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"Télé, radio, ciné..."
le lundi 19 novembre 2007

De l’autre côté
Un long-métrage de Fatih Akin (Allemagne et Turquie, sorti en France le 14 novembre 2007, 2h02)

Par Igor Martinache

De l’autre côté... Mais de quoi ? Le titre a de quoi intriguer de prime abord, car il ne s’agit pas d’un film sur la vie quotidienne de part et d’autre d’une frontière plus ou moins murée [1].

A seulement 34 ans, Fatih Akin appartient déjà au cercle des réalisateurs reconnus depuis plusieurs années. En fait depuis qu’il a rafflé une série de prix au festival de Berlin 2004 - dont le prestigieux Ours d’or- pour Head-on (« Gegen die Wand » en version originale), poignante histoire d’amour punk et déjantée de deux jeunes turco-allemands entre Hambourg et Istanbul, prétexte à une réflexion sur l’articulation entre migrations et traditions. Fatih Akin avait déjà consacré ses derniers films à traiter la question des relations entre l’Allemagne, son pays natal, et la Turquie, le pays d’origine de ses aïlleuls. En 2000 déjà, avec Im Juli, il mettait en scène un « road-trip », où un jeune hambourgeois décidait de partir pour Istanbul rechercher sa bien-aimée... Une métaphore de la relation qu’entretient Fatih Akin [2], qui, dans le jargon sociologique serait qualifié de « migrant de deuxième génération », avec ses deux "patries" ? Voici en tous cas ce qu’il confiait récemment à un quotidien belge :

« Plus je tourne en Turquie, plus je me sens Turc. Je pense qu’à chaque fois, j’essaie de mieux comprendre la Turquie. Si on compare la partie allemande du film avec la turque, celle-ci est beaucoup plus attirante, la lumière est plus belle parce qu’il y a davantage de soleil. En fait, je connais bien l’Allemagne, j’ai grandi là-bas, je vis là-bas. Et, forcément, l’Allemagne ne peut pas nourrir autant ma curiosité que la Turquie. Ma vision de l’Allemagne est banale alors que la Turquie, c’est une aventure. (...) Il y a deux ans, j’avais une idée sur l’intégration de la Turquie à l’Europe. Dire oui ou non, c’est trop facile. Et faire un film, c’est mon moyen de réfléchir, de trouver ma position, mon avis sur une question » [3]

Passons sur cette esquisse de "sociobiographie" de l’artiste, et venons-en au film lui-même. Plus précisément à l’énigme du titre. Une interprétation possible [4] : l’autre côté serait celui de la mort, autrement dit, l’autre côté de ce fameux tunnel par lequel on se représente généralement le passage de vie à trépas dans certaines de nos cultures. Car deux personnages vont mourir dans l’histoire. Et Fatih Akin ne cherche pas spécialement à ménager le suspense puisqu’il annonce d’entrée de scène ces deux décès par un écran noir où s’inscrit seulement en lettres blanches de « la mort de... ». L’une comme l’autre de ces deux morts frappe en fait par sa soudaineté, son caractère à la fois brutal et non-violent dans la mise en scène [5]. Et ce qui semble le plus intéresser le réalisateur, c’est la manière dont les « survivants » réagissent à la disparition de leur être cher, comment la trajectoire de leur propre existence en est déviée, d’une manière plus ou moins surprenante.

On peut y lire une sorte de message épicurien version « début de 21ème siècle », qui frappe notamment quand un des protagonistes entend parler d’un chanteur turc mort vers trente ans d’un cancer. La faute au nuage radioactif issu de l’explosion de la centrale nucléaire de Tchernobyl selon le caissier qui lui apprend la « nouvelle ». Reste que cette question de la manière dont la mort s’intègre dans la vie de vivants, si l’on peut parler ainsi, est une question éminemment sociologique, enseignant notamment beaucoup sur la manière dont sont conçues les parentés dans une société donnée [6].

Mais une autre interprétation du titre pourrait être "du côté de l’autre". On y suit en effet les aventures de divers personnages : Ali (Tuncel Kurtiz) , veuf et retraité turc vivant à Brême, qui rencontre Yeter (Nursel Köse), une compatriote qui travaille comme prostituée, à qui il propose de venir vivre avec lui contre monnaie sonnante et trébuchante. [7]. Nejat (Baki Davrak), le fils d’Ali, professeur de littérature allemande à l’université d’Hambourg (...) et qui vient régulièrement rendre visite à son père, sera la cause d’un drame à la suite duquel il décidera de partir pour Istanbul chercher Ayten (Nurgül Yesilçay), sa « demi-soeur » de circonstance. Ce qu’il ne sait pas, c’est qu’ironie de l’histoire, Ayten, militante pro-kurde recherchée, se trouve précisément à Hambourg, où elle a trouvé chez Lotte (Patrycia Ziolkowska), jeune étudiante en langue, et sa mère (Hanna Shygula), qui ne voit pas cette cohabitation d’un très bon oeil...

Dans ce scénario très soigné où les chassés-croisés s’enfilent comme des perles, Fatih Akin met donc en scène la rencontre de l’autre -avec un grand « A »-, qui constitue au fond l’expérience sociale fondamentale. A travers tous ces binômes, il montre comment la confrontation avec autrui peut évoluer non seulement vers une plus grande compréhension de celui-ci, mais surtout de soi-même. Un thème sans doute peu original aux yeux de certains, mais qui est ici présenté d’une main de maître. A voir donc, et à plusieurs de préférence...

[1] un genre désormais prolifique, pour ne citer que les récents et très réussis La vie des autres de Florian Henckel von Donnersmarck (2007), Good Bye Lenin ! De Wolfgang Becker (2003), ou pour sortir du rayon germanique The Bubble d’Eytan Fox (2007) ou La Vie est un miracle d’Emir Kusturica (2004)

[2] né à Hambourg ce qui n’est sans doute pas fortuit

[3] La libre Belgique, citée par le site Internet de Courrier International le 14/11/2007

[4] merci à Diane pour l’avoir soufflée au cours de la sempiternelle discussion d’après-séance...

[5] et qui contraste précisément avec la violence des scènes de violence dans Head-on dont l’héroïne, Sibel, réchappe pourtant - de nouveau, merci à Diane pour cette remarque...

[6] voir sur cette question Le souvenir des morts de Jean-Hugues Déchaux, PUF, « Le lien social », 1997

[7] Ce qu’on peut lire comme une métaphore à peine voilée de la thèse sociologique désormais classique lisant le mariage comme l’institutionnalisation de l’exploitation de l’épouse par son mari - voir sur ce sujet les analyses de Christine Delphy dans L’Ennemi principal 1, Économie politique du patriarcat, Syllepse "Nouvelles Questions féministes", 1998 ou de François de Singly dans Fortune et infortune de la femme mariée, PUF, 1987


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