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Un numéro de la revue Agora. Débats/Jeunesses (L’Harmattan, INJEP, N° 56, 2010/3)

publié le mercredi 4 mai 2011

Domaine : Sociologie

Sujets : Jeunesse

     

Par Clément Martin [1]

La revue Agora. Débats/Jeunesses exerce aujourd’hui un attrait indéniable pour les sociologues s’intéressant à la jeunesse. Les articles de ce numéro 56 mettent en œuvre les règles de la méthode sociologique [2] pour étudier sociologiquement la jeunesse, qui, comme le rappelle Pierre Bourdieu est une catégorie plurielle et hétérogène. A fortiori Gérard Mauger commence cette revue par un effort indispensable de construction de l’objet : la jeunesse, de quoi parle-t-on ? Cet essai de construction d’objet s’organise autour d’une nécessaire objectivation des enjeux sociaux, politiques et sociologiques du concept de Jeunesse. Il se révèle un point de départ fort utile pour les chercheurs s’intéressant à la sociologie de la jeunesse. Le second texte, celui-ci présenté par François de Singly, Jeunesse et pouvoir sur soi, envisage la jeunesse comme un moment où se construit l’émancipation, processus menant à l’autonomie de l’individu. L’auteur définit son objet via une approche juridique et historique à partir d’un indicateur de pouvoir sur soi comme la reconnaissance juridique d’une liberté d’expression. Se dessine alors un objet temporel, en deçà et au delà de l’âge adulte, où "le pouvoir sur soi, la liberté de décider et le fait d’être éclairé ou raisonnable sont joints". Aux deux extrémités des âges, des questions semblables se posent. L’auteur se sert alors d’un corpus varié qui puise dans des domaines d’enquête aux statuts différents : analyse secondaire de deux cas médiatisés, d’entretiens issus d’ouvrages ou de mémoires universitaires, et de ses propres travaux. Dans cet essai, il soutient l’idée que, lors de la "seconde modernité", s’opère une dissociation entre liberté, consentement et lucidité.

Le troisième texte d’Agnès van Zanten s’intititule Choix de l’école et inégalités scolaires. Le rôle des ressources culturelles et économiques des parents. Il s’intéresse de près à la mobilisation (qualifiable et quantifiable) des capitaux culturels et économiques : celle-ci a pour objectif la transmission d’un capital culturel et scolaire. Les deux groupes sont choisis parmi les classes moyennes supérieures de la stratification sociale française. C’est l’intérêt premier de cet article : comment ces capitaux économiques et culturels sont effectivement mobilisés dans les choix scolaires ? Cette capitalisation se divise en plusieurs dimensions, elles-mêmes qualifiables. Le choix des deux groupes, les "technocrates" et les "intellectuels", met en lumière tant la reproduction scolaire des franges supérieures que l’utilisation rationnelle de leurs atouts respectifs. Notre lecture de l’utilisation des termes de choix, rentabilisation, instrumentalisation, investissement ou arbitrage met en évidence l’inscription dans un champ (à minima lexical) de la sociologie d’une rationalité contingente. A fortiori, lorsque des stratégies apparaissent de prime abord désintéréssées, elles sont analysées comme étant monnayables (donc instrumentalisées ex post) sur le marché scolaire. Cette filiation théorique souligne de manière pertinente et novatrice les stratégies explicites de reproduction. Les armes des "technocrates", ainsi que leurs justifications, s’opposent idéalement à celles des "intellectuels". Se dessine progressivement une opposition d’habitus de classe. Par exemple, l’investissement des premiers dans l’école publique (idéal méritocratique du service public), tranche avec celui des seconds : le contexte scolaire de l’école privée s’inscrit dans l’efficacité de l’offre scolaire soumise aux lois du marché.

L’article, Des jeunesses singulières. Sociologie de l’ascétisme juvénile présente notamment l’articulation des recherches entreprises par Muriel Darmon. A son enquête sur la carrière anorexique, s’adjoint en effet, celle en cours, sur le suivi de 4 classes préparatoires aux grandes écoles (CPGE scientifique et commerciale). S’inscrivant dans une sociologie de l’ascétisme, trop rare nous rappelle-t-elle, l’auteure s’intéresse à une disposition a priori non juvénile. Le regard sociologique avait privilégié son corolaire, les dispositions hédonistes. L’auteure reviendra, en conclusion de l’article, sur ces deux phénomènes, on y trouvera alors son ambition : continuer à éprouver une théorie générale de la socialisation. Revenons au problème posé en amorce de sa réflexion : l’ascétisme, est-ce un dispositif ou une disposition ? Autrement dit, dans quelle mesure la norme ascétique est imposée par une institution (les CPGE), ou bien est-elle auto-intériorisée (par l’individu anorexique) ? On est saisi d’emblée par la richesse de ce questionnement tant cette frontière (dispositifs / dispositions) est volatile : la subjectivation d’une norme ascétique peut être, dans des contextes ou à des moments différents, le moteur ou le fruit d’une contrainte objective. Dans le cadre de l’ascétisme juvénile des élèves de CPGE, et, s’appropriant les grilles de lectures élaborées par Goffman et Foucault, Muriel Darmon esquisse le portrait d’une éducation totale, tant l’articulation des techniques de discipline et l’exceptionnelle redondance des injonctions rappellent l’application du cadre Goffmanien dans les travaux de J-P Faguer [3]. L’impact de l’appartenance à la filière est abordée brièvement en fin d’article : cela suscite notre curiosité puisque c’est plutôt la question de la forme pédagogique d’inculcation que celle de son contenu qui est privilégiée, à ce moment de la recherche.

Didier Le Gall et Charlotte Le Van, auteurs de l’article Le premier rapport sexuel : récits féminins versus récits masculins, présentent les résultats d’une recherche, conduite dans leur université, auprès de six promotions d’étudiants inscrits en troisième année en sociologie. On leur demandait, par écrit : "racontez le vécu de votre première relation sexuelle". Le problème posé en introduction met en avant le processus d’homogénéisation (statistique) d’âge de la première fois. Les auteurs supposent un modèle idéal d’entrée dans la sexualité adulte suscitant l’adhésion commune des filles et des garçons. Ce point de repère fixe est décrit comme une norme partagée et est habilement objectivé en deux moments. S’émancipant des stéréotypes, les auteurs s’attachent à déconstruire les étapes du processus dont l’acte sexuel n’est que l’aboutissement. Sur ce dernier point les auteurs évoquent des transformations lourdes comme la généralisation de la contraception à l’usage féminin et l’évolution des rapports entre hommes et femmes. En revanche, les récits ne se confondent pas : les auteurs défendent l’idée que le vécu, en fait le récit écrit du vécu, de la première fois est une question de sexe et de genre. De sexe d’abord. L’acte implique un engagement corporel particulier qui porte un vécu spécifique : stress, douleur, peur d’être à la hauteur, brièveté du rapport, n’apparaissent pas forcément de manière équivalente dans les récits féminins et masculins. Une question de genre ensuite, avec la socialisation différentielle des sexes. Le prisme sociologique (le sexe et le genre comme variables indépendantes) choisi par les auteurs méritait, de notre point de vue, d’être suivi d’une partie sur l’ampleur des phénomènes explicatifs. On s’attendait à une réflexion méthodologique plus poussée face à la montée en généralité implicite ("les filles et les garçons") qui structure la progression de l’article. On peut s’interroger, par exemple, sur les impacts cumulés des origines socio-démographiques des enquêtés (des étudiants, de sociologie, en 3e année, d’une université de province) sur la manière dont est produit effectivement ce récit d’une première fois. La pudeur, la réflexivité du discours, l’écriture, les pratiques de contraception, la relation entre patient/ médecin, les rapports hommes femmes, s’ils sont suggérés dans le texte, sont peu ou prou, déconnectés des questions de classes.

Le cinquième article, proposé par Patrick Peretti-Watell, Morale stigmate et prévention. La prévention des conduites à risque juvénile présente les effets latents d’une entreprise préventive se révélant une entreprise morale. L’auteur spécifie notamment un effet stigmatisant : promouvoir une norme exclut ceux qui n’y adhèrent pas. Avant d’en venir là, l’auteur démontre l’association entre promotion de la santé et vision normative du bonheur. "Rester en bonne santé est un moyen d’affirmer sa valeur". Elle tend à culpabiliser celui qui s’écarte de cette norme libérale, d’autant plus que le coût collectif d’une jeunesse en mauvaise en santé n’est pas supportable par la société. Cette double tendance s’ancre sur des perceptions stéréotypées de la jeunesse : elle doit être "capable de diriger sa vie et en garder le contrôle" alors qu’elle est possédée par "des mœurs dissolues". L’auteur applique le concept de panique morale aux pratiques de prévention des conduites à risque pour renverser le problème. C’est là la force de ce document. En effet, après nous avoir montré que pour promouvoir une bonne santé il fallait que le discours acquiert une dimension morale, cette même ambition, performative, pouvait être l’origine de discours de prévention : les entrepreneurs de morale utilisent la santé (cheval de Troie) comme medium, comme prétexte pour asseoir la légitimité de bonnes mœurs (par exemple celles de la morale traditionnelle). Cette utilisation est d’autant plus efficace qu’elle se base sur un implicite partagé : assurance, maîtrise de soi, performance sexuelle, beauté sont présentées affaiblies par les pratiques à risque. Cette théorie s’appuie sur un corpus d’exemples variés issus des sociétés anglo-saxonnes et françaises. Elle fait largement écho aux précédents travaux de l’auteur. Ce travail de déconstruction donne en outre une dimension citoyenne à la lecture de ce document. La dernière question évoquée, celle du durcissement identitaire des jeunes stigmatisés, méritera une enquête spécifique. Dans quelle mesure les campagnes de prévention créent-elles des effets pervers ?

Le titre de l’article suivant, L’évolution de la délinquance des mineurs. Données statistiques et interprétation générale explicite l’ambition de Laurent Mucchielli. L’auteur débute son texte en indiquant les raisons sociales de la production orientée de données statistiques, notamment au profit d’une instrumentalisation politique et médiatique. Reprenant explicitement les règles de Durkheim, il déconstruit progressivement les prénotions. Cela consiste ici en une définition du concept de délinquance juvénile (en fait celle des mineurs). Il s’agit, in fine, de substituer une norme (perception stéréotypée du phénomène) à une autre (celle, sociologique, traitant les faits sociaux). C’est aussi une synthèse de ses propres travaux. Il reprend, par sa transposition didactique et son écriture pédagogique, la méthode sociologique. La construction orientée des données statistiques ministérielles est lue selon la formule bourdieusienne : "il faut se garder que le réel n’a jamais l’initiative puisqu’il ne peut répondre que si on l’interroge" (Bourdieu, 1968 : 62) [4]. Au delà de cet intérêt pédagogique, l’apport le plus saillant consiste en une description de l’évolution relative de la délinquance juvénile. En effet, cette évolution est marquée par une rupture où se dissimulent des phénomènes hétérogènes : par exemple, l’augmentation précédemment évoquée est portée par les faits les moins graves. Au niveau du traitement judiciaire l’auteur met judicieusement l’accent sur les alternatives aux poursuites (pour 70%, ce sont des rappels à la loi). Mais revenons à l’ambition première, analyser sociologiquement l’évolution de ce phénomène à l’aune de données non sociologiques. C’est en outre, nous rappelle l’auteur, un problème d’évolution du droit (celle de son champ d’application), de la poursuite pénale (effective ou non), et de judiciarisation (l’appel au système pénal) : criminalisation, renvoi, judiciarisation.

Le dernier article est présenté par Emmanuel Sulzer Les jeunes et l’emploi. Enseignements de l’analyse des premières années de la vie active. Il s’ouvre sur la particularité du problème social de l’insertion professionnels des jeunes : le chômage élevé des jeunes et sa non acceptabilité. Il s’appuie sur le corpus des enquêtes "Génération". Réalisées tous tous les trois ans auprès d’un échantillon représentatif des 700 000 débutants, jeunes qui quittent le système éducatif une année donnée, ces enquêtes sont menées par le Centre d’Etudes et de Recherches sur les Qualifications (CEREQ). Cet article décrit avec rigueur le contexte de la première embauche. Les segments d’emploi ouverts aux débutants sont ceux de la main d’œuvre inexpérimentée. Bien que la variété de trajectoires individuelles ne soit pas mise en avant par le traitement statistique, l’auteur s’efforce de montrer que les premiers emplois sont plutôt limités à certains secteurs et dépendent encore d’une division sexuelle du travail (le secteur de la santé et de l’action sociale s’opposant à celui du bâtiment et des travaux publics). La perspective descriptive n’épuise pas le problème : l’auteur compare différentes cohortes et souligne l’impact générationnel. Par exemple, en 2004, le diplôme élevé garantit un revenu moins supérieur qu’en 1998. D’un point de vue diachronique maintenant, le sociologue soutient l’idée d’un décalage qualitatif (la spécialité du diplôme) et quantitatif (le niveau scolaire) entre diplôme et emploi. Ce deuxième désajustement tend à se réduire significativement cinq ans après l’arrivée sur le marché de l’emploi. A travers cette triple perspective, cet article donne un état de la situation des jeunes et de l’emploi, étant entendu que l’auteur fait une lecture contrastée de l’approche générationnelle au profit d’une approche mettant en avant les origines sociales. Une fois cette précision faite, il faut reconnaître que ces multiples points de vue donnent un éclairage nouveau à des phénomènes devenus récurrents en sociologie du travail : le diplôme protège du chômage et de l’emploi atypique, et, les difficultés d’accès à l’emploi frappent massivement les non diplômés. Pour une frange représentant 7-8 % d’une cohorte, c’est même une véritable exclusion du marché de l’emploi. L’auteur dresse finalement un schéma des variables (indépendantes) pouvant exercer une influence sur l’accès à l’emploi des ces jeunesses : les origines sociales, le diplôme et le sexe.

NOTES

[1Doctorant au Centre Max Weber

[2Durkheim E. (1893), Les Règles de la méthode sociologique, Paris, Presses universitaires de France.

[3Faguer J-P. (1991), « Les effets d’une "éducation totale". Un collège jésuite, 1960. » Actes de la recherche en sciences sociales, n°86-87, p.25-43

[4Bourdieu P. Chamboredon J-C. et Passeron J-C. (1968), Le Métier de sociologue : préalables épistémologiques, Editions Mouton-Bordas.

Note de la rédaction

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