de la puissance internationale américaine, à la suite de la Seconde Guerre mondiale, dont « l’ambiance des années 1950 - le sentiment d’être innovant, très arrogant, anhistorique- une composante du sentiment général que l’Amérique prenait le dessus sur la planète » (p. 96). Ce n’est qu’à compter du milieu des années 1960 que des résistances à la politique impérialiste américaine commencent à s’organiser dans les campus, avec des variations considérables cependant d’une université à l’autre, le MIT (Massachusets Institute of Technology) - où Chomsky a fait toute sa carrière universitaire - étant parmi les plus actifs, malgré ses liens avec le Pentagone. Les années suivantes seront marquées par une volonté de remise en ordre, de rétablissement de l’obéissance, constamment à l’ordre du jour. L’activisme des années 1960, « terrifiant pour l’ensemble des élites », déclenche en effet une offensive libérale visant à faire intervenir l’Etat pour imposer plus de discipline, à restaurer les universités dans leur fonction d’« institutions vouées à l’endoctrinement de la jeunesse » (p. 152), de « fabrique du consentement » [5], notamment par une forte hausse des frais de scolarité « permettant de piéger les gens. Si vous allez à l’université, vous devez contracter une dette importante, vous serez docile. » (p. 153).

Cet ouvrage clair, concis et percutant, est de ces textes qui attisent la curiosité du lecteur. Centré sur les Etats-Unis, il en dépasse les particularismes pour poser des questions essentielles dans une démocratie à l’heure néolibérale, par exemple : comment les fonds publics devraient-ils être dépensés ? « Comment les ressources publiques devraient-elles être utilisées pour poser les bases de l’économie et de la culture du futur ? » ; « les résultats qui sont obtenus à partir de fonds publics devraient-ils être automatiquement cédés à des pouvoirs privés qui n’ont de compte à rendre à personne ? » ; « qui devrait décider en la matière ? Cela devrait-il être un sujet de débat public ? La population devrait-elle pouvoir décider ? » (p. 132-133). Soulignant l’importance d’une recherche désintéressée et de la mise en débat démocratique, cet ouvrage se conclut sur une note positive, à savoir le constat d’un essor de l’activisme et des mouvements de solidarité. Aujourd’hui, il est une contribution importante face au défi intellectuel mais aussi politique que constituent les formes passées et contemporaines d’assujettissement.

NOTES

[1Maître de conférence, Université Lille 2, et membre du CERAPS (Centre d’études et de recherches administratives, politiques et sociales, UMR 8026 CNRS)

[2On renverra également à Noam Chomsky, Pour une éducation humaniste, avec Norman Baillargeon, L’Herne, coll. « Carnets », 2010. Cf. aussi le numéro de février 2007 des Cahiers de l’Herne, consacré à Noam Chomsky, dirigé par Jean Bricmont et Julie Franck.

[3Sur la « déclaration de Bologne » de juin 1999, la volonté affichée de promouvoir une « Europe du savoir » contre l’« Europe des banques », et sur une réalité consistant à fondre les traditions universitaires des pays européens dans un moule concurrentiel largement inspiré du « modèle » américain et à promouvoir une course à l’excellence aux conséquences lourdes en Allemagne, en France, en Italie et en Suisse, dont l’élimination des filières qui seraient inadaptées aux besoins des entreprises, cf. Franz Schultheis, Marta Roca I Escoda & Paul-Frantz Cousin (Dir.), Le Cauchemar d’Humboldt. Les réformes de l’enseignement supérieur européen, Paris, Raisons d’agir, 2008.

[4Sur la normalisation européenne et le benchmarking, soit l’étalonnage des performances sur la base de critères strictement quantitatifs par les classements et la comparaison internationale, cf. Isabelle Bruno, À vos marques®, prêts... cherchez ! La stratégie européenne de Lisbonne, vers un marché de la recherche, Paris, Croquant, 2008.

[5Pour reprendre la formule utilisée par Noam Chomsky et Edward S. Herman lorsqu’ils s’efforcent d’élucider, dans leur livre La Fabrication du consentement. De la propagande médiatique en démocratie (Paris, Agone, 2008), comment les principaux médias contribuent, aux Etats-Unis, à fabriquer du consentement, c’est-à-dire à conserver l’ordre établi et favoriser l’adhésion des gouvernés aux gouvernants, en maintenant la présentation des enjeux et le débat public dans un cadre idéologique édifié sur des présupposés jamais questionnés.

Note de la rédaction

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