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publié dans la rubrique
"Lectures"
le vendredi 30 octobre 2009

Histoire de l’utopie planétaire. De la cité prophétique à la société globale
Une ouvrage d’Armand Mattelart (Ed. La Découverte Coll. "La Découverte/Poche", nouvelle édition augmentée, 2009)

Par Camille Sutter [1]

Contre l’idée répandue d’un marché mondial créateur de lien social, Armand Mattelart dresse une histoire de l’utopie planétaire dans sa diversité. D’une cité prophétique, nouvel âge d’or planétaire, dessinée par et pour les élites, aux utopies technologiques d’aujourd’hui, les ruptures marquent le pas. Pluralité et tensions des formes - institutionnelle et collective ou individuelle-, des dimensions - religieuse, économique, politique, technique -, des mobiles - éthiques, économiques - témoignent d’une construction complexe de l’objet.

La réflexion est articulée en deux parties ; la première, cosmopolis, renvoie à la symbolique mondiale du XVème siècle à la Grande Guerre. La découverte des Amériques provoque une remise en cause de la représentation physique et de la conception unifiée du monde. La religion perd le monopole du discours sur l’universalité, au profit d’une définition plus juridique de l’échange et de la communication. La liberté des mers est une problématique centrale, et permet de penser la frontière et la nation. Les utopies développées sont alors soit théoriques (à l’instar des écrits de Thomas More - L’Utopie, 1516- , de Campanella - La Cité du Soleil, 1602 -, ou de Francis Bacon, dont La New Atlantis paraît en 1623), soit plus pratiques, asseyant la paix sur un principe juridique et commercial, à l’instar du Projet pour rendre la paix perpétuelle en Europe de l’abbé Saint-Pierre, paru en 1713.

À la fin du XVIIIème siècle, les Recherches sur la nature et les cause de la richesse des nations d’Adam Smith ont deux conséquences. D’une part, le marché est considéré comme une entité qui transcende les hommes : la liberté marchande, individualiste, est la condition du progrès vers l’universel. D’autre part, le progrès technique - particulièrement dans le domaine de la communication- est considéré comme le moteur de l’union entre les peuples. Après la Révolution française, cette dualité se profile de manière plus systématique, entre partisans d’une « déterritorialisation marchande » (avec l’économie politique classique) et partisans d’un rayonnement (européen) des valeurs universelles (avec la philosophie kantienne des transcendantaux).

Le XIXème siècle est une période prolixe. Une nouvelle « religion de l’universel » apparaît, les travaux scientifiques sont posés comme principe de réorganisation du lien social international. Du saint-simonisme, distinguant pouvoirs temporel de l’économie et intemporel de la science, au positivisme de Comte, force est de constater un « esprit positif à l’assaut du globe » (p. 104). C’est aussi l’époque d’un renouveau du christianisme, avec le développement d’une école théocratique prônant, autour de la figure de Joseph de Maistre et de son ouvrage Du Pape, paru en 1819, le retour d’un pouvoir théocratique pour « l’unité religieuse et politique » de l’Europe. A. Mattelart ne manque pas de souligner la dimension principalement européano-centrée des débats, même s’il témoigne d’initiatives extra-européennes à l’instar du rêve de Bolivar, en 1810, d’une Amérique du Sud unifiée. Le XIXème siècle voit enfin naître l’esquisse d’une internationale socialiste. Elle est d’abord imaginée par des théoriciens comme Owen, Fourier ou Saint-Simon, prônant une religion d’avenir capable d’incarner les désirs du corps social. Puis Marx et Engels érigent en 1848 dans leur Manifeste du Parti Communiste la classe ouvrière en porteuse d’une universalité mondiale. La première internationale voit le jour en 1864 à Londres, et porte déjà en son sein les tensions entre dimensions nationale et internationale, récurrentes au XXème siècle.

Au tournant du XIXème siècle, l’expansion des technologies de réseau, comme le télégraphe ou plus symboliquement le cinéma, impulse une nouvelle vision du monde, affranchie des paramètres temporel et géographique. À la montée des nationalismes s’opposent des ligues de paix fondées sur des motifs divers, scientifiques ou économiques (l’Anti-Corn League, fondée par Cobden, milite ainsi pour une paix universelle favorable aux échanges). Dans ce contexte de décalage entre aspirations transnationales des savants et réalités politiques plus tendues, la représentation d’un monde solidaire s’appuie sur l’interdépendance entre les individus.

La deuxième partie de l’ouvrage, intitulée Technopolis, traite des utopies planétaires modernes, plus pratiques que leurs ancêtres. La Première Guerre mondiale est une rupture dans l’histoire de ces utopies. L’association universelle devient un impératif dont la forme politique reste à définir. Si les 14 points de Wilson incarnent un certain idéal de l’universel, c’est le schéma théorique anglais, libéral, qui prévaut aux conférences de paix de 1918. Malgré leur retrait de la scène internationale, les États-Unis sont devenus la première puissance mondiale, concentrant capitaux économiques, prestige politique et culturel. La remise en cause de l’ordre du monde accélère la « crise de l’universalité » (p 245), et de l’identité culturelle européenne. La Première Guerre mondiale est aussi le laboratoire de techniques de conditionnement de masse, dont l’entre-deux-guerres voit l’expansion. Dans Public Opinion paru en 1922, Walter Lippman met ainsi en exergue le pouvoir de la propagande, que les régimes totalitaires n’hésiteront pas à utiliser pour persuader les populations du bien fondé de leur modèle de société.

L’Europe voit surtout son influence décroître au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. La guerre froide attise une « tentation bipolaire » (p. 283), opposant deux idées de l’universel et polarisant le globe selon la logique de blocs, . Le terme « global » entre en usage dans un cadre de guerre psychologique, guerre des ondes et des médias. L’organisation des Nations Unies, instance de paix à la conception univoque du développement, soulève bien des oppositions, de la politique de la chaise vide pratiquée par l’URSS jusqu’en 1950 au mouvement des non-alignés, né de la conférence de Bandung en 1955.

Dans les années 1960, le sentiment d’une « fin des idéologies » (ouvrage de D. Bell paru en 1960) et la thématique de la société post-industrielle dominent. Autour des possibilités offertes par l’expansion des réseaux immatériels se développent des utopies variées. Ainsi, le « village global », prôné par M. McLuhan dans The Medium is the Message, 1967, est conçu comme une réponse au sentiment de fragmentation : les réseaux permettraient de retrouver un état de cohésion proche de la communauté villageoise.

La crise des années 1970 adjoint au global une dimension de risque : la décennie est marquée par la crainte du « spectre multinational » (p. 323). Figure de l’économie des réseaux, IBM est symbolique de ces firmes puissantes : elle incarne les nouvelles formes d’une société de contrôle. La question informatique divise les intellectuels. Les partisans de ce nouveau média insistent sur sa dimension démocratique et sa capacité à mobiliser la population - à l’instar du rapport Nora Minc de 1978 sur L’informatisation de la Société - , voire à développer le Tiers-Monde - selon J.J. Servan-Schreiber, dans Le Défi Mondial (1980). Cependant, face à la défaite américaine au Vietnam et aux nouveaux risques technologiques, des alternatives, écologiques d’une part, laissant la part belle aux figures culturelles locales d’autre part, prennent durablement racine.

En conclusion, l’auteur rappelle qu’au fil des siècles, l’utopie d’une communauté internationale fondée sur l’universalité et la diversité des cultures a laissé place à l’utopie « néolibérale » d’une « planète techno-financière » (p. 343). Segmentation et globalisation agissent dans le sens d’une uniformisation autour d’un capitalisme triomphant, qui a montré ses limites avec la crise. A. Mattelart souligne ainsi la nécessite de « repenser la participation des citoyens », pour transformer l’invocation d’un idéal de redistribution et de justice en une réalité.

[1] Eleve de l’ENS-LSH


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