Article publié le vendredi 20 juillet 2007 dans



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Violence des échanges en milieu tempéré

Un long-métrage de Jean-Marc Moutout (France, 2004, durée : 1h39, disponible en DVD)



Par Igor Martinache [1]

Serait-ce la fin d’un tabou ? Ces derniers mois ont en tous cas vu la question du suicide au travail passer de l’ostracisme aux grands titres de la presse. Et la série noire qui s’est déroulée à l’usine PSA de Mulhouse et à la centrale EDF de Chinon n’y est sans doute pas étrangère. Sans avoir toujours des conséquences aussi dramatiques, c’est plus généralement toute l’organisation du travail qui est aujourd’hui mise en question, et plus précisément la souffrance physique et psychologique dont elle serait la source [2]. Certaines -trop rares ?- œuvres de fiction abordent la question de la violence au travail et, par leur réalisme appuyé, peuvent contribuer utilement au débat. Voici aujourd’hui l’une d’entre elles : un long-métrage sorti il y a maintenant trois ans mais qui n’a rien perdu de son actualité.

Ne vous fiez pas à son titre : Violence des échanges en milieu tempéré n’est pas un documentaire animalier. Il y est certes question de prédateurs, de charognards ou de lutte pour la vie mais sur un mode essentiellement métaphorique. Car le film de Jean-Marc Moutout ne se déroule pas dans un environnement naturel quelconque, mais au contraire dans un monde très socialement construit : celui du travail. C’est sans doute pour cela que ce long-métrage présente un intérêt sociologique certain, et ce, à plusieurs titres.

On y suit donc les premiers pas de Philippe (Jérémie Rénier), fraîchement diplômé d’une école de commerce, dans un grand cabinet de conseil en organisation. Dans l’univers froid du métro et des tours de bureaux de la défense, il rencontre cependant rapidement l’ « amour » (ou plus exactement la relation amoureuse) sous les traits d’Eva (Cylia Malki), une jeune mère célibataire qui travaille en intérim. Celle-ci servira par la suite de témoin à la mue progressive de son amant en parfait serviteur de la « rationalité économique ». Car, et c’est là un des messages principaux du film, la socialisation professionnelle- au métier de consultant comme à tout autre- implique bien plus qu’un apprentissage de savoir-faire : c’est bel et bien un « ethos » qu’il s’agit d’endosser, c’est-à-dire un « savoir-être » comprenant notamment une certaine vision du monde. Tendu entre son ambition et sa morale « idéaliste », Philippe est rapidement confronté aux contradictions de sa profession. Dès sa première mission en fait, où aux côtés d’Hugo (Laurent Lucas), un consultant « senior » aussi performant que dénué de scrupules (ceci expliquant peut-être en partie cela...), il doit préparer le rachat d’une PME par un grand groupe industriel étranger. Un rachat qui implique non seulement une « restructuration », mais aussi de garder le secret jusqu’au dernier moment, y compris vis-à-vis des propres salariés de l’entreprise...

Loin d’être manichéen, comme ce bref résumé pourrait le suggérer, Violence des échanges en milieu tempéré vaut au contraire par la capacité de son réalisateur à allier les contraires. Il fait ainsi preuve d’une subtilité certaine tout en livrant une description brute des rapports de force à l’œuvre dans l’organisation actuelle du travail. Il rappelle également le caractère indissociable de la vie professionnelle et de la vie intime, où la violence symbolique engagée dans l’une va nécessairement se répercuter dans l’autre. On retrouve donc ici de forts accents bourdieusiens, avec notamment sa fameuse « loi de conservation de la violence symbolique », ainsi que l’omniprésence de rapports de domination multidimensionnels. Mais Violence... offre également une peinture assez fidèle des mutations du paysage industriel, via notamment la montée des logiques financières et les conséquences concrètes qu’elle implique (multiplication des fusions et acquisitions, des opérations de réorganisation et d’externalisation, tout cela sous l’œil expert de consultants divers venus de cabinets extérieurs aux entreprises concernées). Dans la même ligne que des films comme Ressources Humaines [3], ou Ils ne mourraient pas mais tous étaient frappés [4], Violence des échanges en milieu tempéré ne se contente pas de donner une vision réaliste du monde du travail, notamment à l’usine - ce qui serait déjà beaucoup, étant donnée la rareté de telles représentations au cinéma-, mais constitue également une bonne illustration des travaux de Christophe Dejours sur la « banalité du mal » telle qu’elle peut s’incarner aujourd’hui dans le travail [5]. Voilà donc un film stimulant à plus d’un titre, à voir aussi bien en classe que dans le cadre d’une entreprise. Et qui ne manquera sûrement pas de susciter débats et réactions, ce qui n’est pas la moindre utilité d’une telle œuvre, fût-elle de fiction.



NOTES

[1Agrégé de sciences économiques et sociales.

[2Voir notamment l’ouvrage d’Annie Thébaud-Mony, directrice de recherche à l’Inserm : Travailler peut nuire gravement à votre santé, La Découverte, 2007.

[3De Laurent Cantet (1999).

[4De Sophie Bruneau et Marc-Antoine Roudil (2006).

[5Voir notamment Souffrances en France, Seuil, 1998.