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publié dans la rubrique
"Lectures"
le jeudi 22 juillet 2010

L’offensive évangélique - Voyage au coeur des réseaux militants de Jeunesse en Mission
Un ouvrage de Yannick Fer (Labor et Fides, Coll "Histoire et société", 2010)

Par Jacques Ghiloni [1]

Yannick Fer nous offre un livre très intéressant sur les réseaux missionnaires charismatiques, et plus particulièrement sur l’un d’entre eux d’origine américaine, le Youth With A Mission (YWAM). L’ouvrage est particulièrement attrayant, à la fois pour son analyse sociologique et ethnologique, et pour son enquête vivante sur ce mouvement évangélique. Important, également, dans la mesure où il nous montre la volonté d’hégémonie spatiale, ainsi que dans tous les domaines de la vie sociale, de ces organisations. Enfin, à l’heure où les regards se focalisent sur l’islamisme, il est salutaire de voir à l’œuvre le prosélytisme chrétien charismatique.

Dans un premier temps, l’auteur situe ce mouvement dans l’histoire du protestantisme évangélique nord-américain. Il y a pour les États-Unis une origine assez lointaine, que l’on trouve dès le 18e siècle dans les mouvements revivalistes chrétiens, par exemple les Méthodistes (dont nous parle Max Weber dans L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme [2]), de la Bible Belt. Il se développe ensuite au cours du 19e siècle, avec notamment la naissance du pentecôtisme en 1906, puis en 1914 des Assemblées de Dieu, qui fédèrent les différentes églises, et qui se caractérisent par leur anticommunisme et leur anticatholicisme. Après la Seconde Guerre mondiale, des organisations cherchent à s’émanciper de ces structures qu’elles jugent trop contraignantes. C’est par exemple la création de Youth for Christ en 1944, ou encore Billy Graham Evangelistic Association par Billy Graham en 1949, sorte de religion civile fortement influencée par la culture wasp. Par la suite, d’autres organisations non dénominationnelles (hors institutions officielles) vont voir le jour.

C’est dans ce contexte que Loren Cunningham crée YWAM en 1960, avec pour ambition de fournir aux jeunes qui sortent du lycée les moyens de mener une aventure missionnaire. Et en 1964, YWAM quitte le pentecôtisme conservateur pour s’inscrire dans un mouvement charismatique indépendant, plus libéral (au sens américain du terme), dans une sorte de protestantisme post-moderne ! Il flirte en partie avec le mouvement hippy, créant une contre-culture évangélique, mais sans toutefois fréquenter les mouvements charismatiques les plus libéraux (homosexuels, par exemple). Yannick Fer analyse ensuite la structure et le fonctionnement d’YWAM. Les principes fondamentaux reposent sur la mobilité et la globalisation, le souci de se développer comme un réseau de réseaux.

La formation, au sein du campus d’Hawaï, des Écoles de Formation des Disciples (notamment celle de Lausanne) joue un rôle prépondérant pour la constitution et la pérennité des réseaux : on y enseigne la Bible, et on y cultive aussi, et surtout, les relations avec les formateurs et entre étudiants. Contrairement à des structures plus conservatrices, l’important n’est pas tant d’apprendre à obéir, qu’à incorporer les normes et valeurs sous l’autorité « douce » des formateurs et enseignants. Par ailleurs, les jeunes en mission ne sont pas rémunérés, ni aidés financièrement par YWAM, ils doivent donc se constituer un réseau d’amis, d’Églises, de donateurs, afin de se déplacer et de mener leurs projets. La capacité à réussir est le signe de leur aptitude à se conformer aux valeurs et normes de l’organisation. YWAM elle-même, au niveau de ses investissements, fait appel aux dons et à l’entraide des autres organisations évangéliques.

L’objectif principal d’YWAM, sans surprise, est d’évangéliser le monde, et rapidement : face à la montée de l’Islam et, selon eux, en raison du retour imminent de Jésus sur Terre. Il s’agit de libérer tous les territoires occupés (par Satan) : monde musulman, hindou, communiste et bouddhiste, et, d’ores et déjà, en Corée du Sud, le 1/3 de la population est chrétienne, les YWAMers étant pour la moitié des non-Occidentaux. Il y a également une focalisation sur la libération des villes à l’égard des forces du mal (à partir d’un spiritual mapping), d’où les « marches pour Jésus » avec d’autres organisations évangéliques, comme celle de Londres en 1987, ou le Spring harvest au pays de Galles, rassemblant chaque année plus de 50 000 personnes. Très souvent, le discours est guerrier : il s’agit ici de mener une « guerre spirituelle », de gagner des territoires.

Il s’agit également d’investir tous les domaines de la vie sociale : l’éducation (publique et chrétienne), les médias (par une stratégie d’entrisme), les arts (danse, mime), le sport (Christian Athletes dans le football, l’athlétisme, le surf...), les divertissements (groupes chrétiens de rap, rock, rap, heavy metal...), par le conseil psychologique (pour remettre dans le droit chemin, les drogués, les alcooliques, les homosexuel(le)s, ceux qui ont des problèmes conjugaux...), et, enfin la politique par le lobbying. Pour ces organisations, il n’y a pas de séparation entre le champ séculier et religieux. Et si ces mouvements prônent la réconciliation (entre peuples, classes, ethnies...), c’est uniquement par le biais de la conversion des non-chrétiens.

Pour mettre en œuvre cette hégémonie, YWAM adopte une organisation relationnelle en réseaux particulièrement efficace, car très flexible et très expansive. Si l’on trouve une hiérarchie verticale classique (conseil de direction mondial, assemblée internationale, directeurs régionaux...) ressemblant à une firme transnationale, le fonctionnement réel, et c’est de plus en plus le cas, s’appuie en fait sur des « ministères » thématiques (King’s Kid pour les enfants, ministère de la Famille, production de médias...) autonomes, voire totalement indépendants, auxquels se rattachent d’autres ministères, qui eux-mêmes suscitent des initiatives individuelles. Ce qui donne donc une nébuleuse, un réseau horizontal aux contours flous et extensibles. La contrepartie est une perte de visibilité entre membres et sympathisants, un certain militantisme « à la carte » et enfin une inflation de réunions pour discuter des projets.

Les derniers chapitres du livre sont consacrés à l’étude de zones d’implantation d’YWAM. La Nouvelle-Zélande, tout d’abord, qui était la tête de pont pour le Pacifique. Le mouvement charismatique y établit une sorte de contre-révolution conservatrice au cours des années 70. C’est de là également que viendront de nombreux leaders internationaux de YWAM, une partie de l’élite entrepreneuriale de Nouvelle-Zélande et des parlementaires à partir des années 2000. Le Pacifique, ensuite, et notamment la Polynésie, Hawaï, où YWAM mêle certaines traditions (danses, gestes, chants...) au protestantisme charismatique, donnant par exemple la hula chrétienne. Le mélange façonne une sorte de folklore évangélique s’appuyant sur des archétypes quelque peu caricaturaux.

YWAM, qui s’appelle Jeunesse En Mission en France, s’est implantée en France dans les années 70. Le but était de libérer la jeunesse française des idéaux de 68 et du marxisme, mais les Jémiens obtiennent peu de succès. Ils intègrent néanmoins la famille réformée de Belleville dans le XIe arrondissement de Paris en 1982, évitant ainsi de figurer sur la liste des mouvements sectaires. Après un relatif succès, le mouvement régresse (5 membres permanents en 1996) incapable de se développer dans le cadre de l’institution ecclésiale. Au-delà de la France, le mouvement charismatique a du mal à prospérer en Europe. Toutefois, des associations dépendant d’YWAM se développent en France : « Fabricants de Joie », « Quartier Libre », « Psalmodia », « Torrents de Vie »... parfois à l’insu des jeunes qui participent à ces programmes.

Enfin, la Chine est la 4e zone de développement d’YWAM étudiée par Y. Fer. Malgré l’athéisme professé par l’État, il y a en Chine un renouveau religieux, peu institutionnel et très éclectique. C’est à la fois une opportunité pour le mouvement charismatique, mais aussi une difficulté, en raison d’une moindre implication militante. La porte d’entrée de la Chine, pour YWAM, est Hong-Kong. Tous les ans y est organisé un camp international suivi de « tournées » dans toute la Chine (animation de camp de jeunes, enseignement de l’anglais, VTT, aide humanitaire...).

[1] Professeur agrégé de Sciences Sociales

[2] Max Weber, L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme, Presses Pocket, Coll. Agora, pages 165 et suivantes.


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