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publié dans la rubrique
"Lectures"
le jeudi 22 avril 2010

Les mondes de la mobilité
Un ouvrage sous la direction de Françoise Dureau et Marie-Antoinette Hily (PU Rennes, Coll. "Essais", 2009)

Par Delphine Moraldo [1]

Dans cet ouvrage collectif issu d’un séminaire sur « les mondes de la mobilité : exploration d’un paradigme », organisé entre 2005 et 2007, une dizaine d’auteurs, tant géographes que sociologues, anthropologues, psychologues ou démographes, s’interrogent sur la mobilité en tant que déplacement dans l’espace mais aussi en tant que processus social : s’appuyant sur les travaux fondateurs de G. Simmel, Francoise Dureau et Marie-Antoinette Hily précisent dès l’introduction qu’ « interroger la mobilité, c’est aussi considérer les transformations sociales qu’elle produit et les nouvelles formes de socialisation qu’elle peut établir ». Sans remonter aussi loin, on peut dire en effet que le thème de la mobilité n’est pas nouveau au sein des sciences sociales, et fait l’objet de publications diverses depuis les années 1990. Ce que les différents auteurs de cet ouvrage collectif essaient de faire, en faisant varier les échelles spatiales et temporelles, est de répondre à la question plus spécifique suivante : quels sont les territoires, localités et lieux que les hommes dessinent dans leur mouvement, et quels sont les ressorts de l’action et la manière dont ils produisent du social lors de ces déplacements (p. 14) ?

Pour répondre à cette question, deux échelles de mobilité - appelées ici « mondes de la mobilité » - ont été retenues (qui font l’objet des deux parties qui composent l’ouvrage) : les migrations internationales, autour de la notion de « mobilité et projet migratoire », et des mobilités plus locales pouvant être interprétées comme une « production de localité ». Mais ces « mondes de la mobilité » ne doivent pas uniquement être compris comme des parcours migratoires considérés à différentes échelles. Cette notion s’avère en effet plus complexe car elle prend également en compte l’inscription des hommes dans des rapports sociaux (réseaux professionnels, familiaux, de pairs, etc.) et dans des milieux sociaux (dont découlent des conditions matérielles et sociales de mobilité bien particulières), dans une perspective qui peut redonner une place aux actions et aux projets des migrants dans la « production » de la mobilité et au point de vue du sujet concernant son propre parcours migratoire.

La contribution de E Ma Mung, qui met l’accent sur la notion de « projet migratoire » à la base de « mondes migratoires » produits par les migrants, se place d’emblée dans cette dernière optique en considérant le point du vue du migrant « de l’intérieur » et en mettant l’accent sur des intentions et des actions (se déplacer, commercer, s’associer, etc., c’est-à-dire autant de « savoirs-faire » et de « pouvoirs-faire » à la base d’un « paradigme (ou point de vue) de l’autonomie » privilégié par l’auteur) plus qu’en donnant à voir une histoire migratoire considérée à l’échelle macro-sociologique, cohérente car reconstituée à posteriori. Ce point de vue nouveau introduit ainsi, selon l’auteur, un renversement de perspective en abandonnant la question des déterminants de la migration et en considérant la causalité comme multiple, complexe, et réversible. L’article de C Daum sur les logiques migratoires au Mali s’inscrit dans une optique proche, bien que considérant une temporalité plus longue permettant de mesurer les changements dans les décisions d’émigrer et les stratégies et attentes de jeunes villageois dans la région du Kayes, fortement touchée par les départs. La perspective d’A Quesnel apparait à cet égard plus « englobante » (au regard de l’analyse introductive de E Ma Mung) en ce qu’elle tente de prendre en compte différents niveaux d’analyse permettant de contextualiser l’analyse des mouvements de travail au Burkina Faso et au Togo dans les années 1970, et au Mexique dans les années 1990 : macro (le contexte historique et économique de la mobilité), méso ( l’analyse des réseaux communautaires et familiaux), et micro (le projet migratoire tel que présenté par exemple par E Ma Mung). Dans cette analyse, la mobilité est considérée comme une ressource plus ou moins accessible et rentable, selon la composition de la famille notamment, et l’auteur met en avant le fait que les familles et les tenants des pouvoirs locaux sont contraints aujourd’hui à une organisation réticulaire en « archipel » (p.89) pour assurer leur reproduction économique et sociale.

La deuxième partie de l’ouvrage s’intéresse plus spécifiquement aux pratiques de mobilité sur le territoire de la ville, ainsi qu’aux modes de spatialisation et de « production subjective » de l’environnement. On y trouve notamment deux approches différentes des déplacements urbains (et notamment des mobilités quotidiennes), l’une par le géographe J P Levy, qui privilégie une analyse plus sociologique (et compréhensive) de la mobilité, interprétée comme fait social et dépendant des capitaux possédés pour les individus, l’autre par le psychologue T Ramadier qui utilise le fameux concept de représentation pour analyser les déplacements urbains quotidiens non pas de manière déterministe, mais en tant que production sociale collective de significations. La confrontation de ces deux analyses, issues de champs de recherche différents, est bien l’un des intérêts majeurs de cet ouvrage qui se veut interdisciplinaire. Enfin, pour conclure cette seconde partie, le texte de M Agier s’intéresse aux lieux urbains marginaux, et aux nouvelles formes de mobilités et d’occupation de l’espace urbain que ces marginalités entrainent.

Comme le montre bien W Berthomière dans son article conclusif, l’intérêt d’un tel ouvrage est bien qu’il permet de creuser et d’interroger davantage le concept fort utilisé de mobilité, en l’appliquant à des terrains divers, dans des perspectives disciplinaires différentes. Mais loin de conclure à un éclatement du concept, il insiste sur le fait que les travaux présentés tendent tous vers le même but : lire les mobilités en explorant « les liens entre personnes mobiles, motifs des mouvements et effets complexes sur la vie et l’organisation sociale » (p. 175). Cependant, à la lecture de cet ouvrage, il faut sans doute garder à l’esprit que cette façon plus compréhensive d’envisager les mobilités en terme de projets des migrants est avant tout un parti pris méthodologique, qui ne doit pas occulter le fait que des déterminations extérieures (comme des écarts de richesse ou la possession inégales de capitaux [2]) jouent également.

[1] Elève à l’Ecole Normale Supérieure de Lyon

[2] A cet égard, l’introduction de l’article d’A Quesnel s’avère fort utile pour faire le point sur les différents paradigmes utilisés pour appréhender la mobilité.


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