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publié dans la rubrique
"Lectures"
le vendredi 15 janvier 2010

Mythologie des cités-ghettos
Un ouvrage de Jean-Marc Stébé et Hervé Marchal (Le Cavalier Bleu, Coll "MythO !", 2009)

Par Arnaud Evrard [1]

Tous deux sociologues à l’université de Nancy-2, Jean-Marc Stébé et Hervé Marchal ont pour objet dans cet ouvrage de déconstruire le mythe des cités-ghettos afin d’élucider son sens objectivé. Roland Barthes disait : « [...] Le mythe est une parole choisie par l’histoire...  ». Et aux deux sociologues de confirmer « que le mythe des cités ghettos est adossé au mythe de la banlieue, banlieue vue alors comme un territoire lointain hors du jeu urbain et comme une sorte de foyer actif d’où viendrait le mal » (p 7). En effet, depuis trop longtemps, les Français sont confrontés à des clichés, des images péjoratives, déformées et catégorisant une population complexe mythifiée par plusieurs institutions et les citoyens eux-mêmes ; ce qui rend la tâche concrètement plus délicate aux spécialistes de la question. Leur réflexion s’articule autour de trois chapitres visant à comprendre comment le mythe s’est petit à petit fait entendre par le sens commun, comment il agit et avec quels acteurs sociaux et quelle complexité structurelle alimente celui-ci. Le mythe y est vu comme une image négative visant à déformer diaboliquement et inconsciemment celle-ci. L’impact social n’est pas des moins considérable.

Premièrement, selon les auteurs, le mot « ghetto » tiendrait son origine historiquement (1516) en Italie (gietto) désignant une fonderie proche d’habitats juifs. L’exemple des juifs montrerait comment le mythe juif se serait nourri de l’ignorance envers la culture juive, la microsociété juive, mise à l’écart pour des raisons religieuses. Depuis le Moyen-Âge, les exemples se réitèrent sans cesse jusqu’à la deuxième guerre mondiale. Cela se construit depuis les temps modernes du fait d’informations partielles sur la cible ghettoïsée, le ghetto devient une image qui peut très bien être relayée par l’art cinématographique ou le théâtre, les auteurs ne manquent pas d’exemple sur la question. A Paris, la périphérie du XIXe siècle est vue comme la « zone » qu’il faut éviter car ce sont les industries polluantes, les cayennes, les espaces de marginalité. Ensuite, revenant sur la construction des Habitat à Bon Marché (HBM) puis un peu plus tard des HLM, ils soulignent la rupture qui se marque entre l’espace urbain et l’espace péri-urbain. Le mythe est bien présent, en béton, à la verticale et s’offre aux yeux des citadins. Les grands ensembles sont nés, prêts à envahir les représentations collectives. Malgré les ambitions (qui pourraient sembler hypocrites de nos jours) des architectes et des hommes politiques Français des années soixante, ces grands ensembles vont se révéler l’anti-symbole de la mixité sociale, a contrario justement de toutes ces espérances exprimées. Les auteurs pensent que le mythe des cités-ghettos puise son existence « dans la réalité historique du ghetto juif et de la zone ». De même, intrasèquement, le paradigme mythique s’adonne à des oppositions et c’est en cela qu’il se renforce. In fine, les ghettos noirs américains, au cœur des villes, les inners cities s’apparentent aux ghettos français, ces premiers ayant pour caractéristiques d’être des espaces de violence et des espaces où règnent une homogénéité ethnique.

Dans le chapitre deux, les deux auteurs soulignent à quel point les médias entretiennent le mythe voire l’intensifie en dramatisant les phénomènes de violences en banlieue, tout cela dans le but de faire un maximum d’audience. Globalement, ils expliquent comment la classe moyenne rejette la classe populaire au sein de l’espace urbain : « [...] souhaitant se construire un « moi idéal » en opposition à cet habitant [...] réduit à une épure, à une figure péjorée... » (p 50). Encore une fois, ils mettent en avant le fait que la classe moyenne participe à la production du mythe des cités-ghettos. Ce dernier alimente une vision du monde, c’est l’imaginaire collectif qui permet de donner sens à une réalité déformée par les médias et la politique. La réflexion est un peu tautologique mais elle revient à bien appuyer finalement que le mythe est un fait social collectif et non individuée contrairement à l’utopie.

La mixité sociale, très défendue par la sphère politique, est aussi un mythe qui s’aligne sur celui des cités-ghettos. « Naturalisé » et même « sacré » pour parler comme les auteurs, il fait référence selon eux à d’autres mythes qu’ils regroupent en trois parties : la ville haussmannienne de la seconde partie du XIXe siècle, la ville post-industrielle des années cinquante/soixante, et enfin les cités utopiques de la fin du Moyen-Âge et du XIXe siècle. Ils dénoncent ces trois approches (qu’ils qualifient respectivement de postulat éthologique, substantialiste et utopique) que certains hommes politiques entretiennent autour du mythe de la mixité sociale. Ils décrivent chacun de ces postulats, malheureusement sans trop développer cette remise en cause qui pourtant semble aller de soi. Ces postulats s’appuient sur des modèles anciens qui n’ont pas réellement de sens et/ou de compatibilité avec les ambitions actuelles en matière de cohésion sociale. Il est dommage qu’ils ne citent pas d’hommes politiques pratiquant ce genre de postulat.

« [...] Le fait d’habiter un quartier regroupant une population pauvre ou porteuse d’un même stigmate est-il toujours socialement pénalisant ? » (p 77). Les auteurs ont raison de préciser que la solidarité intrinsèque aux groupes sociaux stigmatisés est très forte dans certains quartiers du monde et que la mixité sociale, éparpillant les habitants, n’aurait pas les mêmes vertus solidaires. Ils citent les travaux de F. Frazier [2], de M. Dear [3] et de S. Cattacin [4] à propos de ces questions. Un tout autre problème est souligné, les HLM ont tendance à favoriser les classes moyennes dans l’acquisition d’appartements, ce qui ne permettrait pas aux classes populaires d’être logées en priorité : au nom de la mixité sociale, un effet inverse se produirait. Par ailleurs, il faut également noter que la dimension économique est trop souvent jugée comme critère d’évaluation dans les quartiers sensibles au mépris des aspects culturels. Pour préciser, la sphère politique entendrait plutôt par mixité le brassage des profils économiques que le brassage des profils culturels. Les sociologues préconisent in fine de sortir de ces représentations mythiques afin de les « reconnecter » avec la réalité observable.

Cet ouvrage survole un peu le sujet car il n’a sans doute pas pour vocation d’expliciter globalement le phénomène de l’exclusion sociale. Mais il retrace historiquement le problème et en expose largement les différentes contradictions et effets pervers. La ghettoïsation n’est qu’une forme d’exclusion comme il en existe moult représentations. En France, nos médias abusent de ce mythe au point que les élections présidentielles de 2002 se sont jouées aux contours de celui-ci. Sujet tabou ? Non, surtout pas, et comme le soulignent Jean-Marc Stébé et Hervé Marchal, la mythification des cités-ghettos battra de l’aile pour quelques années encore. Mais ce qui est risqué et nous le savons déjà, c’est la naturalisation du phénomène de l’exclusion sociale par l’intermédiaire de ce mythe. Cela s’imposerait telle une fatalité qu’il faut à tout prix éviter et ne pas affronter.

[1] Etudiant en Sociologie à l’Université de Lille (USTL).

[2] FRAZIER F., Black Bourgeoisie : The Rise of New Middle Class in the United States, New York, Collier Books, 1957.

[3] DEAR M., “Social and Spatial Reproduction of Mentally Ill” in DEAR M., SCOTT A.J. (dir.), Urbanization and Urban Planning in Capitalist Society, Londres, Methuen, 1981.

[4] CATTACIN S., "Why not "Ghettos" ? The Governance of Migration in the Splintering City", in International Migration and Ethnic Relations, vol. II (Malmö University, IMER), 2006.


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