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publié dans la rubrique
"Lectures"
le mardi 9 mars 2010

Les années 70, un âge d’or des luttes ?
Un ouvrage de Lilian Mathieu (Textuel, Coll "Petite Encyclopédie Critique", 2010)

Par Patrick Cotelette [1]

Lilian Mathieu est un sociologue spécialisé dans les mouvements sociaux. Chargé de recherche au CNRS (GRS, ENS-LSH, Université Lyon 2), ses différents travaux ont été consacrés aux mobilisations des prostituées [2], des immigrés [3], des malades du Sida ainsi que des groupuscules d’extrême droite et des mouvements altermondialistes. Ses recherches ont aussi une volonté heuristique, comme en témoignent différents articles [4], ainsi que son ouvrage Comment lutter ? (2004). C’est à l’aune de ce dernier ouvrage que l’on peut apprécier la nouvelle publication de Lilian Mathieu : Les années 70, un âge d’or des luttes ? . On y retrouve en effet les deux grandes qualités de Comment lutter ? permettant aux néophytes comme aux spécialistes d’apprécier l’ouvrage : une description claire de différentes mobilisations ainsi qu’une revue critique des explications sociologiques des mouvements sociaux.

Les mobilisations abordées dans cet ouvrage sont celles des « années 1970 ». Lilian Mathieu précise que la périodisation adoptée débute en Mai 1968 et se clôt le 10 Mai 1981 avec l’élection de François Mitterrand à la Présidence de la République, mais précise également que cette périodisation a pour fondement une vision de la période axée sur le rapport entre la société et le monde politique [5]. Cette vision explique la double problématique abordée par l’auteur : Lilian Mathieu se propose « d’examiner de plus près, et sur pièces, ce supposé âge d’or des luttes  » (p.13) en donnant d’une part une description détaillée des mobilisations des « années 70 » pour en comprendre les logiques politiques et en cherchant d’autre part à voir ce que les discours actuels et les analyses sociologiques en ont conservé et en ont oublié, donnant ainsi une image déformée - porteuse d’implicites politiques - de la période.

La première partie dresse ainsi le « panorama des seventies contestataires ». Lilian Mathieu se met lui-même - ainsi que le lecteur - en garde contre trois risques : risquer de classifier les mobilisations dans des catégories figées et fermées, risquer ensuite de ne conter qu’une histoire événementielle des mobilisations, risquer enfin d’oublier les changements de contextes politiques, sociaux et économiques tout au long de la période. A cet égard, Lilian Mathieu évite les écueils qu’il soulignait. Pour chacun des types de mobilisations abordés (la contestation dans le monde du travail, les luttes des immigrés, la politisation de l’intime, territoires et cadres de vie, contre les autoritarismes), il essaie - en quelques pages - de présenter les acteurs principaux des mobilisations, leurs liens, leurs liens avec des acteurs mobilisés sur d’autres terrains de lutte, les événements les plus marquants de chaque époque - signes d’une inflexion ou non du contexte plus large. Un lecteur pressé pourra ainsi avoir une rapide image des mobilisations et de la complexité de « l’espace des mouvements sociaux ». Un lecteur désirant approfondir aura également assez d’éléments en main pour continuer de lui-même sa découverte des mouvements sociaux des « années 70 ».

Les deuxième et troisième parties de l’ouvrage proposent une relecture des analyses sociologiques des mouvements sociaux des « années 1970 ». On y trouve un bon équilibre entre résumé et commentaire critique. Dans la deuxième partie, Lilian Mathieu décrit ainsi les principaux enseignements des études sociologiques sur les « nouveaux mouvements sociaux » (Inglehart, Melucci, Touraine), des analyses portant sur la « structure des opportunités politiques » (Tarrow), des analyses portant sur la modification de la stratification sociale (Bourdieu, Mauger) et des analyses portant sur la mutation de la justification sociale de l’économie capitaliste (Boltanski, Chiapello). Il met également ces différents enseignements en question, en montrant soit leur caractère politique, soit leur caractère inadéquat pour décrire ces années, soit leur caractère incomplet pour décrire la complexité des « années 1970 ». A cet égard, on peut noter qu’une seule analyse n’est pas critiquée par Lilian Mathieu : celle de Boltanski et Chiapello dans Le nouvel esprit du capitalisme (1999).

Cet oubli peut se comprendre de deux manières. D’une part, Lilian Mathieu propose dans une troisième partie une analyse politique des mobilisations des « années 1970 » qui n’est pas incompatible avec l’analyse de Boltanski et Chiapello. Cette analyse - d’inspiration bourdieusienne en repartant du concept de champ pour le nommer « espace des mouvements sociaux » [6] (p.103-105) - cherche ainsi à décrire l’évolution des liens existant entre les différents acteurs des mobilisations des « années 1970 » (analyse des rapports de force internes au champ des mouvements sociaux) et à décrire l’évolution des liens existants entre ces acteurs et les acteurs du champ politique (analyse des rapports de force externes au champ des mouvements sociaux). Même si l’analyse mériterait plus de pages et également une plus grande rigueur conceptuelle [7] (mais les deux problèmes semblent liés ici), Lilian Mathieu propose deux hypothèses : les acteurs des mobilisations ont eu de forts contacts entre eux, notamment avec l’effritement du PCF dont les anciens membres ont pu se réinvestir sur des terrains nouveaux et avec l’estompement d’un idéal révolutionnaire parmi les militants au profit d’une volonté réformatrice ; les mouvements sociaux dans leur ensemble ont connu une autonomie croissante par rapport au champ politique dans la première moitié des « années 1970 » pour en devenir plus dépendant dans la fin de la décennie (avec la promesse d’un avenir socialiste radieux).

D’autre part, Lilian Mathieu adopte un ton beaucoup plus politique que scientifique dans la conclusion de l’ouvrage portant sur la continuité entre les « années 1970 » et les « années 1990 », avec une critique des mutations sociales convergentes avec celles de Boltanski et Chiapello. Il y affirme par exemple que c’est « la disqualification des idéaux de Mai, de longue date victimes d’une contre-attaque conservatrice et réactionnaire, qui plonge chaque jour notre société dans le marasme » (p.125) et invite le lecteur à « réhabiliter cet esprit contestataire » et à « en faire une ressource pour les combats qu’il faut à présent mener » (p.126). Le dernier ouvrage de Lilian Mathieu reste finalement un très bon ouvrage de vulgarisation scientifique, pouvant convenir au néophyte comme au spécialiste. On regrettera cependant que Lilian Mathieu n’aborde que rarement les mobilisations conservatrices de la période. A ce titre, il n’arrive pas à se départir totalement d’une « image déformée » des « années 1970 », privilégiant une partie de l’espace très large des mouvements sociaux. Enfin, le lecteur soupçonneux du ton politique en sociologie pourra se dispenser de lire la courte conclusion, mais on ne pourrait honnêtement reprocher à Lilian Mathieu d’être en accord avec son engagement militant [8] et avec l’esprit de cette nouvelle collection des Editions Textuel intitulée « Petite encyclopédie critique ».

[1] Professeur de sciences économiques et sociales

[2] Voir « Une mobilisation improbable », Revue Française de Sociologie (1999) ; Mobilisations de prostituées (2001) ; ou La condition prostituée (2007).

[3] Voir « Double-peine : les fondements juridiques d’une discrimination légale », Mouvements (2001) ; La double peine (2006).

[4] « L’espace des mouvements sociaux », Politix (2007) ; « A quoi sert un mouvement social ? », Les grands dossiers des Sciences Humaines (2007) ; « Eléments pour une analyse des coalitions contestataires », Revue Française de Science Politique (2009) ; « Mobilisations improbables et apprentissage d’un répertoire syndical », Politix (2009).

[5] Des périodisations économiques (1968-1974), idéologiques (1968-1975) ou ouvrières (1968-1979) sont ainsi également possibles, mais ont été écartées par Lilian Mathieu

[6] « L’espace des mouvements sociaux », Politix (2007).

[7] Lilian Mathieu considère par exemple que les groupuscules d’extrême gauche ne font pas partie de l’espace des mouvements sociaux au titre que « leur vocation se voulait avant tout révolutionnaire ». On peut également noter que l’ouvrage n’aborde que peu les mouvements sociaux conservateurs

[8] Dont Comment lutter ?(2004) est un témoignage


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