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publié dans la rubrique
"Lectures"
le jeudi 8 avril 2010

L’injonction au professionnalisme. Analyses d’une dynamique plurielle
Un ouvrage sous la direction de Valérie Boussard, Didier Demazière et Philip Milburn (Presses Universitaires de Rennes, Coll "Des Sociétés", 2010)

Par Corinne Delmas [1]

Ce livre, émanant de chercheurs du laboratoire Printemps (Professions, Institutions, Temporalités) interroge la diffusion du professionnalisme comme nouvelle norme dans le monde du travail. Il s’appuie sur des exemples correspondant « à des configurations suffisamment variées pour éprouver la thèse d’une certaine généralisation des mutations dans la définition du professionnalisme » (p. 19) et à trois cas de figure : celui de salariés intermédiaires dans de grandes organisations, celui des professions supérieures et du modèle de l’autonomie professionnelle, celui, enfin des « activités structurées par de forts référentiels professionnels ».

Etre professionnel « serait une condition de plus en plus largement partagée au sein du salariat des grandes organisations, à l’exception du salariat d’exécution. » (p. 25) avec pour conséquence la remise en cause de l’autonomie de ces salariés sur leurs activités de travail. C’est ce que montrent empiriquement les études centrées sur trois groupe-pivots dans l’organisation : les techniciens à France Télécom, dont Céline Dumoulin analyse la puissance et le déclin corrélatif au passage en société anonyme et à la mise sous tutelle des activités techniques ; les informaticiens de Recherche et Développement, dont Hélène Stevens analyse la perte d’autonomie, sur fond de standardisation des langages techniques et d’affirmation d’éditeurs puissants ; les facteurs, devenus des cibles privilégiées « des discours mobilisateurs promouvant le tournant commercial et appelant à une conversion aux objectifs de rentabilité » (p. 54). Didier Demazière analyse la remise en cause de la cohésion de ce groupe professionnel par la mise en place de la fonction de « facteur de secteur » présentant « les traits inverses de ceux qui définissent la figure du facteur » (p. 61), dans un contexte marqué par le recul de la part des fonctionnaires à la Poste, la diversification des statuts, l’essor des statuts temporaires ou transitoires rendant inopérante l’organisation de carrières horizontale, le recrutement de facteurs sur-diplômés vivant un déclassement et aspirant à des carrières promotionnelles.

L’autonomie des professions supérieures serait également « mise en difficulté par un processus de marchandisation de leur activité et de soumission de leur expertise à des normes d’efficacité et de rentabilité, qui tend à les éloigner de l’horizon éthique fondateur. » (p. 65) Trois contributions présentent les résistances et stratégies d’ajustements auxquelles donne lieu cette intrusion de normes exogènes. Anne Paillet montre ainsi les résistances des médecins réanimateurs de nouveau-nés, qui maintiennent l’essentiel de leur pouvoir dans la décision vitale, face à la pression des instances professionnelles, des normes juridiques et de défense du droit des usagers [2]. On peut regretter que cette analyse, qui porte essentiellement sur les stratégies rhétoriques mobilisées par ces médecins pour maintenir ce pouvoir dans les interactions avec le personnel et les parents, ne prenne pas davantage en compte les contraintes matérielles et les impératifs de gestion pesant sur le processus de prise de décision, pour éclairer ces résistances et ces jeux d’acteurs [3]. Philip Milburn cible le positionnement et les stratégies d’ajustement des procureurs entre le rôle de gestionnaire de l’action pénale et de représentant de la politique pénale, et leur identité de juriste et de magistrat, dans un contexte de normalisation quantitative, qui apparaît comme un facteur de contrôle de l’action professionnelle par le pouvoir exécutif. Cette étude de cas souligne la tension entre un contrôle externe de ce groupe professionnel et son autonomie dans la définition de sa mission. Elisabeth Longuenesse revient pour sa part sur la dynamique de formation d’un groupe professionnel, à partir d’une enquête sur les comptables libanais qui lui permet de souligner combien « loin de s’imposer comme une évidence, la délimitation du champ d’expertise, des pratiques légitimes, des conditions d’entrée, sont le résultat de négociations et de compromis, entre des segments professionnels » (p. 102).

Des institutions telles que, en France, la police, l’armée, la banque, ou le théâtre public allemand ont connu de profondes transformations entraînant une déstabilisation du référentiel professionnel qui structurait les activités de leurs salariés. Valérie Boussard souligne ainsi la déstabilisation du référentiel professionnel des policiers de la voie publique qui, confrontés à l’obligation de faire du chiffre, sont pris dans des injonctions paradoxales. Congruente à une définition de l’action policière évacuant la prévention et privilégiant la répression, ces « injonctions de la hiérarchie à « faire du chiffre » sont en lien avec une définition professionnelle de l’activité » (p. 113). Cette « définition managériale de l’activité policière » conduit cependant à « un effet paradoxal » (p. 116) puisqu’elle met les policiers en contradiction avec l’idée qu’ils se font du « vrai travail » (arrêter des délinquants) et des « vrais clients » (« méchants » et « cas sociaux ») et contribue à une segmentation informelle du groupe professionnel fondée sur la catégorisation des « clients ». Xavier Roux souligne les limites que peut rencontrer « l’organisation dans son appropriation des logiques de la professionnalisation » (p. 132). Analysant les répercussions sur la pratique des conseillers commerciaux des banques dans le face-à-face avec les clients, des changements, réorganisations et redéfinitions du travail, depuis les années 1970, accompagnés de la mise en avant de la figure du client et d’un « professionnalisme par le haut » (p. 121), il présente la différenciation des styles professionnels en fonction des rapports aux collègues, à l’organisation et aux clients. Il existerait « une sorte d’alternative, pour ces salariés, entre l’adhésion au professionnalisme prescrit par l’entreprise (peu reconnu comme tel par les clients) et d’autres voies de légitimation de l’activité », le paradoxe étant que « ceux qui sont le plus des « conseillers » sont ceux qui prennent le plus explicitement leurs distances par rapport à l’entreprise et aux logiques qu’elle promeut, et s’efforcent de se poser plus comme des experts que comme des professionnels d’entreprise. » (p. 132)

Laure de Verdalle revient pour sa part à l’autonomie professionnelle des artistes à propos des « gens de théâtre est-allemands face à la transition » (p. 133) qui vivent majoritairement ce changement comme un affaiblissement de leur professionnalisme, la disparition du contrôle politique sur les productions s’étant accompagné d’un renforcement du contrôle du public et d’une fragilisation des carrières et des statuts des comédiens. Alex Alber aborde la position ambiguë des officiers de carrière face à la professionnalisation des armées. Ces encadrants accompagnant la professionnalisation incarnent en effet la survivance d’un modèle « vocationnel », i.e. un « schéma de carrière qui conduit à embrasser très tôt et de manière définitive la profession militaire, en se basant sur une rhétorique de l’engagement par devoir, répondant à un appel, une vocation. » (p. 152). Or, ce modèle vocationnel entre en contradiction avec la professionnalisation et ses implications : contractualisation des carrières, apparition d’une logique de métier, coexistence d’une légitimité institutionnelle (le grade) et professionnelle (la compétence)... Selon l’auteur, « dans l’état actuel des mentalités, le professionnalisme n’est donc pas entièrement soluble dans l’éthique militaire » (p. 156). L’auteur est moins convaincant sur la question des formations, tendant à mobiliser parfois rapidement certains éléments à l’appui de sa démonstration [4]. On regrettera également une tendance préjudiciable à la généralisation. L’étude aurait sans doute gagné à distinguer entre les trois armes, qui se caractérisent par des organisations, traditions et un rapport au professionnalisme différenciés [5]. Les conséquences de la professionnalisation y sont par ailleurs contrastées [6].

Riche, stimulant, l’ouvrage est une contribution essentielle sur les évolutions contemporaines de l’autonomie professionnelle. L’ensemble des études de cas souligne combien des événements exogènes contribuent à déstabiliser les équilibres antérieurs sur lesquels le monde professionnel s’organisait et à menacer l’autonomie des travailleurs, c’est-à-dire « le poids des groupes professionnels sur leur travail » (p. 159). Il souligne en même temps les éléments de résistance d’un professionnalisme « enjeu de luttes et d’alliances impliquant une pluralité d’acteurs » et « traversé par des jeux continus de définitions du travail, d’interprétations de son efficacité, de normativités à propos de sa valeur et de ses résultats, de points de vue sur les procédures et les opérations, de qualifications et d’évaluations. » (p. 173). L’ouvrage, et ce n’est pas le moindre de ses mérites, permet ainsi d’appréhender la dynamique des groupes professionnels dans toute sa complexité et sa diversité, en fonction des configurations dans lesquelles les activités évoluent. Et si l’on en juge par l’ampleur des processus de déstabilisation des collectifs professionnels, le chantier est loin d’être achevé...

[1] Politiste et sociologue, Maître de conférences à l’Université Lille 2 (FSSEP), membre du CERAPS (Centre d’études et de recherches administratives, politiques et sociales, UMR 8026 CNRS)

[2] Sur le poids des médecins dans la décision finale, et pour une analyse plus détaillée et nuancée des enjeux et des débats, incompréhensions mutuelles entre métiers hospitaliers, divergences et antagonismes entre les services, interactions multiples et fluctuantes entre cultures professionnelles, qui éclairent le travail hospitalier, cf. A. Paillet, Sauver la vie, donner la mort, une sociologie de l’éthique en réanimation néo-natale, Paris, La Dispute, 2007

[3] Nancy Kentish-Barnes (dans : « « Mourir à l’heure du médecin » Décisions de fin de vie en réanimation », Revue Française de Sociologie, 2007, vol. 48, n° 3) montre combien la mort dépend de l’organisation et de la culture de chaque service ; la décision de fin de vie y est conditionnée par l’engagement des acteurs et des effets de contexte, tandis que la recherche d’autonomie et d’autorégulation professionnelle renforce l’ambivalence du processus du « mourir », déjà complexe car régi par des logiques composites. Christophe Andréo (« La gestion des flux de malades dans les services de réanimation », Sociétés contemporaines, 2004, n° 54, p. 99-124) souligne le poids des contraintes matérielles dans la gestion des flux, contraintes qui obligent les réanimateurs à sélectionner les entrées et à prévoir les sorties, en adoptant parfois des solutions radicales et à décider de la vie et de la mort de leurs patients. Cf. également les travaux de Yann Faure dont : « D’une périlleuse victoire à un triomphe sans gloire. La construction sociale du risque anesthésique », dans P. Cohen, M. Castra, D. Carricaburu (dir.), Risques et pratiques médicales, Rennes, Presses de l’EHESP, 2009 ; « Légitimité médicale et productivité opératoire », dans A. Aballea, M. Lallement (dir.), Relations au travail, relations de travail, Toulouse, Octares, 2007, p. 165-173.

[4] Ainsi le souci de reconnaissance des titres et diplômes est ancien, lié aux enjeux de reclassement et reconversion, et ne saurait être lié uniquement à la réforme de 1996 et la professionnalisation des armées

[5] On peut mentionner la prééminence de la logique professionnelle et de corps professionnels tels les pilotes ou mécaniciens à l’armée de l’air, ou à la marine

[6] Par exemple, l’armée de terre, qui employait la majorité des appelés du contingent, a profondément subi la professionnalisation


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