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publié dans la rubrique
"Lectures"
le vendredi 21 décembre 2007

S’en sortir, accompagnement sociologique à l’autobiographie d’un sans domicile fixe
Un ouvrage de Pascale Pichon et Tierry Torche (Presses Universitaires de Saint-Etienne)

Par Nicolas Fieulaine [1]

L’ouvrage « S’en sortir, accompagnement sociologique à l’autobiographie d’un sans domicile fixe » de Pascale Pichon et Tierry Torche propose le récit biographique de Tierry, recueilli par une sociologue, décrivant son expérience de la rue et le processus frictionnel qui l’a amené à considérer « s’en être sorti ». Ce manuscrit à quatre mains constitue une contribution supplémentaire au champ de la sociologie du sans-abri, domaine inauguré en 1923 par Nels Anderson.

A ce titre, on pourrait considérer qu’un énième récit à la première personne du vécu de la marginalité et de l’exception sociale dans son incarnation la plus visible (le sans-abrisme) ne peut que représenter une nouvelle illustration de la fascination dans laquelle nous plonge la confrontation à des situations de perte des supports sociaux considérés comme fondamentaux, le chez-soi et son cortège de sécurités matérielles et symboliques. Cette fascination, qui seule peut expliquer cette profusion du recours au récit de vie (forme destinée à présentifier l’ailleurs, dans l’espace et dans le temps, par le partage social des émotions) dans le travail de description systématique de la grande exclusion, repose en grande partie sur la construction du sans-abrisme comme altérité radicale, comme étrangeté, étrangeté qui attire et retient les chercheurs et penseurs en quête de sensations fortes. Les contributions sont nombreuses, qui sous le registre de l’autobiographie directe ou indirecte (observations plus ou moins participantes) adoptent la perspective narrative pour rendre compte de l’expérience de la rue comme d’un vécu non seulement altéré (de alter, autre) mais aussi et surtout aliéné (de alien, étrange-r). On ne reviendra pas ici sur les critiques sévères adressées à ces nouveaux aliénistes qui à force d’écarter les sans-abris du monde commun pour en faire ressortir les caractéristiques idiosyncrasiques, sont parvenus à les mettre au bord (si ce n’est en dehors) du genre humain (cf. pour une analyse largement étayée de cette dérive, Mucchielli, 1998 ; Soutrenon, 2005). On ne s’étendra pas non plus sur le fait qu’une ancienne et légitime critique de l’aide sociale comme contrôle social soit utilisée pour disqualifier a priori toute « illusion d’insertion », et justifier ainsi un idéal asilaire bien éloigné de la réalité des institutions d’enfermement.

Il apparaît davantage intéressant d’envisager la proximité et la distance que l’ouvrage de P. Pichon et T. Torche entretient à cette littérature pléthorique et sur-médiatisée, afin d’en évaluer l’apport original et les éventuelles redondances. Trois aspects plaident en faveur de l’ouvrage : D’une part, et peut-être le plus important, le thème même du récit recueilli offre une perspective inédite sur l’expérience de la rue, celle de la sortie, de l’issue, et donc de la reconstruction progressive et pleine de péripéties d’une place sociale légitime, pour soi-même et pour les autres. Cette dynamique du rebond qui peut suivre la chute, trop souvent ignorée et même niée dans sa possibilité même, démontre de manière magistrale comment, bien que sans-abri et marqué par tous les stigmates de la vie à la rue, on n’en reste pas moins partie prenante du jeu social, inclut par toutes les nécessités de la vie quotidienne en présence incessante d’autrui. Si l’expérience de Tierry est illustrative (dans le sens qu’elle représente un « singulier universel » comme le dit Denzin [1979]), c’est du champ social dans son ensemble, dont les sans-abris constituent une partie interdépendante qui ne peut être abordée et comprise si elle est construite comme altérité radicale, échappant à ce qui régule « la vie normale ». Si l’on devait résumer le projet du livre qui nous apparaît à sa lecture, ce serait celui d’informer la dynamique et l’interdépendance des situations individuelles et du champ social, en l’illustrant à partir du point de vue d’un de ceux dont la situation est ainsi reconstruite par le sens commun qu’elle fait figure de « monstre social  », de tératogénie dont on soupçonne que l’étiologie réside dans la déviance ou dans l’insoumission à l’ordre social et sanitaire [2]. Dans le champ de la sociologie du sans-abrisme, cet ouvrage vient éclairer un « angle mort » des analyses, celui de la sortie, de la réhabilitation sociale, dans une description vitaliste et dynamique qui rend compte de la précarité et de l’instabilité de ce qui n’est pas une ré-insertion, puisque Tierry n’a jamais « quitté » l’espace social, mais d’un dé-placement, ou encore plus simplement d’une trajectoire à travers l’espace social.

D’autre part, à ce projet répondent les moyens mobilisés pour la présentation de l’autobiographie accompagnée. Ainsi, les auteurs ne cherchent pas à faire croire qu’un récit de vie puisse se suffire à lui-même. Les jeux de distanciation opérés par la sociologue et son interlocuteur rappellent que le matériau brut ne peut constituer une source de généralisation raisonnée que par un travail de retour réflexif sur le discours et ses conditions de production, par une re-contextualisation seule à même d’éviter que son apport ne réside que dans le partage de l’émotion suscitée par l’illusion piquante de partager, le temps d’une lecture, le sort des étranges miséreux. Le découpage selon des thématiques qui renvoient aux soucis sociaux de chacun, la rupture de la totalité narrative par la discontinuité que ces thèmes imposent, le choix de présenter, même succinctement, des points de vue multiples, tous ces moyens permettent de rendre raison de la complexité, de l’incohérence et de l’élan précaire qu’implique tout déplacement dans l’espace social, et plus encore celui qui conduit de la lisière de la forêt au cœur du Village (cf. « Le Village », film de N. Shyamalan, 2004).

Enfin, au-delà de ces aspects qui renvoient au bénéfice que peut procurer la lecture de l’ouvrage par un large public, il faut souligner l’apport que celui-ci peut représenter pour des étudiants en sciences humaines et sociales. En effet, ce livre propose non seulement de relater une expérience de « sortie de la rue », mais également une expérience de recherche dans le champ disciplinaire de ces sciences dites « molles » qui ont la lourde tâche de se confronter à des objets pensant et parlant, donc des sujets. La présentation de la démarche articule les deux incontournables de ce type de recherche : la réflexivité à opérer sur les présupposés et les implicites qui souvent président à l’engagement d’une recherche et la rigueur dans la mobilisation raisonnée d’outils méthodologiques adaptés. Trouver (à l’échelle réduite, étant donné la place nécessairement laissée au récit) des apports aussi multiples et complémentaires au récit que des extraits de presse et des sociogrammes permet d’envisager l’ouvrage comme un support utile pour l’apprentissage des méthodologies d’enquête en sciences sociales, certes à titre plus illustratif qu’usuel.

Ces différents éléments font de cet ouvrage une contribution intéressante et utile dans le champ des sciences sociales, mais aussi humaines, étant donné qu’il peut très facilement constituer une lecture pertinente dans les multiples formations de psychologie et de psychologie sociale abordant le thème de l’exclusion et/ou de la précarité.

Références

Anderson, N. (1923). Le Hobbo. Sociologie du sans-abri. Paris, Nathan (trad. 1993)
Soutrenon, E. (2005). Offrons-leur l’asile ! Critique d’une représentation des clochards en "naufragés". Actes de la recherche en sciences sociales, 159, 88-115.
Mucchielli, L. (1998). Clochards et sans-abri : actualité de l’œuvre d’Alexandre Vexliard. Revue Française de Sociologie, 39/1, 105-138.

[1] Maître de conférences en Psychologie Sociale, Université Lyon 2.

[2] Sans pour autant verser dans une dérive corollaire à celle nécessaire à la construction de « monstres sociaux » (i.e., le misérabilisme) et qui est celle du populisme, soit l’attribution de qualités intrinsèques aux monstres, qualités que l’on peut sans danger survaloriser, ayant exclut leurs porteurs hors du champ des rapports sociaux dans lequel leurs contempteurs mènent leur quête de pouvoir symbolique.


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