Conférence de Giovanni Levi, cycle de conférences "Identités à la dérive", Marseille, jeudi 22 mars 2007
L’histoire est aussi une arme politique utilisée pour donner sens au passé selon la logique du présent. Ce n’est pas seulement l’avenir dont la compréhension requiert de nouveaux instruments ; c’est aussi au passé qu’il faut redonner une signification.
L’usage politique de l’histoire, "science civique", est ancien et elle ne semble pas séparable de la dimension civique qui accompagne la définition des identités.
Mais la relation entre l’histoire et son lecteur a changé, et pas seulement à l’école. La mémoire même s’est transformée, autre que ce qu’elle était, collective et sociale. Le processus triomphal de l’individualisation, de la privatisation de l’expérience, a produit une mémoire fragmentée, individualisée.
L’histoire a perdu le rôle de science des différences spécifiques pour se transformer en constructrice d’homologations improbables. Ainsi, alors que des pouvoirs toujours plus puissants se soustraient au contrôle démocratique dans un monde interdépendant et global, on nous repropose continuellement comme des conquêtes triomphales la fin des idéologies et le triomphe de l’individu, la fin de l’histoire et l’affirmation de la mémoire fragmentée.
La prétendue fin des idéologies n’est rien d’autre qu’une suspension de la raison historique, qui ouvre la voie à l’irrationalisme, au nationalisme, au fondamentalisme.
Giovanni Levi
Giovanni Levi est professeur d’histoire moderne à l’Université Ca’Foscari de Venise et a enseigné dans de nombreuses universités européennes et américaines.
Dans les années 1970, Giovanni Levi a été à l’initiative, avec Carlo Ginzburg, d’un courant historiographique novateur qui a donné naissance à la microstoria ou micro-histoire. A l’encontre d’explications structurelles et macros-sociologistes de l’histoire, la micro-histoire propose une approche historique par l’étude de cas. Réhabilitant l’individu en tant qu’acteur, cette réflexion souhaite montrer que les hommes ne sont ni soumis passivement à des pouvoirs supérieurs, ni ne sont essentiellement déterminés par des structures économiques, sociales et mentales.
Le passé lointain, dans les usages politiques du passé, EHESS, 2001
Histoire des jeunes en Occident (dir. avec Jean-Claude Schmitt), Seuil, 1996
Le pouvoir au village : histoire d’un exorciste dans le Piémont du XVIIème siècle, Gallimard, 1989
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