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publié dans la rubrique
"Lectures"
le jeudi 7 janvier 2010

Figures patronales
Un numéro de la revue Savoir/Agir (n°10, décembre 2010, 152 p., 15€)

Par Igor Martinache

Tantôt héroïsés [1], tantôt dénoncés, ils sont régulièrement sous les feux de l’actualité, et pourtant demeurent bien mal connus. Il s’agit bien entendu des « patrons », auxquels la revue Savoir/Agir a donc choisi de consacrer son dernier dossier. Celui-ci fait en réalité écho au récent regain d’attention dont bénéficie cette catégorie de la part des chercheurs en sciences sociales, comme l’illustrent notamment les travaux de politistes autour de Michel Offerlé [2] , ceux d’historiens comme Claire Lemercier [3], ou de socio-économistes comme Pierre-Paul Zalio [4]. Or, le premier enseignement de ces différents travaux est précisément que cette catégorie présente une forte hétérogénéité, que dissimule comme souvent cette « étiquette » unifiante. Quoi de commun en effet entre les top managers du CAC 40, dont les intérêts patrimoniaux ne sont guère concentrés dans la société qu’ils dirigent sans la posséder, et un « micro-entrepreneur » artisan ou agriculteur exploitant ? Les quelques personnalités ou organisations largement médiatisées font donc écran à cette diversité qui peut se retrouver dans les intérêts mêmes des intéressés. Or, si la catégorie s’est imposée dans les esprits, au point qu’en dépit des glissements sémantiques pour s’auto-désigner vers le plus neutre « entreprises » ou « entrepreneurs » [5], c’est qu’elle a fait l’objet d’un long travail de construction sociale, à l’instar de celles qu’Edward P.Thompson avait mis en évidence concernant la classe ouvrière au Royaume-Uni [6], ou Luc Boltanski avec les « cadres » en France [7].

Comme ne cessent de le rappeler Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, la grande bourgeoisie est peut-être aujourd’hui la seule classe sociale qui existe à la fois sur le plan objectif et subjectif, c’est-à-dire consciente des intérêts qu’elle a en commun, et capable de déployer un intense travail multiforme pour les défendre [8] . Mais ces mobilisations se révèlent le plus souvent aussi efficaces que discrètes, comme l’a montré a contrario la nomination manquée de Jean Sarkozy à la tête de l’EPAD, sur laquelle revient ici Gérard Mauger dans la rubrique « La rhétorique réactionnaire », qui s’emploie à mettre à jour les soubassements idéologiques d’un mot ou une expression qui s’est subrepticement imposé dans le langage ordinaire - ici le « mérite ». Elles peuvent cependant fréquemment réussir, et même permettre de dépasser les clivages a priori entre différentes catégories de patrons. C’est le cas par exemple des dirigeants de sociétés d’assurance d’un côté, et de ceux des laboratoires pharmaceutiques, des fabricants de matériel médical ou des médecins de l’autre, concernant l’évolution du système d’assurance maladie, comme le montre ici Frédéric Pierru dans le cas français [9], où il met en évidence la coopération de trois figures distinctes d’ « entrepreneurs de morale » patronale - l’ « intellectuel », l’ « expert-économiste » et le « technocrate »- pour imposer progressivement l’évidence d’une réforme du système d’assurance-maladie favorable aux intérêts des différents types de patrons, assureurs en tête cependant [10].

Autre cas d’école, si l’on ose dire : la construction sociale du problème public [11] de la supposée « inculture économique » des Français, qu’analyse ici Sabine Rozier. Celle-ci met ce faisant en perspective les débats en cours autour de la place de l’enseignement des sciences économiques et sociales [12], en retraçant la genèse du Codice (Conseil pour la diffusion de la culture économique), créé en juillet 2006 sous l’égide de Bercy [13], à travers la mise en œuvre de sondages très "orientés", et surtout le rôle peu visible mais néanmoins décisif du « groupe de réflexion » patronal, l’Institut de l’Entreprise, présidé par Michel Pébereau dans l’imposition d’une certaine vision légitime de l’économie à enseigner au lycée, plus proche de la gestion que des sciences sociales...

Incontournables, les patrons sont ainsi cependant difficiles à « localiser ». C’est aussi ce que montrent Nicolas Jounin et Louise Paternoster dans un autre sens, plus littéral encore, en étudiant les conséquences sur l’action syndicale du recours croissant à la sous-traitance et à l’intérim sur les chantiers de construction et de nettoyage industriel [14], où la difficulté à imputer les responsabilités quant aux conditions de travail et d’emploi contribue à obstruer les possibilités de mobilisation collective. Les auteurs remarquent cependant que « paradoxalement, c’est là [dans le nettoyage] où l’employeur intermédiaire s’assume le moins comme employeur que la résistance des salariés est la plus forte » (p.22).

L’identification du patron est donc une question essentielle pour les salariés, mais également pour les patrons eux-mêmes. C’est cette dimension du travail de construction d’une catégorie subjective en dépit de l’hétérogénéité des situations et, partant, souvent des intérêts, qu’explore en particulier Pierre Mayence à partir du cas de la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA), dont la revendication à représenter l’ensemble de cette profession se heurte notamment à l’existence de plusieurs organisations concurrentes issues de ses propres rangs, notamment le Mouvement de coordination et de défense des exploitations familiales (Modef), créé, 1959, et la Confédération paysanne, fondée en 1987 [15], tandis qu’Hélène Michel et Laurent Willemez mettent en évidence les tensions qui animent les conseillers issus de l’économie sociale [16] au sein du collège « employeurs » des prud’hommes, où leurs listes ont réalisé une percée remarquée lors des dernières élections. Cherchant en effet à se faire reconnaître en tant des patrons « comme les autres », ceux-ci ne sont en effet pas identifiés comme tels par les salariés, comme par leurs « homologues » du secteur privé à but lucratif.

François-Xavier Dudouet et Eric Grémont reviennent pour leur part sur l’évolution de la morphologie sociale des grands patrons français au cours des récentes décennies, en rappelant notamment comment les managers, issus du système des grandes écoles, et plus particulièrement des deux établissements publics que sont Polytechnique et l’Ecole nationale d’administration (ENA) [17] avaient progressivement pris le pas sur les patrons-propriétaires. Montrant ensuite qu’en dépit des effets d’annonce, la crise financière et ses conséquences n’a en rien modifié cette structuration, faisant tout juste quelques exemples comme pour rendre raison à la célèbre maxime professée par le personnage de Tancredi du Guépard de Lampedusa - « il faut que tout bouge pour que rien ne change ». Les auteurs terminent par une réflexion non dénuée de pertinence concernant l’opprobre dont font ces derniers temps l’objet les rémunérations des dirigeants - et celles des traders, en remarquant que, paradoxalement, celles que peuvent tirer les détenteurs de capitaux leur sont bien supérieures, sans susciter pour autant la même réprobation. C’est que, selon eux, les premières se heurtent au système de valeur de la société salariale. D’une certaine manière, il y serait plus légitime de s’enrichir par la propriété que par le travail. Ou pour le dire autrement, que « la publicité sur la rémunération des grands patrons et des tradersaffirme brutalement la fin de la société fordiste » (p.51).

Un entretien avec Michel Offerlé clôt ce dossier avec profit, où il revient sur certaines questions méthodologiques relatives à cet objet d’étude particulier, et explique pourquoi il se méfie d’une approche trop mécanique en termes d’ « influence » qu’exercerait le monde patronal. A lire également dans ce numéro une analyse d’Etienne Douat expliquant, travaux de sociologie de l’éducation à l’appui, pourquoi, au-delà des oppositions de principe qu’il n’a pas manquer de soulever, le système des « cagnottes » expérimenté dans l’académie de Créteil [18], faute d’une prise en compte globale des mécanismes d’auto-exclusion des élèves « en difficulté » ; un décryptage par Frédéric Lebaron des préconisations du récent rapport de la commission « Stiglitz » sur les alter-indicateurs statistiques, une analyse des élections européennes de juin dernier par Willy Beauvallet et Sébastien Michon ainsi qu’une autre, complémentaire, de certains enjeux du scrutin régional de juin prochain pour la gauche de gauche par Louis Weber, à partir notamment de la trajectoire de l’ex-Verte Martine Billard, deux analyses de films signées Nathalie Ethuin et Gérard Mauger, concernant respectivement le documentaire Fortunes et infortunes des familles du Nord de Gilles Balbastre et Adieu Gary, et enfin une analyse édifiante de Lila Chouli concernant la pénétration des principes néolibéraux dans le système d’enseignement supérieur...burkinabé ! Pour ceux qui douteraient encore du caractère général d’une certaine offensive idéologique...

[1] Comme en témoigne, par exemple, la présence récurrente de chefs d’entreprise parmi les récipiendaires de décorations en tous genres. La dernière promotion de la Légion d’honneur ne déroge pas à la règle : "Légion d’honneur du Nouvel An : Maurice Allais, Daniela Lumbroso, Louis Gallois...", lemonde.fr, 2 janvier 2010

[2] Voir son récent « Repères » consacré à la question, Sociologie des organisations patronales, Paris, La Découverte, 2009. Voir également le récent numéro de Politix consacré aux « Hommes d’affaire en politique » (n°84, décembre 2008)

[3] Un si discret pouvoir. Aux origines de la Chambre de commerce de Paris, 1803-1853, Paris, La Découverte, 2003

[4] Voir notamment Les Grandes Familles De Marseille Au XXème Siecle, Paris, Belin, 1999

[5] Comme en témoigne le changement de nom -et de contenu sémantique du logo- du CNPF en MEDEF, évoqué ici par Michel Offerlé

[6] The Making of the English Working Class, Londres, Penguin, 1980 (1ère éd. : 1963

[7] Les cadres. La formation d’un groupe social, Paris, Minuit, 1982

[8] Voir par exemple Les ghettos du ghota. Comment la bourgeoisie défend ses espaces, Paris, Seul, 2007

[9] Et dont on peut se demander s’il n’a pas insuffisamment été mis en avant dans les projets de réforme du système de santé actuellement discutés aux Etats-Unis. Voir par exemple, Françoise Burgess, « Les lobbies contre la santé », Manière de voir, août-septembre 1996

[10] Sur cette question, on pourra se reporter à l’ouvrage du même auteur, Hippocrate malade de ses réformes, Bellecombe-en-Bauges, éd.du Croquant, 2007

[11] Au sens que Joseph Gusfield a donné à cette notion dans un ouvrage classique récemment traduit en français, La culture des problèmes publics, Paris, Economica, 2008 (1ère éd. : 1981)

[12] Voir par exemple sur cette question les analyses de l’Association des Professeurs de sciences économiques et sociales (Apses)

[13] Voir son site. Pour se rendre compte de ses présupposés, on pourra la comparer à une initiative a priori similaire, mais aux prémisses très différentes : l’Institut pour le développement de l’information économique et sociale (Idies)

[14] Voir aussi sur ce thème : Nicolas Jounin, Chantier interdit au public, Paris, La Découverte, 2008 ; Jean-Michel Denis, « Dans le nettoyage, on ne fait pas du syndicalisme comme chez Renault ! », Politix, n° 85, 2009, pp.105-126, et Sophie Béroud, Paul Bouffartigue (dir.), Quand le travail se précarise, quelles résistances collectives ?, Paris, la Dispute, 2009

[15] Voir sur cette dernière Ivan Bruneau, « La Confédération paysanne et le « mouvement altermondialisation » : l’international comme enjeu syndical », Politix, n°68, 2004, pp.111-134

[16] Associations, mutuelles, coopératives, fondations, etc., qui se caractérisent par leur but non-lucratif. Sur les contradictions qui traversent plus largement la question de l’emploi dans ce secteur économique particulier, voir notamment Mathieu Hély, Les métamorphoses du monde associatif, Paris, PUF, 2008

[17] Qui, soit dit en passant, se voient ainsi détournées de leurs finalités originelles de formation...

[18] Dont le recteur n’a d’ailleurs pas manqué d’être "récompensé" en toute discrétion par une nomination à la tête de la direction générale de l’enseignement scolaire (DGESCO) le 23 décembre dernier


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