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publié dans la rubrique
"Lectures"
le mercredi 23 janvier 2008

Emploi et travail. Le grand écart
Un ouvrage de Françoise Piotet (Armand Colin, 2007, 261 p.)

Par Frédérique Giraud

L’ouvrage de Françoise Piotet s’établit sur la distinction entre deux notions, non synonymes, celles de travail et d’emploi. Le fil conducteur de l’ouvrage consiste à analyser la manière dont les deux réalités recouvertes par ces termes s’articulent, interagissent. L’introduction très pédagogique, très claire, offre les lignes de compréhension de la problématique, et pose les termes du débat. La précision donnée sur l’emploi occupé permet de préciser un statut, plus ou moins élevé dans une hiérarchie réelle ou supposée des emplois. L’emploi ne dit rien du travail, il délimite son champ. L’emploi confère un statut, y compris à ceux qui en cherchent un et ne l’ont pas encore trouvé ou l’ont perdu. À l’exception d’îlots de plus en plus réduits de travail indépendant (agriculture, artisanat, professions libérales), hors de l’emploi, il n’y a pas de travail.

L’emploi, tel que nous le connaissons aujourd’hui, est une création relativement récente. Après la suppression des corporations et du compagnonnage en 1791, il a fallu plus d’un siècle et demi pour construire un ordre qui insère le contrat de travail dans un faisceau de droits et de couverture des risques du travail, l’emploi public dans un statut achevé. Le travail indépendant lui-même n’a pas échappé à cette insertion dans un système donnant accès à un minimum de protection sociale et de droits à la retraite. Parce qu’ils attribuent des droits autant qu’ils définissent des devoirs ou des contraintes, ces différents statuts tendent à inclure autant qu’à exclure. La population active, ne retient dans sa définition que les hommes et les femmes qui occupent un emploi, ceux qui ont déclaré officiellement être à la recherche d’un premier emploi ou au chômage, inscrits à l’ANPE et aux Assedic. Tous les autres sont inactifs ! Les « femmes au foyer » travaillent, effectuant le ménage, les courses, la cuisine, mais n’ont pas un travail, puisqu’elles n’ont pas d’emploi.

Le premier chapitre de l’ouvrage dresse les « contours de l’emploi » : qui travaille, sous quel statut, dans quelle structure et avec quelle qualification. Il offre un panorama d’ensemble synthétique. Le second chapitre dresse un tableau de l’emploi plus sombre, détaillant le cas de salariés d’entreprises transférées à d’autres employeurs. Les salariés seraient-ils à vendre ? se demande l’auteure en reprenant la question d’Alain Supiot [1]. Françoise Piotet analyse les déterminants sociaux du chômage, rappelant que le chômage touche de façon très différenciée socialement la population active. La troisième entrée du chapitre lève le voile sur la précarité. Dans les représentations dominantes, non seulement le travail devient rare, mais les contrats de travail à durée indéterminée diminuent comme peau de chagrin, pour céder la place à des formes de plus en plus diversifiées d’emploi. Enfin, l’auteure rappelle que la parité est loin d’être réalisée sur le marché du travail. Plus touchées par le chômage, plus concernées par les contrats précaires, la mixité apparente sur le lieu de travail masque la ségrégation des emplois. Le chapitre III pénètre dans l’entreprise pour voir quelles ont été les formes d’organisation dominantes et comment l’irruption de la figure du client modifie la donne, thème repris par le chapitre VI. Le chapitre IV se demande si le travail est aujourd’hui véritablement plus autonome. Dans le même temps où ils affirment être plus autonomes, les salariés disent qu’ils sont plus contrôlés. Le contrôle qu’ils évoquent n’est plus du tout de même nature que le contrôle de type taylorien. Chez McDo, on affiche chaque jour les performances des vendeurs ; dans les back offices de La Poste, on peut lire sur des panneaux réservés à cet effet, le classement mensuel des guichetiers. Le chapitre V analyse la différence entre le temps de l’emploi, réduit à 35 heures en France, qui est un temps de présence sur le lieu de travail, et le temps de travail. Les négociations sur les 35 heures ont produit une série d’effets induits qui donnent aux saladés le sentiment que leur travail est de plus en plus intense. Dans de nombreux cas, la réduction des heures travaillées a été obtenue par un phénomène de compression, afin que ne soit pas affectée la productivité des entreprises.

Le chapitre VII s’intéresse aux conditions de travail et d’emploi. Du point de l’emploi, du fait de la diminution quantitative des emplois industriels supposés les plus pénibles, à l’élévation du niveau de formation de la main-d’œuvre et aux effets attendus des nouvelles technologies, l’évolution est optimiste. Les emplois les moins qualifiés disparaissent laissant place à l’automatisation. Toutes choses égales par ailleurs, les conditions de travail, prises dans leur sens classique évoquant la dangerosité et la pénibilité du travail, ont changé. Des efforts ont été faits pour aménager les postes de travailles plus pénibles. Dans les grandes entreprises au moins, la vigilance à l’égard des consignes de sécurité est de mise. Mais les salariés continuent à se plaindre des conditions de travail. Les troubles musculo-squelettiques (TMS) sont en croissance exponentielle, de sorte qu’il y a décrochage manifeste entre conditions d’emploi et conditions de travail. L’auteure s’attarde sur les phénomènes de l’amiante, des TMS, du harcèlement moral. Le chapitre VIII s’intéresse aux conflits du travail, aux syndicats. Le chapitre IX rappelle l’enjeu que représente le travail pour les Français, ainsi que le rappelaient Baudelot et Gollac [2]. Dans une société salariale, c’est l’emploi qui a un prix et non le travail. Le prix de l’emploi donne sa valeur au travail. Mais cette valeur économique ne saurait résumer ce que les individus cherchent dans leur travail : un salaire pour vivre, une certaine reconnaissance sociale, la réalisation de soi, la construction de sa propre valeur, l’ambiance de travail, la solidarité...

Au total, l’ouvrage de Françoise Piotet, bien en prise avec les programmes de l’enseignement secondaire en sciences économiques et sociales, apporte des informations d’actualité et peut de ce fait constituer un ouvrage de travail aussi bien pour les lycéens et leurs professeurs, que pour les étudiants de faculté, dans la mesure où il offre une assise factuelle importante et fournissant une bonne vue d’ensemble de la question posée. De ce fait, il a incontestablement vocation à devenir un manuel de référence en la matière.

[1] Supiot Alain, « Les Salariés ne sont pas à vendre. En finir avec l’envers de l’article L.122-I2, alinéa 2 », Droit social, n° 3,2006 : 264-273.

[2] Baudelot, Gollac, Travailler pour être heureux ?, Fayard, 2003


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