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publié dans la rubrique
"Lectures"
le mardi 12 janvier 2010

La spirale des inégalités - Choix scolaires en France et en Italie au XXe siècle
Un ouvrage de Gianluca Manzo (PU Paris Sorbonne, Coll "L’intelligence du social", 2009)

Par Pauline Gandré [1]

Si le sujet de l’ouvrage de Gianluca Manzo - le lien entre origine sociale et réussite scolaire en France et en Italie au XXe siècle - peut sembler peu original de prime abord, le traitement qu’il en propose est particulièrement novateur. L’auteur, chargé de recherche en sociologie au sein du Groupe d’Etudes des Méthodes de l’Analyse Sociologique (GEMAS), s’appuie sur les outils méthodologiques récents de la sociologie quantitative, de la sociologie mathématique et de la sociologie computationnelle pour expliquer l’évolution de ce lien au cours du XXe siècle dans les deux pays. Il adopte une posture critique vis-à-vis des études quantitatives de la stratification scolaire antérieures qui se sont contentées d’utiliser des méthodes statistiques multivariées pour établir leurs résultats. Gianluca Manzo propose alors un renouvellement épistémologique, théorique et méthodologique de l’approche de la question de la démocratisation scolaire au XXe siècle regroupant description empirique, formalisation mathématique et simulation numérique à la croisée des traditions héritées notamment d’Erikson et Goldthorpe, de Sorensen et de Boudon.

La première partie de l’ouvrage présente le cadre épistémologique et méthodologique sur lequel s’appuie l’auteur pour analyser sur longue période les inégalités scolaires en France et en Italie. Son objectif est de proposer un programme de recherche permettant de formaliser l’analyse sociologique et de faire le lien entre théorie et empirie, dans le cadre d’un individualisme méthodologique complexe qui prend en compte aussi bien les choix individuels d’acteurs rationnels, que l’influence de leurs interactions et des structures sociales. Gianluca Manzo est partisan d’une sociologie explicative, s’appuyant sur ce qu’il appelle des « modèles générateurs ». Les hypothèses d’un modèle générateur portent en fait sur des mécanismes, qui révèlent comment et pourquoi une relation entre deux éléments X et Y a été engendrée.

L’auteur propose d’appliquer ce programme de recherche au cas particulier de la sociologie quantitative de la stratification et en montre la portée heuristique. Il rappelle l’existence d’une controverse sur la question de la démocratisation scolaire au XXème siècle. Ainsi, certains sociologues s’intéressent uniquement à la démocratisation quantitative, qui correspond à une élévation des diplômes dans tous les groupes sociaux, alors que d’autres soulignent également la nécessité de questionner la démocratisation qualitative, soit l’affaiblissement du lien entre origine sociale et réussite scolaire. Selon Gianluca Manzo, l’application du programme de recherche qu’il a défini permet de dépasser cette controverse, en ne rejetant aucune des deux approches et en montrant que leurs différents résultats peuvent en fait être générés par un même processus.

La deuxième partie de l’ouvrage consiste en une description empirique des stratifications éducatives françaises et italiennes dans les années 1990 puis sur l’ensemble du vingtième siècle. L’auteur constate que la morphologie des diplômes n’est pas la même dans les deux pays : il y a en France une forte proportion d’individus très peu ou pas diplômés, tandis qu’en Italie la majorité des individus possède un diplôme intermédiaire. Les destinées scolaires, c’est-à-dire le diplôme le plus fréquemment obtenu au sein de chaque groupe social, diffèrent également d’un pays à l’autre. En France, on observe une forte représentation des diplômes de niveau inférieur dans tous les groupes sociaux bien qu’elle diminue au fur et à mesure que l’on monte dans l’échelle sociale. En Italie, chaque groupe social semble disposer d’un diplôme majoritaire qui lui est propre. En conséquence, la distribution sociale des diplômes est globalement plus inégalitaire en Italie qu’en France. Après avoir examiné la stratification éducative absolue, Gianluca Manzo s’intéresse à la stratification éducative relative. Il montre qu’il existe en France comme en Italie une forte polarisation des diplômes, les diplômes inférieurs étant principalement concentrés dans les groupes sociaux les moins élevés et inversement. S’il y a eu dans les deux pays une massification de l’accès à l’éducation au cours du XXème siècle, la démocratisation des chances mise en évidence en France grâce aux odds ratios ne peut en revanche pas être démontrée en Italie.

L’auteur construit alors un modèle générateur qui réunit les niveaux micro (choix), méso (réseaux d’interactions) et macro (origine sociale et structure du système scolaire) donnant lieu à une simulation artificielle qui apparaît cohérente avec les données empiriques. En faisant varier les paramètres, il suggère que les politiques publiques de lutte contre les inégalités scolaires doivent agir aussi bien sur les préférences et les ressources individuelles des acteurs, que sur la densité globale de leurs réseaux et la quantité d’interactions intergroupes en leur sein, qui influencent leur évaluation des coûts et bénéfices de la scolarité. Bien que la formalisation proposée par Gianluca Manzo présente certaines limites, notamment son caractère ardu et celles qu’il énonce lui-même en conclusion, cet ouvrage ébauche des pistes épistémologiques et méthodologiques fécondes, si ce n’est pour le renouvellement général de l’analyse sociologique, au moins pour le traitement de la stratification éducative et sociale.

[1] Elève en sciences économiques et sociales à l’Ecole Normale Supérieure de Lyon


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