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publié dans la rubrique
"Lectures"
le jeudi 10 décembre 2009

Les chiffres du crime. Statistiques criminelles et contrôle social (France, 1825-2006)
Un ouvrage de Nicolas Bourgoin (L’Harmattan, coll. "Logiques sociales", 2009)

Par Guillaume Arnould [1]

Il est nécessaire de saluer le travail de Nicolas Bourgoin sur les chiffres de la criminalité légale en France. Sujet récurrent de polémiques, c’est un thème primordial pour la sociologie de la déviance. L’auteur s’interroge sur l’hypothèse du procès de civilisation chère à Norbert Elias et de son éventuel déclin : la violence civile suivrait une tendance à la baisse en raison de la pacification des mœurs. Pour Bourgoin, cette hypothèse n’est pas validée par les statistiques criminelles.

Dans un premier temps, il nous présente la fabrication des statistiques de la criminalité afin de montrer qu’elles sont une « construction sociale et institutionnelle ». Ainsi un crime est défini juridiquement par son insertion dans le code pénal : on distingue les crimes contre les personnes, les crimes contre la propriété et les crimes contre la chose publique. Cette dimension légale pousse Nicolas Bourgoin à affirmer que l’expression la plus adaptée serait le « comportement qualifié de criminel ».

Les statistiques criminelles en France proviennent de trois sources. Il y a des statistiques policières, qui décrivent l’activité des services de police et ne reflètent pas toujours la criminalité réelle. Il y a également des statistiques judiciaires, d’une fiabilité supérieure et qui permettent d’analyser la politique criminelle (car elles tiennent compte des sanctions et des acquittements ou de la récidive). Enfin, il y a des statistiques pénitentiaires, qui fournissent des informations sur le stock et les flux de la population carcérale. Ces trois sources spécifiques sont analysées par Nicolas Bourgoin afin de montrer leur intérêt et leurs limites. Ainsi, on constate que les nomenclatures découlent des représentations dominantes de la société : la nationalité ou l’âge devenant progressivement des critères essentiels. De même, l’auteur se saisit de la réflexion statistique pour insister sur l’idée que ces chiffres traduisent en réalité le traitement pénal de la criminalité.

Dans une deuxième partie, Nicolas Bourgoin étudie l’évolution de la criminalité légale depuis 1825 et en fait apparaître les principaux traits. Ceux-ci pouvant s’interpréter comme le reflet des politiques pénales mises en œuvre. Ainsi, l’auteur évoque la correctionnalisation de certaines affaires criminelles (qui consiste à les déférer aux tribunaux correctionnels composés de magistrats professionnels) dans le but d’éviter les acquittements prononcés par les jurys populaires. Cette logique permet de comprendre la correctionnalisation des atteintes aux biens (1830-1900) qui doit mieux sanctionner l’atteinte au droit de propriété, la transgression la plus grave dans le 19ème siècle bourgeois.

D’autre part, l’auteur met en valeur la croissance des viols sur enfants et la décroissance de la violence (1840-1930) comme l’expression de l’ordre moral et du contrôle social de la famille. Ce raisonnement permet d’expliquer l’augmentation de la répression des avortements (1852-1943) car l’enjeu est à la fois moral et démographique : la lutte contre la dénatalité. Nicolas Bourgoin poursuit son raisonnement reliant représentation sociale et politique pénale en établissant le parallèle entre croissance des viols et libération de la femme (1975-2006) : le changement d’attitude des victimes couplé aux changements légaux favorise la dénonciation de cette criminalité. Dans le même temps, il montre que la violence politique constitue une catégorie résiduelle de la criminalité légale (1850-1960) traduisant une pacification de l’ordre public : la grève prend la place de l’insurrection pour régler les conflits sociaux.

On constate ensuite un « retour du voleur » (1960-1985) qui pourrait s’expliquer par la crise économique et l’exclusion de la société de consommation... et par une criminalisation accrue des vols. Tandis que la période la plus récente marquerait le « retour à la normale » (1985-2006) et à la tendance du 19ème siècle : baisse des vols et des homicides et augmentation des agressions sexuelles. Nicolas Bourgoin considère qu’on ne peut affirmer que la violence progresse. Il existe une baisse tendancielle de la criminalité de sang (1850-1960). La notion de « hausse de la violence » relève d’une invention médiatique par l’Etat policier et les médias de masse.

Dans une troisième partie, l’auteur cherche à cerner qui sont les criminels. L’ensemble des données permet d’en dresser un portrait idéal-typique : c’est un homme, d’un niveau d’instruction inférieur à celui de la population générale, appartenant à un milieu social modeste et généralement chômeur. Ce qui traduit l’existence d’une justice de classe. De même, Nicolas Bourgoin, insiste sur les nouvelles cibles de la répression pénale : les jeunes et les étrangers ; alors que les liens familiaux protègent de la répression : le fait d’avoir des enfants est corrélé à une faible criminalité. Enfin, l’étude des acquittements fournit quelques informations : il y a plus d’indulgence pour les vols sans violence, la criminalité économique et financière est peu sanctionnée, la sévérité est forte pour les atteintes aux biens ...

Dans une quatrième partie faisant office de conclusion transitoire, Nicolas Bourgoin évoque le changement essentiel de la criminalité légale en France : le violeur prend la place du voleur. Les questions de pauvreté, de logement laissent progressivement place à une surcriminalisation des viols, traduisant à la fois une meilleure protection des victimes et l’émergence d’une nouvelle morale. L’invariant restant le portrait type du criminel du 19ème au 20ème siècle.

Enfin, dans une dernière partie, l’auteur évoque la prison comme problème social et questionne les nouvelles évolutions pénales. Il met en valeur la forte augmentation des incarcérations traduisant une réponse pénitentiaire et une criminalisation de plus en plus large. Nicolas Bourgoin montre que le « sentiment d’insécurité » est une construction sociale et médiatique qui débute avec le rapport Peyrefitte de 1977. Il constate ainsi l’évolution de l’Etat providence vers un Etat policier punitif : suivant la logique néo-libérale les criminels sont responsables de leurs actes de déviance et ne peuvent être amendés. Dès lors, il est primordial d’insister sur les liens entre inégalités et criminalité : on remarque une étonnante corrélation entre l’évolution d’un indicateur synthétique des inégalités comme le BIP 40 et la criminalité légale.

[1] Professeur d’Economie gestion en classe préparatoire à l’ENS Cachan


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