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publié dans la rubrique
"Lectures"
le lundi 21 juin 2010

Le travail social est-il de gauche ?
Un numéro de la revue "Le Sociographe" (n°30, 2009)

Par Eloïse Girault [1]

Le sociographe est une revue de recherches en travail social, publiée par différents instituts de formation en travail social et qui entend proposer « un cadre de travail, d’écritures, de lectures et d’échanges pour développer une réflexion sur les méthodes et les pratiques d’intervention ». Dans ce numéro, Le sociographe s’efforce d’apporter des éléments de réponse à la question suivante : « Le travail social est-il de gauche ? ». Cette interrogation est fort légitime dans la mesure où, comme le souligne Pierre Boiral, « le travail social se pense souvent à gauche, comme si c’était la seule manière légitime de faire du social » (p. 58). On ne peut donc qu’adhérer au projet de ce numéro qui entend interroger les soubassements idéologiques, politiques et partisans du travail social. Mais le résultat n’est pas tout à fait à la hauteur des espérances initiales.

D’une part, l’organisation générale du dossier est relativement inintelligible. Onze contributions sont regroupées autour de quatre thèmes (« le politique », « l’action », « des humeurs », « ailleurs »). Les textes empruntent à des registres divers : certains sont de nature théorique, d’autres sont beaucoup plus pratiques et pragmatiques. Cette hétérogénéité ne prêterait pas à la critique si ces différents articles étaient reliés par un ou plusieurs fils directeurs. Or, pour autant que nous puissions en juger, tel n’est pas le cas. En fait, ce dossier souffre d’une absence initiale de problématisation du phénomène politique. Certaines distinctions élémentaires ne sont pas opérées : c’est ainsi que les contributions mélangent la lutte pour le pouvoir politique (« politics »), l’action publique (« policy ») et la communauté de professionnels qui prête vie au système politique, notamment à travers les institutions partisanes (« polity ») [2]. De manière générale, on aurait gagné ici à distinguer le politique (c’est-à-dire « le champ social complexe régulé par l’Etat ou ses substituts ») de la politique (entendue comme la scène où s’affrontent des acteurs pour la conquête et l’exercice du pouvoir) [3]. On peut aussi regretter que les aspects historiques ne soient pas plus approfondis.

Il faut aussi souligner que, si toutes les contributions présentées dans ce dossier ne sont pas dénuées de qualité, certaines ne sont pas vraiment convaincantes. Plongeant dans le psychisme des travailleurs sociaux, la psychothérapeute Catherine Dupont nous offre, par exemple, une lecture singulière du vote, présenté comme un outil de reconquête d’une virilité brimée ou d’une féminité étouffée. Sous sa plume, on apprend ainsi qu’ « un éducateur homme ayant été brimé dans sa virilité à l’adolescence [peut] adopter des positions extrêmement maternantes à l’égard des usagers, tout en votant à droite comme une aspiration à reconquérir sa part d’homme, sa masculinité ». A l’inverse, « une femme travailleuse sociale ayant été amenée très jeune à prendre en charge de nombreuses responsabilités, [peut] représenter les valeurs liées à la masculinité dans son travail [...] [et] soutenir les valeurs de la gauche espérant ainsi récupérer la douceur féminine, qu’elle n’a pas eu le droit d’incarner jusqu’alors » (p. 108). Cette contribution offre aussi une lecture curieuse de l’abstention électorale, décrite comme l’expression d’une réconciliation du yin et du yang (p. 108). « Il n’est [...] pas rare qu’en acceptant son yin et son yang, en réconciliant ses deux parties de soi, la personne ne sache plus pour qui voter. Voter est un acte de désir, désir que les choses changent, que les valeurs évoluent, lorsque ses valeurs sont en paix à l’intérieur de soi, le désir s’estompe car on ne désire que ce qui nous échappe et comment désirer ce que nous incarnons ?  »

On peut aussi regretter certaines charges virulentes menées contre « les politiciens ». C’est ainsi que les critiques de Dominique Depenne à l’égard de l’action politique peuvent sembler excessifs et hors de propos. « Les catégories politiciennes qui servent aujourd’hui, écrit-il, n’ont plus le relief qui fut le leur jadis. Elles ont perdu leur « âme ». Et l’on entend, chaque jour, le cri strident du vide qui compose leur discours ! Les catégories politiciennes, qu’il soit dit une fois pour toutes, servent une logique contre-nature avec la raison d’être [...] du social. Que ceux qui veulent les servir, quel que soit leur bord, se disent bien qu’ils servent là autre chose que ce qui fonde originellement le social. Qu’ils colmatent si le cœur leur en dit ! Par la gauche, par la droite... Quoi qu’il en soit, par ces deux versants [...], on ne fait jamais rien d’autre que pervertir le social » (p. 16). Il nous semble que le travail social et la recherche en travail social n’ont rien à gagner à une telle dévalorisation de l’action politique.

[1] Doctorante en science politique UMR Triangle (Ecole normale supérieure de Lyon, Institut d’études politiques de Lyon, Université Lumière Lyon 2)

[2] BAUDOUIN Jean, Introduction à la sociologie politique, Paris, Seuil, 1998.

[3] BRAUD Philippe, La science politique, Paris, Presses universitaires de France, (1982), 1995.


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