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« Si vous êtes si malins... » McCloskey et la rhétorique des économistes

Un ouvrage de Ludovic Frobert (Lyon, ENS Editions, 2004, 127 p., 14€)

publié le lundi 14 août 2006

Domaine : Economie

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Par Claire Lemercier [1]

Dans le cadre de la récente collection « Economie politique moderne » des éditions de l’Ecole normale supérieure de Lyon, Ludovic Frobert propose une traduction (par le professeur d’anglais Frédéric Regard) d’un long et dense article publié en 1983 dans le Journal of Economic Literature par Deirdre N. McCloskey : « La rhétorique des sciences économiques ». Il présente au préalable ce texte en une soixantaine de pages, articulant une brève (mais de qualité) biographie de l’auteure, une (trop courte et peu actualisée, mais le web peut y suppléer) bibliographie de ses autres travaux et une double mise en contexte, avec un résumé des très nombreux débats qui suivirent la publication de l’article (une cinquantaine de comptes rendus, puis des replys de l’auteure et une poursuite de la discussion dans ses livres ultérieurs), puis une présentation en une quinzaine de pages d’« autres rhétoriciens de l’économie ».

Je passe vite sur cette dernière partie, un peu plaquée (pourquoi présenter ces rhétoriciens-là plutôt que d’autres, plus explicitement situés dans la généalogie de l’article de McCloskey ?), mais très pédagogique. Je ne m’étendrai pas plus sur deux défauts qu’il faut pourtant mentionner. Du côté de la traduction, une dizaine de contresens sur des termes techniques rendent certains passages incompréhensibles. Certes, cela ne concerne pas le raisonnement d’ensemble, mais le lecteur un peu soucieux de détail devra recourir au texte original (en particulier pour la p. 86) et déplorera une traduction d’elasticity par souplesse, plusieurs disparitions de significance (un concept qui est pourtant au cœur des critiques de McCloskey) au profit de synonymes peu stables, ou encore la traduction de maximizing behavior par « une valorisation du comportement ». D’autre part, on comprend mal pourquoi ont été supprimés certains morceaux de notes et les remerciements, qui auraient permis d’encore mieux apprécier les héritages intellectuels revendiqués par l’auteure. Sous la plume de L. Frobert, certains effets rhétoriques peuvent également agacer, lorsqu’il paraît donner des leçons à l’auteure sans que l’on comprenne toujours de quel point de vue il s’exprime (« il faudra juger », « c’est dans cette perspective qu’il faut entendre la question »... et surtout « ce qui est évident, c’est que d’autres références contemporaines s’imposaient autant sinon plus », p. 39).

Ces réserves n’enlèvent rien au plaisir maintenu à la lecture de McCloskey, à l’intérêt que peut encore présenter son texte, vingt ans après, pour les économistes, y compris français, et ceux qui dialoguent avec eux - ni à la qualité du travail de présentation très synthétique réalisé par L. Frobert.

Que dit donc McCloskey ? Son article s’ouvre ainsi : « Les économistes ne respectent pas les règles de la recherche scientifique que leurs propres arguments méthodologiques revendiquent pourtant. Et c’est tant mieux. » Pourtant, elle ne dit pas qu’il faudrait abandonner toute forme de rigueur, ou de théorie, ou de tests statistiques en économie (une réputation qui lui colle encore à la peau, alimentée par son style délibérément provocateur). Pas non plus, donc, que le fait que divers aspects du raisonnement économique, y compris mathématisé, relèvent en fait de la métaphore devrait être déploré ou combattu. Dans un article au plan particulièrement clair (dont les titres seuls font démonstration), elle confronte les économistes à leur méconnaissance de ce qui se fait dans les autres sciences : certes l’épistémologie et la sociologie des sciences, ou encore la critique littéraire, mais aussi l’histoire, la biologie, voire les mathématiques elles-mêmes. On aurait d’ailleurs aimé en savoir plus quant aux rapports électifs que McCloskey entretient avec l’histoire (venue des cliometrics, elle en a finalement tiré un regard critique et un certain respect des modes de raisonnement des historiens non économistes), avec l’évolutionnisme (comme bien d’autres scientifiques de toutes les disciplines - Mark Granovetter entre autres -, elle reconnaît ici sa dette envers Stephen Jay Gould) ou aux espoirs qu’elle place dans les méthodes de simulation. Militante du dialogue entre disciplines, terminant sa carrière en enseignant officiellement l’économie, l’histoire et l’anglais, elle offrira certainement matière, dans l’avenir, à des biographies intellectuelles d’ampleur.

Le recours à ces connaissances dans d’autres disciplines permet à McCloskey d’attaquer une conception (ou plutôt une véritable « religion ») qu’elle nomme « modernisme », et qui domine le champ (en voie d’institutionnalisation au début des années 1980, comme le rappelle très bien L. Frobert) de la méthodologie économique. Cette conception, qui se revendique comme cartésienne ou poppérienne, apparaît en réalité stérilisante, inapplicable et, de fait, inappliquée. McCloskey souligne que même les mathématiques ne se limitent pas, en pratique, à une vision aussi étroite du raisonnement et de la preuve. Rigide, dépassée (issue d’un état de la physique et de la philosophie qui peut être situé entre le XIXe siècle et les années 1930) et inappliquée, cette rhétorique de la méthode n’est pas pour autant inoffensive. En effet, elle pèse sur les modes concrets de travail et contribue à rendre bien des débats impossibles. McCloskey souligne ainsi la disjonction entre le processus de publication, supposé suivre une séquence rigide hypothèse-régression-test (mais on ne publie que ce qui passe les tests...), et la réalité des discussions, en séminaire par exemple. L’homogénéisation des publications, en économie mais aussi dans les revues de sociologie qui ont adopté la même rhétorique, a depuis été étudiée précisément, sur la base de corpus larges, par McCloskey et par d’autres auteurs [2]. On ne peut qu’être préoccupé par les résultats de ces études : non seulement la forme des articles est très figée, mais encore leurs auteurs ne respectent même pas ce que sont supposés être leurs propres dogmes méthodologiques. En particulier, et ce sont encore aujourd’hui les deux principaux chevaux de bataille de McCloskey, on voit trop de blackboard economics, c’est-à-dire de théories menées en logique pure, sans ancrage de leurs hypothèses dans la réalité ; et lorsque l’économétrie a recours à des données empiriques, la significativité statistique des résultats (qui ne contrôle que les erreurs d’échantillonnage) est trop souvent seule prise en compte, au détriment de leur significativité économique, en particulier des questions liées à la « fonction de perte » (puisque dans la réalité, on est en présence d’alternatives, il faut envisager les effets de l’abandon de telle ou telle solution). Ce dernier aspect, un peu allusif dans l’article, aurait pu faire l’objet d’une note d’éclaircissement dans l’édition française (comme d’autres, en particulier les allusions à Peirce et autres philosophes pragmatistes encore peu connus en France, ou celles aux débats des « deux Cambridge »).

Le constat critique est appuyé, malgré le caractère plutôt théorique de l’article, par une typologie précise des métaphores, par le décorticage de deux pages de Samuelson (où on retrouve les autres moyens rhétorique inavoués qui s’offrent au chercheur : citation d’autorités, étalage de virtuosité ou affaiblissement des hypothèses) et du débat sur la parité des pouvoirs d’achat. Ce dernier est l’occasion pour McCloskey de montrer que sa démarche n’est pas seulement critique. De bout en bout, elle se défend contre la tentation du relativisme. Ce qu’elle souhaite, c’est que les questions de rhétorique et de preuve soient envisagées de façon réaliste et explicite - en particulier dans l’enseignement donné aux étudiants avancés, une question qui la préoccupe toujours aujourd’hui [3]. Le débat sur la parité des pouvoirs d’achat aurait ainsi eu plus de chances d’avancer, dit-elle, si l’on avait bien voulu se mettre d’accord sur des seuils - certes arbitraires - pour interpréter chiffres et tendances et leur « importance » (une notion clé dans ses travaux actuels, autour du slogan « Size matters » [4]). Tout l’article est finalement un plaidoyer pour la rhétorique, au sens noble de « conversation policée » : ce qui permet le dialogue, la communication, l’échange, qui constituent clairement un souverain bien pour McCloskey, que ce soit en économie, entre sciences ou plus généralement dans la vie humaine. Plus facile à dire qu’à faire, certes ; mais ce plaidoyer pour un dialogue raisonné n’en reste pas à la critique creuse, il offre de vraies pistes, pour des recherches critiques et pour des pratiques de recherche tout court. Les travaux récents de McCloskey sur la rhétorique, bien différente, du droit et sur ses communications possibles avec l’économie, en particulier à partir de l’oeuvre de R. Coase (travaux présentés de façon très pédagogique par L. Frobert) offrent ainsi des voies intéressantes : la faculté de discuter ferait-elle partie du « patrimoine des juristes » ?

A la lecture toujours stimulante de l’article de McCloskey, L. Frobert ajoute une mise en contexte qui présente les manuels de méthodologie typiques qui étaient la cible de l’auteure, ainsi que les autres critiques qu’ils ont suscitées. Il permet ainsi utilement de sortir de l’opposition « orthodoxes/hétérodoxes » : il y a bien des manières de critiquer la science économique dominante. Toutes ne sont pas forcément relativistes, certaines proposant d’autres manières de faire l’histoire des idées économiques (c’est le principal apport des autres auteurs brièvement présentés par L. Frobert), d’autres envisageant de nouvelles formes, plus réalistes, de dialogue scientifique (c’est le propos principal de McCloskey), d’autres encore mettant surtout l’accent sur la nécessité de réenvisager l’objet de l’économie politique. On sent bien que tel est le choix de L. Frobert lui-même, qui souhaite que l’économie (re)devienne une science morale et politique, qui n’a que mépris pour l’homo economicus et qui appuie globalement les critiques des radicaux américains à l’encontre d’une McCloskey qui, elle, conserve son attachement à Friedman et aux lois du marché, voire se revendique libertarienne (mais envisage aussi l’importance des valeurs et du choix politique en économie). Il est vrai qu’elle s’intéresse plus à la construction rhétorique de l’économie qu’à sa construction sociale (même si elle prend en compte l’importance des modes de publication, par exemple). On peut en revanche penser qu’il y a place pour plus d’une forme de critique de l’économie dominante, et même nécessité d’envisager aussi bien les questions de preuve que les rapports de pouvoir ou le choix des objets. De ce point de vue, le courant que représente McCloskey, original par rapport aux hétérodoxes français, gagne certainement à être connu, en particulier par les enseignants du secondaire et les étudiants en licence ou master d’économie qui constituent très probablement la cible essentielle de cet ouvrage.

NOTES

[1Claire Lemercier est chargée de recherche au CNRS, à l’Institut d’histoire moderne et contemporaine (Paris).

[2Voir en particulier, pour McCloskey, le numéro spécial « Statistical Significance » du Journal of Socio-Economics, vol. 33, n° 5, novembre 2004, contenant une étude réalisée en collaboration avec Stephen T. Ziliak sur des articles d’économie, un retour comparatif sur leur précédente étude de 1996 sur le même thème et moult comments et replys - le débat se poursuit aujourd’hui sur des blogs ! Sur des problèmes voisins, mais en sociologie, je recommande chaudement la lecture de Andrew Abbott and Emily Barman, « Sequence Comparison via Alignment and Gibbs Sampling : A Formal Analysis of the Emergence of the Modern Sociological Article », Sociological Methodology, vol. 27, 1997, p. 47-87 et Erin Leahey, « Alphas and Asterisks : The Development of Statistical Significance Testing Standards in Sociology », Social Forces, vol. 84, n° 1, septembre 2005, p. 2-24. McCloskey souligne aussi dans son article à quel point les rapports d’experts (sur des articles ou des projets de recherche) constitueraient une belle source pour la sociologie de la connaissance : ils ne sont, depuis, pas restés inexploités. Voir par exemple Joshua Guetzkow, Michèle Lamont and Grégoire Mallard, « What is Originality in the Humanities and the Social Sciences ? », American Sociological Review, vol. 69, n° 2, April 2004, p. 190-212. Ainsi l’article de McCloskey ne s’inscrit-il pas seulement dans un courant de réflexions épistémologiques (au sein duquel on pourrait dire qu’elle vulgarise surtout auprès des économistes des acquis de la philosphie analytique et pragmatiste et de la sociologie des sciences), mais aussi dans un ensemble de recherches plus empiriques sur la science telle qu’elle se fait, et en particulier telle qu’elle se publie.

[3Voir par exemple un de ses délicieux discours ici : http://www.gsm.uci.edu/econsoc/McCloskey.html : « Really, my dears, I want you to know what you are getting into before you become honorary economists. »

[4Annoncé depuis longtemps, le livre portant ce titre, co-écrit avec S. Ziliak, serait finalement à paraître chez MIT Press.

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