Article publié le mercredi 17 avril 2013 dans



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Le sociologue Raymond Boudon est décédé



Par Pierre Demeulenaere

Raymond Boudon, né en 1934, mort le 10 avril 2013, est l’un des sociologues français les plus connus à l’étranger, et il est considéré comme l’un des plus importants des cinquante dernières années. Membre de l’Institut de France, il avait auparavant fait l’essentiel de sa carrière à l’université de Paris-Sorbonne (1978-2002). Ses ouvrages, très nombreux, ont souvent été traduits en anglais, et certains le sont dans de nombreuses langues. Il était membre des académies les plus prestigieuses des pays où existe une importante tradition scientifique.

Ses travaux relèvent essentiellement de trois domaines qu’il a fortement marqués de son apport. Par la rédaction de son ouvrage, L’inégalité des chances (1973), qui est considéré, au niveau international, comme un classique des sciences sociales du XXe siècle, Raymond Boudon s’est imposé comme un analyste très fin des mécanismes sociaux conduisant, dans le domaine des choix scolaires, au renforcement des inégalités. Ses analyses laissaient de côté toute intériorisation d’une culture de classe ou toute stratégie de domination d’un groupe sur l’autre, pour montrer comment les choix des acteurs, dans des situations sociales de départ différentes, conduisent à des trajectoires différentes : en fonction de la position sociale de départ, les avantages d’études longues sont ainsi différents ; ceci fait que certains s’orientent plus aisément vers celles-ci que d’autres ; ceux qui font le choix d’études courtes laissent ainsi la place à ceux qui ont la possibilité de faire des études plus longues, en sorte que les inégalités de départ soient renforcées. Cette analyse avait le mérite de la simplicité et de la fécondité explicative. Elle insistait sur la logique des choix des individus dans leur situation de départ et sur leurs conséquences à un niveau macro-social. Cet ouvrage inspire encore aujourd’hui des courants importants des sciences sociales, comme la sociologie analytique, à travers l’importance du recours aux mécanismes comme stratégie explicative centrale des phénomènes sociaux. Il a donné d’emblée le style de Boudon, fait de clarté, de simplicité et de rigueur analytique, à l’abri de toute envolée lyrique ou de tout recours à des concepts obscurs et grandiloquents.

Raymond Boudon s’est alors orienté vers une théorisation plus générale de ce que, à la suite d’autres auteurs, il a nommé l’individualisme méthodologique. Il y insistait sur deux choses : d’une part les phénomènes sociaux doivent être expliqués à partir des décisions individuelles intervenant dans un cadre social. Il n’y a pas de « forces sociales » en acte, directement. D’autre part, il importe de comprendre la logique de choix de ces acteurs responsables de la vie sociale. Cela ne signifie évidemment pas que les acteurs soient situés dans un vacuum social. Au contraire, c’est à partir de leur position et de leur situation particulière, compte tenu de leurs croyances et de leurs valeurs, qu’ils agissent et évoluent. Toutefois, le concept de rationalité est alors essentiel pour saisir la formation de ces choix. Raymond Boudon a largement fait référence au principe de rationalité tel qu’il est utilisé par les économistes, qui l’associent à une optimisation de l’utilité individuelle. Sans renoncer à la considération de l’importance de ce modèle, Boudon en a toutefois à la fois indiqué les limites et recommandé l’élargissement : d’une certaine manière, il en a été l’un des critiques les plus précis. Il a insisté en particulier sur les notions de rationalité cognitive et de rationalité axiologique.

L’idée centrale de ses travaux, contraire à une longue tradition des sciences sociales, et renouant en quelque sorte avec la philosophie des Lumières, est d’insister sur la capacité de la rationalité à déterminer des choix pertinents en matière de croyances mais aussi en termes de choix des valeurs : à partir de là, ces concepts de rationalité élargie et renouvelée peuvent expliquer les choix des acteurs en situation d’information limitée, ou dans leur position historique ou sociale particulière, qui peut les amener à adopter, pour de bonnes raisons, des croyances fausses, et à modifier leurs engagements moraux. Boudon s’est intéressé à la logique de l’évolution des choix moraux, tenant compte de l’évolution des choix en fonction du changement des situations sociales et des informations. S’il ne niait pas l’existence l’irrationalité ou de l’inconscient, il pensait que l’on ne pouvait les théoriser qu’à partir d’un point de vue rationnel, et que celui-ci avait donc un primat méthodologique. Il ne pensait pas que l’irrationalité ou les émotions soient en dernière analyse les responsables des jugements cognitifs ou des jugements moraux : il fallait nécessairement se référer à une théorie de la rationalité pour avoir une base (précisément « rationnelle ») aussi bien de la connaissance que des évaluations sociales. Même s’il s’est intéressé à la psychologie cognitive et à ses développements, et qu’il s’est souvent référé à ses résultats, il n’en acceptait ni une version irrationaliste radicale, ni une tendance à l’extériorité par rapport à la variation des positions sociales.

Ceci a conduit Raymond Boudon a une troisième grande dimension de son apport théorique : une réflexion sur les engagements normatifs et leur justification. Il s’est opposé fortement, en ce domaine, au culturalisme, et aux versions récentes d’une sociologie insistant sur la primauté des appartenances de groupe ou de classe sur les engagements moraux universalistes pouvant être valables pour toute personne humaine, dans des situations sociales favorables ou d’information adaptée. Il s’est opposé à ces deux tendances sur deux plans différents, néanmoins liés et interdépendants. D’un point de vue explicatif, dans le domaine des valeurs, on ne peut expliquer nombre de comportements individuels que si l’on fait référence à un sens de la justice par-delà l’intérêt individuel ou les appartenances culturelles. Ainsi la justification de la démocratie, l’abolition de l’esclavage, le dépassement des situations d’exploitation, la condamnation de l’excision, la suppression de la peine de mort, la reconnaissance des droits des homosexuels, ne peuvent s’expliquer que par référence à des systèmes de bonnes raisons qu’endossent les acteurs dans des circonstances d’information adéquate. C’est pourquoi ce point de vue explicatif est enraciné dans un point de vue normatif, qui permet de fonder la référence à ces bonnes raisons endossées par les acteurs. Raymond Boudon a de fait été également un théoricien du libéralisme politique : son idée était que toute théorie de la liberté individuelle ou de l’émancipation nécessitait un recours à des principes de rationalité, et que cette rationalité pouvait être présente de manière ordinaire, pour tous les acteurs, et fonder leur liberté. C’est ainsi une théorie fondamentalement démocratique. Raymond Boudon était un homme sympathique, gai, rieur, peut-être un peu timide, travailleur acharné. Il donnait l’impression d’être parfaitement délivré de toute forme de ressentiment. Homme de convictions, il en avait essentiellement deux. La première est qu’il y a une possibilité de connaissance scientifique du monde social ; la deuxième est qu’il y a des bases solides pour la construction d’un monde juste. Ces deux convictions s’identifiaient en réalité à son engagement en faveur de la rationalité.