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publié dans la rubrique
"Lectures"
le jeudi 14 janvier 2010

Atelier 62
Un ouvrage de Martine Sonnet (Le temps qu’il fait, coll. "Corps neuf", 2009)

Par Didier Bastide [1]

Dans cet ouvrage paru en 2008 et réédité au format poche, Martine Sonnet retrace les trajectoires professionnelle mais aussi familiale et sociale de son père Amand Sonnet à compter de leur point de bascule (1951), quand l’artisan charron-forgeron-tonnelier de Céaucé dans l’Orne devient ouvrier aux forges des Usines Renault de Billancourt, à l’Atelier 62. Le récit est composé d’un entrelacs de deux séries de chapitres en nombre identique, qui se répondent et/ou se complètent. Chaque chapitre est bref, excepté le n°24 consacré à la mort du père, prolongé du n°XXIV évoquant la fin de Billancourt où « ne tiennent même pas debout tous seuls les derniers vestiges de la forteresse ouvrière ». Chacun possède également une cohérence interne qui lui permet d’être grappillé et lu indépendamment des autres. Un ensemble de chapitres renvoie au monde de l’usine, aux métiers de la forge, à l’organisation et aux conditions du travail ouvrier à la Régie. Là, l’auteure ne se départit pas de son métier d’historienne. La narration se nourrit d’archives privées comme le contrat d’embauchage du père, d’archives du Département Histoire et Collection de Renault entre autres, mais aussi des apports de la sociologie de Touraine et de Chombart de Lauwe, concomitants aux périodes d’embauche et d’essai d’Amand Sonnet.

Les autres chapitres font ressurgir des « images-souvenirs, des figures et des scènes » qui peuplent la mémoire [2]. Elles se rapportent au monde domestique, à l’habitat, à la vie en cité à Clamart (avec son « rempart à l’ennui » que constitue pour l’auteure la bibliothèque « La Joie par les Livres »), aux travaux de l’épouse, aux loisirs, aux trajectoires scolaires des enfants du « héros ». Ces irruptions du passé s’accomplissent parfois, comme dans Les Années d’Annie Ernaux (2008) [3], à l’aide de photographies (photo du père placée au début du récit, photo de la mère jeune couturière). Une « réclame » ou un extrait de bulletin syndical sont aussi des objets propices à l’extériorisation d’événements. Mais ici l’anamnèse consiste moins à pointer une « déchirure sociale » selon le terme d’Annie Ernaux (2003) [4] à propos de son œuvre, que de procéder à son raccommodage par l’histoire et par l’écriture. Les images-souvenirs font l’objet d’une description précise et minutieuse, prompte à raviver chez les lecteurs leurs propres images, autrement dit « quelque chose de perceptible qui évoquerait une réalité concrète ou abstraite en raison d’un rapport de similitude, d’analogie, bref, de ressemblance » (Joly, 2004) [5]. L’écriture confère au récit sa sensibilité et sa force. Elle donne le sentiment d’une histoire à la fois personnelle et partagée.

Parmi les points saillants du récit, le rapport au corps des ouvriers à l’usine, ainsi que celui du père, procurent une double scansion. A l’Atelier 62, le corps des forgerons « a capturé le feu » et le père est décrit comme un « homme réfractaire, comme on dit des matériaux qui gardent la chaleur ». Les corps sont soumis au bruit, à la chaleur, aux cadences, aux risques d’accidents, parfois à une fin prématurée, aussi l’auteure questionne leur protection, leur préservation et s’intéresse pour ce faire, aux vêtements de travail, aux brodequins, aux douches et savons, aux vestiaires, pour reprendre les intitulés des chapitres. Chez le père, le corps est toujours en mouvement, l’homme en déplacement. Il « marche à sa mesure, grand, dégagé, efficace » (p. 9). « Le dimanche, le père marche encore pour se délasser » (p. 65). Quand il ne marche pas, il se déplace à vélo, en métro et en bus à Paris ou dans sa banlieue et ainsi en « incorpore la géographie ». Toute sa vie, il refait également en l’espaçant le voyage en train qui le conduisit pour la première fois de son village normand à Billancourt. Le corps traduit ainsi le sentiment de n’être « nulle part complètement légitime », « sorti de la campagne mais pas vraiment de la ville » (p. 79).

Ainsi Martine Sonnet fait-elle œuvre littéraire en tirant le portrait du père tout en restituant un monde industriel aujourd’hui disparu, « Tu sais, en 1992, Billancourt a fermé le jour de l’ouverture d’Eurodisney » m’avait dit Pierre Strobel ... » (p. 183). Mais l’ouvrage peut également être lu comme production sociologique, le récit comme une sociologie de l’individu dans laquelle l’auteure réussit « ... à établir un espace sui generis d’analyse, susceptible de rendre compte du travail sur soi : non pas un soi « abstrait » mais un soi inscrit socialement que chaque acteur cherche à produire. A ce niveau... au plus près des individus [l’analyse atteint] des mécanismes généraux grâce à la singularité. Le portrait devient un point de départ (et non plus d’arrivée avec l’illustration) : partir du singulier pour comprendre le social » (p. 111) (Martuccelli, de Singly, 2009) [6].

[1] Membre du LISST-CERS, Toulouse 2

[2] BALANDIER G., Conjugaisons, Fayard, 1997

[3] ERNAUX A., Les Années, Gallimard, 2008

[4] ERNAUX A, L’écriture comme un couteau. Entretien avec F.-Y. Jeannet, Stock, 2003

[5] JOLY M., "Les trois dimensions de l’image", Sciences humaines, n° 43 (hors-série), 2004

[6] MARTUCCELLI D., de SINGLY F., Les sociologies de l’individu, Armand Colin, 2009


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