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publié dans la rubrique
"Lectures"
le mardi 13 avril 2010

Comment les acteurs s’arrangent avec l’incertitude
Un ouvrage sous la direction de Yves Chalas, Claude Gilbert, Dominique Vinck (Editions des archives contemporaines, coll. "ERSTU", 2009)

Par Jean-François Blanchard [1]

Les conditions de la modernité et du progrès rendent l’état d’incertitude omniprésent dans tous les champs de l’activité humaine qu’ils soient sociaux, politiques ou scientifiques. Dans une époque passée, les années 1950 à 1970, la planification et la gestion rationnelle des progrès et de la croissance se voulaient maîtrisés. Depuis la confrontation avec l’incertitude dans un calcul avantages risques est entrée dans le quotidien du décisionnaire plongé dans la complexité des situations et l’imprévisibilité de leur évolution. Comment les acteurs s’arrangent avec l’incertitude ? C’est le thème d’un travail collectif et pluridisciplinaire conduit par les chercheurs du projet PACTE (UMR CNRS - IEP- Université Pierre Mendès France - Université Joseph Fourier) sous la direction de Yves Chalas, Claude Gilbert et Dominique Vinck. La visée originelle est la politique d’orientation scientifique des laboratoires de recherche, mais les auteurs se sont intéressés à des domaines de problématiques connexes tels que la santé, l’écologie.

Le dogmatisme et le totalitarisme ont pu représenter, dans l’histoire, une façon d’aborder les incertitudes dans les conditions que l’on connaît. Le rationalisme positif, lui, ne s’intéressait qu’au progrès idéalisé. Plus récemment on assiste à des formes d’instrumentalisation stratégique des incertitudes qui conduisent à interpréter la réalité pour la rendre flexible à dessein en abolissant les repères. Entre ces trois approches, les travaux présentés se proposent d’apprendre à connaître de l’intérieur les démarches contemporaines des acteurs. Les auteurs présentent une casuistique, un ensemble de situations appartenant à trois domaines constituant chacun un chapitre de l’ouvrage composé de quatre à cinq études. L’objet du premier chapitre est constitué par l’étude de stratégies de plateformes de recherche face aux évolutions imprévisibles des technociences. Le second porte sur des terrains qui apportent l’interaction d’objets, animaux ou territoires. Enfin, le troisième chapitre, concerne la santé et l’environnement.

Dans une démarche analytique, les auteurs nous font entrer au coeur de situations fortement controversées où les acteurs sont confrontés à l’incertitude d’une impossible stabilisation des connaissances mais aussi souvent à un débat d’intérêts. Le propos est de tenter d’en retirer une compréhension des ressorts du travail de gestion des incertitudes, afin d’apporter des éléments théoriques sur l’appréhension de l’incertitude et les rapports entre science et société. La première partie de l’ouvrage porte sur les évolutions de laboratoires de recherche de la région grenobloise. Par une investigation ethnographique Dominique Vinck décrit le processus tourbillonnaire dans lequel s’est construit un arrangement collectif. Celui-ci a permis d’assurer le passage des micro-systèmes, métier d’origine du laboratoire, aux nano-systèmes. L’article décrit les composantes interne, externe, scientifique, stratégique et financière de cette démarche d’adaptation.

C’est dans la recherche de la compréhension des éléments fondamentaux de la vie qu’opère le laboratoire de protéomique dont le responsable fait preuve d’une démarche pragmatique décrite par Séverine Louvel. Celui-ci s’est attaché à définir des projets sans fermer des options ultérieures. Le parcours d’obstacle est décrit tantôt comme de l’improvisation (adaptation spontanée aux éléments extérieurs), tantôt comme du bricolage (organisation et valorisation des éléments existants). Le jeu des acteurs s’est conclu par la prévalence du territorial dans l’implantation de la plateforme de recherche étudiée par Cécile Lieval. Dans l’opposition entre les incertitudes globales liées aux risques techniques et humaines et les impératifs locaux et leurs risques a contrario, ces derniers ont dominé. Enfin Matthieu Hubert avec l’exemple du pôle MINATEC, décrit les conditions d’implantation d’un complexe de laboratoires d’instrumentation et la façon dont les contraintes sont intégrées à différents niveaux.

La deuxième partie de l’ouvrage présente des articles mettant en scène des artefacts tels qu’objets, animaux, territoires. Pascale Trompette, Eric Blanco s’intéressent, sur le terrain nouveau d’une sociologie de l’innovation, à l’incertitude qui entoure la trajectoire sociale des objets innovants, et la manière d’en tenir compte lors de la phase de conception. Leur recherche porte sur des les objets communicants pour lesquels la gestion de l’incertitude conduit à l’élaboration de scénarios d’usage social futur qui restent ouverts. Cécile Granjou et Isabelle Mauz, nous proposent, à partir de deux exemples : la gestion des loups en parc naturel, et le contrôle de la démographie des marmottes, une analyse en trois temps. Ceux-ci sont : la description du dispositif élaboré sur la base de connaissances scientifiques des espèces et de leur environnement, la méthodologie fondant l’action, et la mise en pratique effective avec ses limites, ses ratés, et la démotivation des acteurs. Les auteurs renvoient les adeptes d’un gouvernement total à l’humilité et au pragmatisme, en intégrant d’emblée la gestion des incertitudes comme pièce intégrante du dispositif.

L’article d’Yves Chalas et Olivier Soubeyran porte sur l’incertitude dans la conduite des opérations d’urbanisme ou d’aménagement, il interroge sur la place de l’improvisation comme discipline de l’action. Trois niveaux d’incertitude sont repérés : le premier, se prêtant le mieux à la maîtrise des risques est celui des effets intentionnels attendus. Le second niveau, est celui des conséquences non intentionnelles qui requièrent une capacité d’adaptation. Enfin, au troisième niveau on trouve le sens a posteriori du projet, une fois celui-ci en place il suscite une réinvention au moment où se lèvent les incertitudes. En effet l’anticipation ne se révèle qu’au moment de l’action. L’auteur parle de « pilotage des conséquences » et évoque le rôle important du politique et ses liens avec l’aménagiste dans la fermeture et l’ouverture des incertitudes.

La troisième partie de l’ouvrage porte sur « santé, environnement, incertitudes ». Jean-Noël Jouzel met en évidence, dans un parallèle entre la France et les Etats-Unis, les conditions de la recherche scientifique dans le domaine de la connaissance de la toxicité des molécules de synthèse. Dans notre pays, le volet opératoire de la connaissance des substances et le volet stratégique des mesures à prendre pour réduire et maîtriser les incertitudes sont rarement accomplis totalement et simultanément. La place et le rôle des experts sont interrogés dans notre modèle national qui s’inspire du modèle américain. C’est par une mise en parallèle audacieuse entre le fonctionnement de la Société Royale de Médecine confrontée à certaines épizooties au 18ème siècle et l’AFSSA (Agence Française de Sécurité Sanitaire Alimentaire) que Virginie Tournay et Cécile Granjou mettent en évidence l’existence d’outils d’administration comparables dans la gestion des épizooties d’hier et d’aujourd’hui.

Sur le thème de « penser la pandémie grippale » l’article de Claude Gilbert en retrace l’évolution avec un passage par le confinement (vectoriel et géographique), avant d’assister à l’expansion des incertitudes : qu’il s’agisse sur le plan sanitaire d’identifier les signes précurseurs ou de prévoir les mesures médicales pertinentes ou les vaccins adaptés, mais aussi d’assurer l’ordre public et de maintenir l’activité économique. La réduction des incertitudes s’est traduite par la désignation du virus à combattre, la mise en œuvre de mesures barrières (masques, prévention, fermetures d’écoles...), un plan de défense et de mesures de continuité d’activité pour les entreprises. Claude Gilbert met en évidence le jeu des acteurs dans la lutte définitionnelle du risque, conduisant à ouvrir ou fermer les incertitudes. L’action sur ‘incertitude s’analyse alors en terme de conflit de pouvoir.

La présentation des situations dans chacun des articles est claire et bien documentée. Le domaine de laboratoires de recherches reste spécifique. Ces travaux s’inscrivent dans une étude des conduites et du pilotage micro/macro sociales dans un contexte d’incertitude. L’apport théorique annoncé reste souvent en filigrane. Une conclusion aurait sans doute permis de poser quelques unes des bases théoriques annoncées. La construction des problématiques, les luttes définitionnelles, l’improvisation, la valorisation des acquis sont des thèmes qui ont été évoqués que nous aurions aimé voir approfondis.

[1] Directeur d’hôpital


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