Article publié le mardi 11 août 2009 dans



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Adieu Gary

Un long-métrage de Nassim Amaouche (France, 1h15), sorti en salles le 22 juillet 2009



Par Igor Martinache [1]

Il est une métaphore que les libéraux - les néo surtout, mais aussi les ultra et les autres [2]- affectionnent particulièrement : celle du Code de la route comme système idéal de régulation sociale [3]. Les seules règles légitimes y apparaissent en effet comme celles qui minimisent les risques de collision entre véhicules. Seul problème : dans la vie sociale, les collisions se produisent aussi biens souvent à distance [4]. C’est ce que vient joliment rappeler Adieu Gary, premier long-métrage du très prometteur Nassim Amaouche. Le film s’ouvre justement par une scène où Icham (Mhamed Arezki) vient chercher son grand frère Samir (Yasmine Belmadi) qui sort de prison. Mais ce n’est pas sur le bitume que la voiture évolue, mais sur les rails d’une voie de chemin de fer désaffectée. Image aussi impressionnante que lourde de sens. Incarcéré pour trafic de cannabis, Samir retrouve donc son village et ses habitants, mais surtout son père Francis (Jean-Pierre Bacri), ouvrier au chômage depuis la fermeture de la cimenterie locale. La mère, elle, est décédée, et on apprend simplement qu’elle a émigré du Maroc durant son enfance avec son père, ancien collègue de Francis. Le village, où le temps semble s’être arrêté avec l’activité industrielle, évoque un peu ces hameaux du Far-West où la conquête de l’Ouest n’a fait qu’une halte.

Complètent cette galerie de portraits : Maria (Dominique Reynaud), la voisine qui entretient une liaison avec Francis, qu’eux seuls croient secrète, son fils José, adolescent mutique qui partage son temps entre l’attente du retour d’un père qu’il croit être Gary Cooper, et le visionnage des films de ce dernier, Abdel (Hab-Eddine Sebiane), dont le fauteuil roulant sert à dissimuler le « shit » et les recettes de sa vente [5], sa sœur Nejma (Sabrina Ouazani), serveuse dans le bar local, et leur père (Mohamed Mahmoud Ould Mohamed) dont on ne connaît pas le nom, comme pour signifier la réduction d’identité que la migration a pu exercer sur lui [6].

Grâce à Icham, Samir retrouve rapidement un emploi [7] dans le supermarché local, mais il lui faut accepter pour cela de porter un déguisement, qui varie selon l’animation du jour - car dans la grande surface, contrairement au village, tout doit bouger très rapidement. Pour la semaine du fromage par exemple, c’est en souris qu’il lui faut apparaître pour mettre les articles en rayon. Difficile dans un tel accoutrement de séduire Nejma, et plus largement de se construire une image positive de soi [8].

On l’aura compris, dans Adieu Gary, il est question de la fin d’un monde et du commencement d’un autre, marqué par l’incertitude et une certaine forme d’immobilité. La désindustrialisation et ses conséquences pour l’emploi sont dépeintes dans leurs différentes facettes. Icham, projette de partir à Marrakech travailler dans le restaurant qu’un de ses copains compte ouvrir. Il apprend pour cela assidûment l’Arabe littéraire en rentrant du supermarché, dont il ne connaissait pas un mot auparavant, et incarne ainsi ce fantasme du « retour au bled » de ceux qui ne l’ont pas connu dont Francis ne semble pas comprendre les racines [9]. Comme son frère Samir ou les jeunes rencontrés par Eric Marlière, Icham souhaite simplement « s’en sortir », « devenir quelqu’un », mais ses marges de manœuvre sont comme celles de sa voiture, bien étroites. Chaque personnage construit comme lui ses propres projections, et pour beaucoup de ces jeunes dont l’accession au statut d’adulte et surtout aux propriétés qu’il implique sont problématiques, la pratique religieuse semble fournir un support de substitution [10]. Hormis Francis, plus aucun ne semble croire à la lutte collective, et c’est ainsi que le local syndical est reconverti en salle de prière.
La question de la transmission est ainsi également au centre du film, et celle de la famille et de ses mutations est ainsi également abordée, de par les différentes configurations que Nassim Amaouche nous donne à voir [11]. Ainsi de José qui ne prend la parole que pour accepter Francis comme nouveau père. Ou du père de Nejma qui ne comprend pas que sa fille porte des « chemises d’homme » mais la laisse aller sous les reproches d’Abdel.

Adieu Gary semble chercher à montrer certaines réalités sociales plutôt qu’à les juger, et bat ce faisant en brèche certaines idées reçues [12]. Dans cet hommage certainement voulu au génial Romain Gary, dont les ouvrages sont également emplis de personnages bigarrés en quête d’idéal, il s’efforce de restituer la pluralité des points de vue, mais aussi leurs contradictions. Icham, Samir et Abdel ne semblent ainsi en rien dérangés de s’amuser avec un jeu vidéo où ils incarnent les soldats étasuniens chargés de massacrer les « terroristes » islamistes en Irak ou en Afghanistan...

Servi du reste par de belles prises de vue [13], une musique qui ne l’est pas moins, et un très bon jeu d’acteurs (de Jean-Pierre Bacri bien sûr, mais aussi de Yasmine Belmadi, malheureusement récemment décédé dans un accident de scooter), Adieu Gary est aussi une vraie réussite esthétique, où la poésie ne manque pas. Manière de montrer après Ken Loach, Robert Guédiguian et surtout Pier Paolo Pasolini que « social » et poésie ne s’excluent pas. Reste sur le fond qu’on pourra être gêné par le fait qu’à l’instar de presque tous ses personnages, Nassim Amaouche semble quelque peu résigné face aux tensions qu’il met à jour. Le malaise social qu’il dépeint semble ainsi résulter d’un « processus sans sujet », tant sont absents les responsables - employeurs - dirigeants du supermarché, ou ceux qui ont décidé la fermeture de la cimenterie-, élus ou policiers [14]. Si certaines touches d’espoir sont timidement rajoutées à la toile - comme ce plateau de fruits de mer que Samir s’accorde enfin, ou la machine que Francis tient à finir de réparer-, le message qu’Adieu Gary semble délivrer peut-être trop implicitement semble bien être que ce n’est que par le collectif et la lutte que l’on peut espérer « s’en sortir » [15].



NOTES

[1Merci à Jean-Michel pour ses remarques avisées

[2Jean-Claude Michéa notamment défend dans ses écrits la thèse stimulante selon laquelle libéralisme économique et libéralisme culturel seraient les deux faces d’une même médaille, même si on peut discuter des lectures dont il fait de certains travaux sociologiques, à commencer par ceux de Bourdieu ou Foucault

[3Métaphore notamment développée par Louis Rougier qui opposait son libéralisme aux règles évolutives à celui des « manchesteriens » qui laissent les automobilistes circuler dans l’ « anarchie », et les « planistes » qui imposent itinéraires et heures de sortie, voir François Denord, Néo-libéralisme version française. Histoire d’une idéologie politique, Paris, Demopolis, 2007

[4On pourrait du reste mentionner l’existence de ce que les économistes appellent les « externalités », conséquences sur les tiers d’une activité qui peuvent être positives - comme la pollinisation des verges voisins par les abeilles d’un apiculteur-, ou négatives, comme les différentes formes de pollution, ou encore les embouteillages dans le cas qui nous intéresse

[5Une cachette qui vient en quelque sorte « annuler » l’effet des discriminations policières dont peuvent faire l’objet des jeunes hommes d’ascendance africaine ou vêtus dans un style « banlieue ». Voir les résultats de la récente enquête dirigée par Fabien Jobard, « Police : la réalité des « contrôles au faciès » établie », Le Monde, 1er juillet 2009

[6Sur cette question, on peut notamment se reporter aux écrits d’Abdelmalek Sayad, à commencer par La double absence. Des illusions de l’émigré aux souffrances de l’immigré, Paris, Seuil, 1999

[7Ce qui n’est pourtant pas évident pour un sortant de prison

[8Sur la relation entre statut d’emploi, protection sociale et construction de l’individualité, voir les travaux de Robert Castel, notamment La montée des incertitudes, Paris, Fayard, 2009

[9Sur ce rapport des jeunes « de cité » pourtant nés et socialisés en France, voir notamment l’enquête riche en extraits d’entretiens d’Eric Marlière, La France nous a lâchés, Paris, Fayard, 2008.
Voir aussi sur ce même thème l’analyse longitudinale des "enfants de parents immigrés" menée par Jean-Luc Richard à partir de l’Echantillon démographique permanent (EDP) de l’INSEE dans Partir ou rester ?, Paris, PUF, 2004, où il écrit notamment en conclusion que « les jeunes issus de l’immigration nés en France n’ont pas les mêmes représentations que leurs parents pour ce qui concerne les choix d’installation en France ou ailleurs : les formulations des appréciations s’appuient sur des situations socio-économiques et des motivations différentes, relatives au niveau de vie qu’ils connaissent ou espèrent dans le pays où ils vivent et où ils sont souvent nés [...]. Depuis quelques années, les enjeux sociaux ne se limitent plus aux débats autour du travail, mais concernent davantage les rapports entre générations, les politiques d’habitat, la cohésion sociale/ Ces questions concernent la vie quotidienne et les relations sociales de l’ensemble des citoyens qu’ils siopent enfants d’immigrés ou non. Le cycle de vie normal de naguère disparaît, peu à peu, au profit de situations nouvelles où incertitudes et ruptures constituent les traits dominants » (p.204).
Enfin, sur la tension des rapports intergénérationnels au sein de la classe ouvrière, on peut se reporter à l’enquête magistrale que Stéphane Beaud et Michel Pialoux ont menée aux usines Peugeot de Sochaux-Montbéliard, Retour sur la condition ouvrière, Paris, Fayard, 1999

[10Sur cette question, voir en particulier Nathalie Kapko, L’Islam, un recours pour les jeunes, Paris, Presses de Sciences-po, 2007

[11Voir François de Singly, Sociologie de la famille contemporaine, Paris, Armand Colin, 2007 [3ème éd.]

[12Comme celle qui voudrait que les difficultés des jeunes nés de parents immigrés se concentreraient dans les quartiers d’habitat social des grandes métropoles. En contrepoids, voir le remarquable ouvrage de Nicolas Renahy, Les gars du coin, Paris, La Découverte, 2007

[13Le directeur de la photographie n’est autre que Samuel Collardey, à qui l’on doit L’apprenti

[14Ce qui n’est pas sans faire penser à la manière dont les médias dépeignent la « crise » actuelle, notamment dans sa composante financière initiale. Ainsi, hormis le bouc-émissaire, certes bien coupable, incarné par Bernard Madoff (voir Ibrahim Warde, « Bernard Madoff, à la barbe des régulateurs de la finance », Le Monde diplomatique, août 2009, pp.4-5), les artisans et autres vendeurs de CDO (Collateral Debt Obligations) et plus généralement la connivence coupable qui unit les grandes banques d’investissement n’est guère dénoncée que par un Frédéric Lordon (voir par exemple La crise de trop - Reconstruction d’un monde failli, Paris, Fayard, 2009)

[15Tel est aussi en substance le message du dernier film de Ken Loach, Looking for Eric (2009) quoique montré d’une toute autre manière