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publié dans la rubrique
"Lectures"
le mardi 8 décembre 2009

Les médias et la banlieue
Un ouvrage de Julie Sedel (INA, Bdl éditions, 2009)

Par Laure Célérier [1]

En 2002, quelques jours avant le premier tour marquant des élections présidentielles, Papy Voise, septuagénaire au visage sympathique, est agressé à Orléans par deux individus. Le visage tuméfié du vieil homme est diffusé sur TF1 pendant deux jours, France 2 et France 3 reprennent l’affaire. Cette dernière est interprétée comme symptomatique de la récente obsession journalistique et médiatique française pour un sensationnalisme de bas étage centré sur l’insécurité émanant des banlieues. Ces dernières, dans leur sens journalistique, correspondent aux quartiers d’habitat social dont l’état se serait dernièrement dégradé, où se déroulent des actions spectaculaires de plus en plus violentes et où vivent des jeunes marginalisés. Pourquoi les médias se focalisent-ils sur les aspects négatifs des banlieues et comment ces dernières sont-elles devenues un « problème social » ? Julie Sedel, docteure en sociologie à l’EHESS, présente à ce propos une explication - extraite de sa thèse - documentée et convaincante. Il apparaît dans un premier temps que le traitement journalistique des banlieues a bel et bien changé depuis la construction des premiers grands ensembles, notamment du fait d’une paupérisation et d’une dégradation de ces lieux. Mais si l’on ne peut nier cette réalité objective, il faut également retenir que la modification du traitement médiatique des banlieues est aussi liée à une évolution des pratiques journalistiques, face à laquelle les politiques et acteurs locaux ont su être inégalement inventifs et efficaces.

L’évolution de la médiatisation des quartiers d’habitat social s’explique tout d’abord par l’évolution objective de ces quartiers, marqués par une paupérisation grandissante depuis leur construction dans les années 1950 et 1960. Certes, dès la création des grands ensembles, les sociologues et analystes de tous poils redoutent les conséquences potentiellement criminogènes des grands ensembles, mais les critiques n’apparaissent guère dans les journaux télévisés. C’est seulement à la fin des années 1970 que les politiques et les médias posent les premiers termes d’une équation associant la délinquance au manque d’intégration des immigrés. Les évènements de l’été 1981 dans la cité des Minguettes, à Vénissieux, marquent un tournant : si les médias intellectuels avaient alors fustigé l’alarmisme de Paris Match et consorts, l’ensemble des médias adopte depuis ces évènements un ton de plus en plus dramatisant à l’égard des banlieues françaises. La question sociale n’est plus appréhendée sous le prisme de la lutte des classes, mais sous celui de l’ethnicité. Dans les années 1990, alors que les explosions de violence se poursuivent, les reportages au ton alarmiste se multiplient et apparaît la peur de l’intégrisme islamiste, nouvelle figure du « sauvage ». Comment les transformations des grands ensembles expliquent l’évolution des travaux journalistiques à leur sujet ?

Dans leurs premières années, les grands ensembles sont le lieu d’une relative mixité sociale, mais cette dernière est de moins en moins bien acceptée par des classes moyennes quittant les quartiers des grands ensembles notamment grâce aux nouvelles politiques d’accès à la propriété. Alors que les immigrés remplissent de plus en plus les conditions d’accès aux quartiers d’habitat social, ces derniers deviennent caractérisés par une population de moins en moins diplômée, de plus en plus modeste, n’ayant pas les moyens d’entretenir des immeubles aux besoins criants. Les politiques publiques se multiplient mais se révèlent a postériori être des échecs manifestes : le taux de chômage des jeunes explose, la précarité des populations grandit et enfin, l’ensemble des personnalités politiques de gauche comme de droite préconise un renforcement des politiques répressives face à une insécurité promue au rang de fléau. Drogue et racisme deviennent les symptômes d’un relâchement de la cohésion sociale, affectant inégalement les banlieues. Dans ces dernières, la création de moyens policiers supplémentaires ne semble apporter de solutions.

Cependant, ce que l’on appelle la « dégradation » des grands ensembles n’est pas la seule explication au nouveau traitement journalistique réservé à ces quartiers. Les logiques de production de l’information ont en effet récemment changé, et face à elles, les stratégies des acteurs locaux ont été inégalement pertinentes. Les médias ont modifié ces dernières années leur appréhension de la banlieue : même dans les plus intellectuels d’entre eux, les faits divers ont massivement droit de citer, tandis que les pages « Société », plus exigeantes intellectuellement, rétrécissent. Ces changements s’expliquent par la course à l’audience, tout autant que par la montée en puissance des logiques commerciales de réduction des coûts et la place centrale accordée à la télévision. Par ailleurs, peu spécialisés, les journalistes maîtrisent aujourd’hui inégalement les sujets sur lesquels ils planchent, ce qui les amène à reprendre parfois uniquement des sources policières dont ils ne vérifient pas la véracité. Ceux qui sont envoyés en banlieue sont les moins expérimentés et les plus jeunes, issus des classes moyennes et supérieures, diplômés et éloignés des populations. Les journalistes entretiennent finalement peu de liens avec les banlieues, dans lesquelles les habitants montrent une réticence à accueillir des journalistes parfois escortés de policiers, assimilés aux auteurs de reportages truqués, présents le plus souvent uniquement pour faire du « sensationnel » et non plus pour de grandes enquêtes impliquant des liens de long terme entre journalistes et habitants.

Face à des médias en quête d’actualités brûlantes et tape-à-l’œil, les acteurs locaux des cités HLM tentent des réponses inégalement pertinentes. Ainsi, dans le quartier du Luth, de Gennevilliers, suite à un reportage très négatif réalisé par Hervé Chabalier, encensé par les médias et décrié par les acteurs locaux et habitants des quartiers, la résistance s’organise. La mairie se dote d’un directeur de communication, d’une attachée de presse et d’un journaliste radio. Une campagne de communication est lancée. La volonté des élus semble alors être de changer l’image du quartier en attirant les classes moyennes. Mais cela ne peut que renforcer les préjugés existants : donner une image positive passe par la démonstration que ces quartiers ne sont pas uniquement peuplés de familles défavorisées, qu’il y réside des populations en situation scolaire, familiale et professionnelle normales. Au final, la mairie se coupe des populations du Luth et n’empêche pas la diffusion, en 1999, d’un nouveau reportage décrié. De même, dans le quartier des Courtillières, à Pantin, les stratégies des acteurs locaux n’ont pas été convaincantes. Suite à un reportage de moins de cinq minutes diffusé au journal de France 2, également très négatif, les associations locales entament un travail pédagogique et médiatisé pour éviter la répétition de pareils épisodes. Un enseignant, après avoir publié deux ouvrages écrits avec ses élèves, devient l’interlocuteur privilégié des journalistes. Sur les plateaux, il intervient pour parler des Courtillières, mais se prête peu à peu au jeu médiatique. En voulant traduire une réalité, il finit par la caricaturer, se pliant aux formats médiatiques imposés. Finalement, de nouveaux reportages toujours sensationnalistes, sont réalisés sur la cité.

L’ouvrage de Julie Sedel est pertinent et convaincant. S’il est très accessible et agréable à lire, il n’en reste pas moins intellectuellement exigeant, abondamment illustré de divers exemples et reprenant de nombreuses théories. Certes, on aimerait, parfois, que le propos soit davantage structuré et surtout, que certains propos et arguments soient davantage étayés, pour mieux en comprendre les origines et fondements. Mais cela ne peut que nous inciter à poursuivre nos lectures alors que ce livre n’en finit pas de nous convaincre, comme l’écrit Gérard Mauger dans sa préface, que « ce que Pierre Bourdieu disait des paysans - « ils ne parlent pas, ils sont parlés » - vaut a fortiori pour les jeunes des cités. »

[1] PRAG en SES à l’université de Paris 12 - IUT de Fontainebleau


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