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publié dans la rubrique
"Lectures"
le lundi 30 novembre 2009

Enseigner des controverses
Un ouvrage de Virginie Albe (PU Rennes, coll "Paideia", 2009)

Par Antoine Blanchard [1]

Alors que les sujets controversés (OGM, créationnisme...) sont généralement redoutés par les enseignants et médiateurs scientifiques, qui se trouvent démunis et optent pour le retrait, des didacticiens tentent depuis la fin des années 1990 d’attaquer de front l’enseignement des controverses (ou "questions socialement vives"). En France, l’ENS Cachan, l’École nationale de formation agronomique de Toulouse et l’université de Provence sont les hauts lieux de cette pédagogie qui s’inscrit dans la lignée des travaux des études sociales des sciences. Celles-ci se sont attaquées depuis plus longtemps encore aux controverses scientifiques (comme celle sur la cause de la disparition des dinosaures, qui figure déjà dans les manuels scolaires) mais aussi aux controverses socio-techniques, qui embrassent des arènes et des acteurs hétérogènes, à l’instar des controverses sur les ondes électromagnétiques ou les nanotechnologies.

Virginie Albe (professeure de didactique des sciences et des techniques à l’ENS Cachan) n’offre pas un guide pratique destiné à ceux souhaitant mettre en œuvre cet exercice, mais plutôt un ouvrage de réflexion à destination des formateurs et didacticiens, tiré de son habilitation à diriger des recherches. Il vient après un ouvrage collectif paru en 2006 - L’école à l’épreuve de l’actualité. Enseigner les questions vives (Éditions ESF) - dans lequel on retrouvait déjà notre auteure. Le présent livre est construit en trois temps :
-  une analyse des origines et du développement de ce courant éducatif (mais aussi champ de recherche), qui prend soin de tenir compte du contexte dans lequel il est apparu - un exercice salutaire au vu de ses enjeux et de sa forte charge épistémologique,
-  un compte-rendu analytique des recherches menées en didactique sur l’enseignement des "questions socialement vives" et des frictions qui traversent ce champ,
-  une présentation des travaux de l’auteure, qui privilégie comme entrée le "fonctionnement social et épistémologique des savoirs" (p. 18) et qui se place à la croisée des études des sciences, de la psychologie sociale et de la didactique des disciplines.

Le premier chapitre, qui relève de son aveu même du "plaisir intellectuel personnel" de V. Albe (p. 23), balaye quinze années de recherche en sociologie des sciences et en didactique des sciences. Dans le premier cas l’auteure mobilise les travaux de Dominique Pestre, de Michel Callon et d’autres pour retracer l’évolution des technosciences et des relations science-société ; dans le second cas elle s’inscrit dans la lignée de ceux qui poussent à reconsidérer l’éducation scientifique, d’une "formation en sciences qui se concentre sur le développement de compétences méthodologiques" à une "formation sur les sciences" et une éducation à la citoyenneté.

Le chapitre suivant fait le tour de la littérature portant sur l’enseignement des "questions socialement vives", aussi bien francophone qu’anglophone, centrée sur la perspective d’éducation du citoyen. Il y est question de développer l’esprit critique des élèves face au discours expert, de les initier à la prise de position réfléchie et argumentée et de développer les compétences argumentatives et de débat des élèves. Par son panorama exhaustif et analytique, l’auteure cerne les écueils de l’enseignement des "questions socialement vives", alertant contre les risques de relativisme ou de scientisme.

Dans le troisième chapitre, V. Albe porte son propre regard sur l’enseignement des "questions socialement vives", centré sur l’analyse épistémologique et sociale des savoirs. À contre-courant des travaux précédents qui laissent dans l’ombre la définition et le statut de la science, slalomant entre le constructivisme, le réalisme et le relativisme, l’auteure attaque de front cette question. Cette partie enrichie également par un cadre théorique didactique et d’analyse bénéficie du travail de V. Albe auprès d’élèves et de formateurs et fait ressortir quelques réalités de l’enseignement des "questions socialement vives". Les participants ont majoritairement une image de la science comme "quête méthodique et décontextualisée du réel" qui "ne permet pas de reconnaître la part inévitable d’incertitudes, de polémiques dans les démarches scientifiques" (p. 147) et rend central le rôle de la preuve empirique, censée résoudre toutes les situations d’incertitude. Ainsi, les formateurs et enseignants sont mal à l’aise face à l’absence de vérité universelle qui "confinerait le débat à des conflits d’opinion entre élèves, qu’ils décrivent comme stériles au plan pédagogique et dont la gestion leur poserait des difficultés en termes d’éthique et de responsabilité enseignante" (p. 160).

Enfin, le dernier chapitre pose les bases d’une recherche future explorant "les conditions de viabilité de "questions socialement vives" selon une double visée prospective et réflexive" (p. 188). L’auteure explique (trop) brièvement que ce travail doit s’inscrire dans le cadre méthodologique des recherches sur la conception de situations d’enseignement (research-based design), élaborant des théories (dites humbles en raison de leur caractère local et de ce qu’elles doivent à l’activité de conception, cf. Cobb et al. 2003) et proposant des situations d’enseignement "qui marchent".

L’ensemble de l’ouvrage progresse d’un regard analytique à un regard de plus en plus critique, avec un premier constat dans le chapitre 1 selon lequel les STS (études des sciences, technologies et société) ont échoué à entrer dans le programme scolaire en raison de leur "trop grande rupture avec les positionnements disciplinaires traditionnels et avec une conception naïve des sciences" ainsi que de la marginalisation des sciences sociales par rapport à l’enseignement "scientifique factuel" (p. 66). Ce constat se transforme ensuite en diverses interrogations sur ce qui se cache derrière l’enseignement des "questions socialement vives" et ses enjeux, convergeant avec l’expérience (ou les expériences) de l’auteure. Il apparaît notamment que si les programmes scolaires insistent sur le développement de l’esprit critique, celui-ci est entendu comme une disqualification des savoirs non-experts et "l’appropriation par les élèves des connaissances considérés comme seules légitimes" plutôt que comme une "confrontation de visions du monde" (p. 164). Au final, on se demande si l’objectif de V. Albe d’accompagner l’introduction de "questions socialement vives" dans l’enseignement scientifique du "développement d’une épistémologie renouvelée qui amène à considérer les sciences comme des pratiques humaines et sociales" (p. 174) est réellement faisable. Déjà en 1971, Gabriel Gohau faisait remarquer combien l’enseignement des sciences est dogmatique, et son cri ne semble pas avoir été entendu... Au moins, la conscience aigüe qu’a V. Albe des difficultés et de la nécessité de présupposés théoriques nous pousse à l’optimisme.

Tout un ensemble d’interrogations manque cependant à l’appel. Quid par exemple de la distinction entre les questions vives actuelles et les questions vives passées évoquée rapidement page 26 ? Elles ne sont nullement équivalentes, le muséologue John Durant (2004) ayant montré que les controverses en cours présentent une incertitude radicale qui "force l’attention des gens sur les processus de production des connaissances scientifiques" alors que les exemples historiques permettent certes de montrer le processus de la recherche mais au prix souvent d’une histoire jugée. On mesurera à cette aune le décalage qui existe entre la recherche en didactique des sciences et d’autres champs serrant de plus près les productions scientifiques, comme la sociologie des sciences bien-sûr, mais également la muséologie. À ce titre, la parution de l’ouvrage aux Presses universitaires de Rennes, "œucuméniques" du point de vue des disciplines, est une stratégie intelligente de main tendue.

On regrettera enfin une relecture superficielle laissant passer trop d’erreurs, comme souvent par les temps qui courent. Ainsi, le lecteur s’échinera à comprendre ce que l’auteure a voulu dire en parlant de "la formulation ’socioscientifique’ à laquelle Sadler préfère dans ses publications récentes le terme ’socioscientifique’ (sic)" (p. 27), cherchera en vain dans la bibliographie les références (Millar & Osborne, 1998), (Sutton, 1992) ou (Latour, 1996) et découvrira qu’un livre noté "à paraître" et suivi de la mention "2007" est en fait paru en 2009 (Simonneaux & Albe).

À l’heure où des pièces de théâtre mettent en scène des controverses scientifiques http://stsenaction.hypotheses.org/130, où des chercheurs se penchent sur la représentation des controverses au musée (Marine Soichot, thèse en cours, Muséum national d’histoire naturelle / Centre Alexandre Koyré), où des initiatives de médiation scientifiques mettent les "questions socialement vives" au cœur de leur dispositif http://www.atomes-crochus.org/article36.html et où les outils de cartographie des controverses sont mis à la disposition des acteurs engagés dans les controverses eux-mêmes http://www.macospol.org/, on ne peut qu’encourager la publication d’un second volume (collectif ?) venant confirmer et mettre en perspective la vivacité de cette approche des sciences et techniques.

[1] Diplômé en sociologie des sciences de l’Université de Strasbourg, co-fondateur de Deuxième labo, membre du groupe de réflexion Traces (École normale supérieure, Paris)


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