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publié dans la rubrique
"Lectures"
le vendredi 27 novembre 2009

La fabrique du patrimoine. "De la cathédrale à la petite cuillère"
Un ouvrage de Nathalie Heinich (Editions de la Maison des sciences de l’homme, coll "Ethnologie de la France", Paris, 2009)

Par Elsa Vivant [1]

Cet ouvrage rend compte d’une enquête auprès des chercheurs de l’inventaire du patrimoine, menée par Nathalie Heinich. Ce travail s’inscrit dans le champ de la sociologie des valeurs et de la justification. L’auteur s’attache ici à comprendre la production de critères d’évaluation et de choix des objets ou immeubles qui seront inscrits, voire classés à l’Inventaire du patrimoine. Certes, le patrimoine, et le jugement porté sur lui, est socialement construit (comme le montre le récent classement patrimonial d’ensembles urbains des années 1950, qui ont longtemps été décriés). N. Heinich dépasse cette approche aujourd’hui consensuelle, pour s’intéresser ici non plus au pourquoi du patrimoine mais au comment. Comment les acteurs agissent en situation ? Par quelles opérations cognitives et visuelles ? Par quelles procédures se fabrique le regard scientifique sur le patrimoine ? Comment le regard du chercheur voit-il du patrimoine, là où le profane ne remarque rien d’exceptionnel ? Loin de la quête de la monumentalité, une des spécificités du travail des chercheurs du patrimoine réside dans leur capacité à regarder au travers de la banalité quotidienne des objets, pour repérer, inventorier, voire conserver (dans la mémoire des archives) les éléments remarquables ou spécifiques du patrimoine.

Le chapitre introductif positionne l’ouvrage dans le champ des recherches sur le patrimoine, dont l’inflation éditoriale reflète l’élargissement (temporel, fonctionnel et esthétique). Ce rappel érudit sur le patrimoine retrace l’évolution de l’intérêt porté au patrimoine, et propose une première catégorisation des valeurs pour comprendre l’intérêt contemporain pour le patrimoine : la valeur historique (menacée de destruction ou rappelant des lieux importants de l’histoire), la valeur symbolique (d’objets ou monuments conçus comme des espaces de représentation du pouvoir religieux ou politique), la valeur fonctionnelle (esthétisée par sa patrimonialisation). Le chapitre suivant décrit la chaine patrimoniale dans laquelle s’organise (voire se hiérarchise) l’expertise, et distingue les modalités d’inscription (visant à l’exhaustivité scientifique) de celle du classement (reconnaissant la prédominance de valeur esthétique et symbolique). Le chercheur de l’inventaire apparait comme un expert de la chaine patrimoniale mobilisant davantage des connaissances scientifiques et des critères objectivables, que des valeurs esthétiques et émotionnelles. Par une enquête auprès de ces chercheurs dans les conditions d’exercice de leur métier, c’est-à-dire en arpentant avec eux rues et campagnes, l’auteur explicite ces valeurs.

S’en suit un compte-rendu exemplaire de cette enquête où les illustrations et les exemples sont mis au profit de la construction théorique d’une sociologie des valeurs. Comment sont sélectionnés les objets patrimoniaux ? Que voit le chercheur de l’inventaire ? Comment se fait l’œil à l’usage du terrain ? Comment s’articule-t-il ensuite avec le travail de bureau, c’est-à-dire d’objectivation de l’évaluation visuelle de l’objet, par le croisement avec des informations cadastrales ou documentaires. Le regard porté sur le patrimoine par les chercheurs de l’inventaire est le fruit d’un apprentissage sur le terrain et de l’incorporation des normes produites par le Ministère (via le guide méthodologique) et par la transmission des méthodes de travail. L’évolution de l’administration du patrimoine, et en particulier du service de l’inventaire, correspond à l’évolution des valeurs participant de la définition et du périmètre du patrimoine. L’élargissement régulier des limites temporelles de la patrimonialisation rend le travail de l’inventaire infini : où s’arrête le patrimoine ? Pour éviter l’inflation des fiches et rationaliser sa tâche, le chercheur délimite progressivement l’espace du regard patrimonial, s’appuyant sur des valeurs implicites et objectivables. Le travail du chercheur de l’Inventaire est alors mis en tension entre une logique administrative (rationalisation des ressources, uniformisation des procédures, satisfaction des demandes des commanditaires, respect des délais), une logique scientifique (précision des informations recueillies) et une logique esthétique. Ces valeurs sont explicitées dans une troisième partie. Elles transcendent les différences de position sociale des acteurs, de contextes géographiques et temporels. Elles sont implicitement mobilisées par les chercheurs de l’inventaire lorsqu’ils regardent un objet et en évaluent l’intérêt patrimonial, en vue de recommander ou non son entrée dans ce que N. Heinich appelle la chaine patrimoniale. Ces critères de jugement reposent sur trois propriétés : la multiplicité des critères ; la pluralité de leurs statuts et leur explicabilité (ou de leur objectivation) ; leur caractère univoque ou ambivalent. Ces critères sont classés en quatre catégories selon leur explicabilité et leur degré d’ambivalence. Ces catégories font elles-mêmes référence à des registres de valeurs spécifiques. L’ensemble de ces valeurs s’articulent pour construire une axiologie du patrimoine.

Les critères prescrits univoques sont conformes à la déontologie scientifique et ne changent pas de valeur selon le contexte : la cohérence avec la procédure, l’existence d’une documentation relative à l’objet, la datation, l’ancienneté, l’originalité et l’authenticité, l’état de conservation. Ils sont corrélés avec des valeurs comme l’ancienneté et l’authenticité. Les critères prescrits ambivalents peuvent influencer dans un sens ou un autre le regard du chercheur et jouer positivement ou négativement selon les contextes (comme la décoration, la rareté, la banalité, l’homogénéité, la typicité). Ainsi la sérialité sera considérée dans certains cas comme productrice d’un ensemble cohérent à prendre en compte en tant que telle (une cité ouvrière), dans d’autre comme reproduction ou copie d’un objet, dont l’inscription d’une unité vaut pour le tout. Ils rappellent les valeurs de rareté et de multiplicité. Les critères latents non explicités dans les guides méthodologiques orientent le regard du chercheur (l’accessibilité, la vulnérabilité, la monumentalité, la fonction, la personnalisation). Enfin, la beauté, sujette au jugement personnel, est un critère proscrit et nié au nom de la neutralité axiologique de l’enquêteur. Ainsi, les commentaires personnels sur la beauté d’un objet sont rapidement ramenés à d’autres valeurs (comme la qualité de la conservation). La subjectivité des agents en situation est contrebalancée par le respect de procédures administratives de classement : respect d’un vocabulaire et d’une grille de traitement de l’information communs.

Au-delà des spécialistes du patrimoine, ce livre intéressera donc les lecteurs souhaitant comprendre l’élaboration de valeurs d’évaluation, tant au niveau individuel (le chercheur du patrimoine est seul face à l’objet à évaluer) que collectif (par la rédaction d’un guide méthodologique ou au sein de commissions d’évaluation).

[1] maitre de conférences en Urbanisme à l’Institut Français d’Urbanisme, Université Paris Est Marne la Vallée


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