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N.B. : Liens Socio a aussi publié le compte-rendu de Philippe Cibois, initialement paru dans Socio-Logos, la revue électronique de l’Association française de sociologie (AFS).

publié dans la rubrique
"Lectures"
le dimanche 26 octobre 2008

Méthodes quantitatives pour l’historien
Un ouvrage de Claire Lemercier et Claire Zalc (La Découverte, coll. "Repères", 2008)

Par Frédéric Abécassis [1]

Le petit manuel livré par Claire Lemercier et Claire Zalc dans la collection « Repères » des éditions La Découverte au printemps 2008 prend acte du déplacement des questions qui se posent désormais à "la tribu des historiens" désireux d’aborder les territoires encore trop méconnus de la quantification. Il ne s’agit plus de donner des outils pour se lancer dans une "histoire quantitative" considérée comme une branche bien spécifique du savoir historique, caractérisée par l’aridité des chiffres, mais compensée par l’habileté de ses savoir-faire, l’autorité et le prestige de la science. Il s’agit de montrer aux historiens - à tous les historiens - toute la panoplie des méthodes quantitatives à leur disposition et l’intérêt de celles-ci pour nourrir et enrichir leur pratique et leur questionnement. Prenant acte de l’existence d’un outillage informatique susceptible de traiter en quelques secondes ce qui il y a vingt ans représentait des heures de calcul et de dessin, la question que pose l’ouvrage n’est plus celle du comment faire, mais plutôt celle du pourquoi faire, à la lumière de ce qui a déjà été expérimenté. On trouvera certes dans cet ouvrage des tableaux statistiques, des représentations graphiques suggestives, mais bien peu de formules mathématiques, et plutôt des références bibliographiques que des chiffres ou des équations.

C’est que la démarche est plus historiographique que technique. Le premier chapitre esquisse d’ailleurs un bilan de l’utilisation des statistiques par les historiens, depuis les coups de boutoir adressés à la discipline historique par la sociologie au début du XXe siècle jusqu’au renouveau actuel, en passant par l’école des Annales, l’apogée de l’histoire quantitative dans les années 1960-70 et ses remises en cause, notamment par la micro-histoire.

Mais l’essentiel du propos reste d’accompagner la démarche du chercheur, dans toutes les étapes de la construction de son objet. Mise en corpus quantifiable de ses sources, techniques d’échantillonnage, saisie et codage, toutes ces opérations sont distinguées avec soin dans les deux chapitres suivants, émaillés de conseils pour éviter les écueils les plus fréquents, ou les biais d’une histoire sérielle dans ses prétentions à l’exhaustivité. Les méthodes quantitatives ne sont plus associées au mythe de la reconstitution intégrale du passé, mais conduisent à des compromis permanents entre l’ampleur d’une documentation ou ses lacunes d’un côté, et de l’autre l’intérêt et les possibilités de traitement dans le cadre d’un mémoire de master, d’une thèse ou d’un projet collectif de recherche : l’hypothèse de recherche commande l’enquête, non l’inverse, et la méthode appropriée doit suivre.

L’ouvrage cite abondamment des travaux récents à titre d’illustration de chaque étape ou de chaque procédure de construction ou de traitement des données mise en œuvre. C’est donc aussi tout un panorama des territoires ouverts aux méthodes quantitatives - et la grande vitalité de ces approches - qui est présenté dans les trois derniers chapitres. Sociologues et politistes savent depuis longtemps que les textes peuvent se prêter à des analyses quantitatives. Le quatrième chapitre emporte la conviction du lecteur quant à la valeur ajoutée d’outils lexicométriques en histoire, permettant de formaliser et de vérifier des hypothèses interprétatives, de décrire des registres d’expression et leur évolution. Le cinquième revient, pour la nuancer, sur l’opposition entre l’analyse factorielle des correspondances, à visée descriptive, et régressions, à visée explicative. Les effets de structure et les liens de causalité que l’une et l’autre méthode peuvent mettre en évidence sont au cœur de la réflexion historique, et se combinent plus qu’ils ne s’excluent. Enfin, dans un dernier chapitre, des exemples de traitement de bases de données permettant d’analyser des réseaux ou des trajectoires individuelles ouvrent à une véritable réflexion épistémologique sur l’articulation entre individu et groupe en histoire, sur les temporalités plurielles, l’événement et la périodisation.

L’une des limites de l’ouvrage reste sa petite taille, qui interdit tout développement sur la manière de conduire tel ou tel type d’analyse, préfère mettre en valeur la conclusion plutôt que le cheminement, et reste souvent trop elliptique sur les procédures dans leur mise en pratique. Fort heureusement, tout cet appareil, qu’accompagnent de nombreux articles en ligne, des didacticiels, conseils pour l’utilisation de tel ou tel logiciel, est renvoyé à des annexes électroniques organisées dans l’ordre des différents chapitres (http://www.quanti.ihmc.ens.fr/index.php). Elles fournissent à qui veut s’essayer à ces méthodes un complément tout à fait opportun et plus que cela : un lieu où partager un questionnement méthodologique, puisque le site demeure en évolution, suivant d’année en année un cours qui demeure la base - et la raison d’être - de ce petit ouvrage.

La connaissance et la pratique des méthodes quantitatives sont un enjeu majeur des sciences sociales. Non du fait de la magie du chiffre, supposé fonctionner comme un régime incontestable d’administration de la preuve ; mais par la formalisation de démarches combinant hypothèses de recherche, expérimentations résultant toujours de bricolages et de compromis avec ses sources, doutes partagés, et enfin modélisation. C’est tout le mérite de ce livre stimulant de le rappeler, dans un langage accessible à tous.

[1] Maître de conférences en histoire contemporaine, Université de Lyon, École normale supérieure Lettres et Sciences humaines, en délégation au Centre Jacques Berque pour les Etudes en Sciences humaines et sociales, Rabat.


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