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	<title>Liens Socio</title>
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	<description>Liens Socio est un portail francophone g&#233;n&#233;raliste d'informations en sciences sociales, fond&#233; en 2001 par Pierre Merckl&#233;. R&#233;alis&#233; d&#233;sormais en association avec Revues.org, Liens Socio a pour vocation de rendre compte, en toute ind&#233;pendance, de l'actualit&#233; des sciences sociales dans toutes leurs dimensions : manifestations scientifiques et appels &#224; contributions, offres de postes et d'emploi, bourses et prix&#8230; Il propose &#233;galement une veille de l'actualit&#233; &#233;ditoriale des sciences sociales, avec la publication de comptes rendus de publications r&#233;centes, r&#233;dig&#233;es par un vaste r&#233;seau de contributeurs, qu'ils soient doctorants en sciences sociales, professeurs de sciences &#233;conomiques et sociales, chercheurs ou enseignants-chercheurs.</description>
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		<title>Choisit-on ses croyances ?</title>
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		<dc:creator>Pierre Merckl&#233;</dc:creator>
		
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		<description>&lt;img class=&quot;spip_logos&quot; alt=&quot;&quot; align=&quot;left&quot; src=&quot;http://www.liens-socio.org/IMG/arton7264.png?1319144655&quot; width=&quot;358&quot; height=&quot;570&quot; /&gt;Par Raymond Boudon Liens Socio a le plaisir de publier dans sa rubrique &#171; Id&#233;es &#187; le texte de la conf&#233;rence prononc&#233;e par Raymond Boudon le 13 octobre 2011 &#224; la Maison de la recherche de l'universit&#233; Paris-Sorbonne, dans le cadre des conf&#233;rences publiques du cyle &#171; Actualit&#233; des sciences sociales &#187;, organis&#233; par le D&#233;partement de sociologie de l'universit&#233; Paris-Sorbonne (Paris IV) avec le soutien du GEMASS (organisateurs : R. Keucheyan et D. Lapeyronnie). Une question essentielle La question de (...)
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 <content:encoded>&lt;img class='spip_logos' alt=&quot;&quot; align=&quot;right&quot; src=&quot;http://www.liens-socio.org/local/cache-vignettes/L95xH150/arton7264-54008.png&quot; width='95' height='150' style='height:150px;width:95px;' /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Par Raymond Boudon&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Liens Socio&lt;i&gt; a le plaisir de publier dans sa rubrique &#171; Id&#233;es &#187; le texte de la conf&#233;rence prononc&#233;e par Raymond Boudon le 13 octobre 2011 &#224; la Maison de la recherche de l'universit&#233; Paris-Sorbonne, dans le cadre des conf&#233;rences publiques du cyle &#171; Actualit&#233; des sciences sociales &#187;, organis&#233; par le D&#233;partement de sociologie de l'universit&#233; Paris-Sorbonne (Paris IV) avec le soutien du GEMASS (organisateurs : R. Keucheyan et D. Lapeyronnie).&lt;/i&gt;&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Une question essentielle&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;La question de l'explication des croyances, &#8211; la question de savoir pourquoi on croit &#224; ce qu'on croit &#8211;, est essentielle pour les anthropologues, les sociologues et g&#233;n&#233;ralement pour toutes les sciences humaines. C'est pourquoi tous les grands noms de la sociologie, Max Weber, Durkheim, Pareto et bien d'autres, y ont consacr&#233; beaucoup d'&#233;nergie. Entre les deux guerres, la question a m&#234;me &#233;t&#233; &#233;rig&#233;e en sp&#233;cialit&#233; sous l'&#233;gide de Max Scheler et de Karl Mannheim, une sp&#233;cialit&#233; baptis&#233;e un peu malencontreusement &#171; sociologie de la connaissance &#187;. Je pr&#233;f&#232;re pour ma part parler plut&#244;t de &#171; sociologie des id&#233;es &#187;, car une id&#233;e peut &#234;tre vraie ou fausse, tandis qu'une connaissance fausse est une contradiction dans les termes.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Cinq types de th&#233;ories&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Un survol de l'abondante litt&#233;rature relative &#224; la question de l'explication des croyances permet d'en esquisser la &#171; cartographie &#187; et, au-del&#224;, de soumettre les divers types de th&#233;ories qu'on peut identifier &#224; une discussion permettant d'estimer leur validit&#233; et leur puissance explicative. Cette cartographie permet de distinguer cinq types de th&#233;ories. Je pr&#233;cise que je prends le mot &#171; croyance &#187; en un sens large, couvrant aussi bien les croyances religieuses que les croyances aux v&#233;rit&#233;s scientifiques ou les croyances normatives.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les th&#233;ories dualistes &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Le premier type de th&#233;orie peut &#234;tre qualifi&#233; de &lt;i&gt;dualiste&lt;/i&gt;. Il est de loin le plus r&#233;pandu et prend des formes tr&#232;s variables. Il est repr&#233;sent&#233; notamment par Pareto (1916) ou par Karl Mannheim (1929) et par les innombrables continuateurs qui reprennent aujourd'hui leurs sch&#233;mas explicatifs, sans toujours le savoir et en tout cas sans toujours le dire.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Ces auteurs ont en commun d'opposer deux sortes d'id&#233;es : les convictions auxquelles on adh&#232;re parce qu'elles sont fond&#233;es, et les autres. Les premi&#232;res ne posent pas de probl&#232;mes particuliers : on croit que 2 et 2 font 4 parce que 2 et 2 font 4 ou que la plupart des cygnes sont blancs parce que la plupart des cygnes que l'on peut voir sont blancs. Les secondes soul&#232;vent la question des causes qui font qu'on y adh&#232;re. Pourquoi certains croient-ils &#224; l'immortalit&#233; de l'&#226;me ? Pourquoi croit-on que le contr&#244;le de soi est une bonne chose ? Pourquoi accepte-t-on ou rejette-t-on le lib&#233;ralisme ou le socialisme ? Pareto et Mannheim r&#233;pondent qu'il faut imputer ce type de croyances &#224; des causes infra-individuelles &#233;chappant &#224; la rationalit&#233;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Car l'un et l'autre partent du principe qu'on ne peut qualifier de rationnelle qu'une croyance logiquement ou empiriquement fond&#233;e. Ainsi, remarque Pareto, la rationalit&#233; explique les principes de navigation mis en &#339;uvre par les marins grecs de l'Antiquit&#233; : ils repr&#233;sentaient de bons moyens eu &#233;gard aux connaissances de l'&#233;poque pour permettre une navigation rapide et s&#251;re. Mais la rationalit&#233; ne peut expliquer qu'ils aient sacrifi&#233; &#224; Pos&#233;idon avant de prendre la mer. Cette derni&#232;re pratique ne peut &#234;tre imput&#233;e, selon lui, qu'&#224; des causes inconscientes &#233;chappant tout autant &#224; la rationalit&#233; que les m&#233;canismes de la digestion.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Une remarque s&#233;mantique. En toute rigueur, ce type de causes devrait &#234;tre qualifi&#233; d'a-rationnel plut&#244;t que d'irrationnel (Boudon 2009). Il serait en effet absurde de parler d'irrationalit&#233; &#224; propos des m&#233;canismes de la digestion. Mais il est plus simple de s'en tenir &#224; l'usage. Ou mieux, de qualifier de causes &#171; infra-individuelles &#187; ou encore de causes &#171; mat&#233;rielles &#187;, les causes &#233;chappant &#224; l'esprit de l'individu.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Exemple d'analyse d&#233;velopp&#233;e par Pareto dans le cadre du sch&#233;ma dualiste. Les pourfendeurs socialistes de la propri&#233;t&#233; priv&#233;e, qui pullulaient de son temps et qu'il honnissait, tentent de se convaincre par des raisonnements du type : &#171; On vit bien quand on vit selon la Nature ; la Nature n'admet pas la propri&#233;t&#233; ; donc on vit bien quand il n'y a pas de propri&#233;t&#233; &#187;. Le syllogisme est impeccable dans la forme, mais d&#233;pourvu de toute valeur d&#233;monstrative, car il prend le mot &#171; Nature &#187; en deux sens diff&#233;rents dans la majeure et dans la mineure. Dans la majeure (&#171; on vit bien quand on vit selon la nature &#187;), le mot &#171; Nature &#187; &#233;voque l'id&#233;e d'une vie correspondant aux tendances profondes de l'homme, alors que dans la mineure (&#171; la Nature n'admet pas la propri&#233;t&#233; &#187;), il &#233;voque l'opposition du naturel &#224; l'artificiel (Pareto 1916, r&#233;&#233;dition 1968, &#167; 1546). La force d&#233;monstrative du syllogisme est donc illusoire. En fait, le d&#233;tracteur de la propri&#233;t&#233; s'auto-illusionne, explique Pareto. Il croit que sa croyance est fond&#233;e sur des raisons. Mais cela ne peut &#234;tre le cas car une argumentation sp&#233;cieuse ne saurait &#234;tre selon lui la cause&lt;i&gt; &lt;/i&gt;r&#233;elle d'une conviction. Pareto propose finalement d'expliquer la croyance qu'il impute &#224; son sujet fictif, non par l'argumentation qu'il lui pr&#234;te, mais par des sentiments dont il juge in&#233;vitable de postuler l'existence, mais qui&lt;i&gt; &lt;/i&gt;ont l'inconv&#233;nient d'&#234;tre inconscients chez le sujet et inobservables pour le sociologue.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Mais la th&#233;orie de Pareto soul&#232;ve une question peut-&#234;tre plus d&#233;routante encore. &#171; L'histoire des sciences est un cimeti&#232;re d'id&#233;es fausses &#187;, a-t-il &#233;crit. Nul ne peut le nier. Mais l'on r&#233;pugne spontan&#233;ment &#224; imputer les croyances discr&#233;dit&#233;es des hommes de science &#224; des sentiments de ce genre, m&#234;me lorsqu'elles nous semblent &#233;tranges. Le g&#233;ocentrisme est d&#233;finitivement discr&#233;dit&#233; et le phlogistique consid&#233;r&#233; comme chim&#233;rique, mais personne n'a jamais soutenu que les convictions scientifiques en question aient &#233;t&#233; le fait de forces occultes : de causes &#171; mat&#233;rielles &#187; ou &#171; infra-individuelles &#187;. Si l'on se garde spontan&#233;ment d'expliquer les croyances discr&#233;dit&#233;es des hommes de science par l'action de forces irrationnelles, pourquoi faudrait-il y faire appel s'agissant des croyances ordinaires ? O&#249; en outre placer la fronti&#232;re entre connaissances ordinaires et connaissances scientifiques ?&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Karl Mannheim (1929) part lui aussi du principe que toutes sortes de croyances r&#233;sultent de forces irrationnelles, mais il ne se contente pas, &#224; la diff&#233;rence de Pareto, d'en postuler l'existence. Il fait un pas de plus et tente d'en pr&#233;ciser l'origine en reprenant l'hypoth&#232;se de Marx selon laquelle la position de classe d'un individu d&#233;formerait ses vues sur le monde. Seuls les &#171; intellectuels flottants &#187; seraient en mesure, selon lui, de d&#233;crypter les croyances de ceux qui n'ont pas la chance de flotter au-dessus des classes sociales. Car Mannheim avait bien compris qu'un tel postulat &#233;tait indispensable. Sinon, les hypoth&#232;ses de Marx et les siennes &#233;taient condamn&#233;es &#224; tomber, comme les id&#233;es de tout un chacun, dans le trou noir du d&#233;terminisme social.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Si je me suis appesanti sur les sch&#233;mas explicatifs des croyances port&#233;s sur le march&#233; par les th&#233;ories v&#233;n&#233;rables de Pareto et de Mannheim, c'est qu'il n'est pas difficile d'en discerner la pr&#233;sence dans diverses mouvances importantes des sciences sociales d'aujourd'hui.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Ainsi, on retrouve couramment chez les &#233;conomistes l'id&#233;e de Pareto que l'on peut expliquer rationnellement les moyens que l'individu se donne pour atteindre ses objectifs, mais qu'il faut expliquer par l'action de forces infra-individuelles ces objectifs m&#234;mes, ainsi que les croyances positives et normatives qui pilotent son comportement. Le Prix Nobel Herbert Simon (1983) a exprim&#233; cette id&#233;e de fa&#231;on particuli&#232;rement claire : &#171; la rationalit&#233; est pleinement &lt;i&gt;instrumentale&lt;/i&gt;. Elle ne peut nous dire o&#249; aller, mais au mieux comment y aller de la meilleure fa&#231;on &#187;. Simon est de ceux dont la th&#233;orie de la rationalit&#233; s'est r&#233;v&#233;l&#233;e la plus influente, y compris sur la sociologie et notamment la sociologie des organisations.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Comme Fran&#231;ois Chazel l'a montr&#233;, on retrouve le sch&#233;ma dualiste de l'explication des comportements et des croyances chez Parsons. La rationalit&#233; permet de choisir les meilleurs moyens d'atteindre un objectif. Mais elle est impuissante &#224; expliquer les croyances ou les objectifs que se donnent les individus (Chazel 2000, 129).&lt;/p&gt; &lt;p&gt;La sociologie courante admet souvent, elle aussi, que les croyances des individus sont l'effet des m&#233;canismes de la socialisation primaire ou secondaire. La mouvance sociologique d'inspiration marxiste reprend la m&#234;me id&#233;e, mais insiste avec Mannheim sur le r&#244;le de la position de classe dans la d&#233;termination du contenu des croyances.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Le m&#234;me dualisme se retrouve chez les sociobiologistes, les forces infra-individuelles qu'ils &#233;voquent &#233;tant de nature, non plus psychologique comme chez Pareto ou sociale comme chez Mannheim, mais biologique. L'hypoth&#232;se des sociobiologistes est que, au cours de l'&#233;volution, les groupes humains auraient &#233;t&#233; &#233;quip&#233;s sous l'effet du hasard des mutations de principes de comportement qui les auraient favoris&#233; ou d&#233;favoris&#233; dans leurs conflits avec d'autres groupes et par l&#224; auraient facilit&#233; ou inhib&#233; leur capacit&#233; de survie et de reproduction. C'est ainsi par exemple que le criminologue James Q. Wilson (1993) explique l'universalit&#233; de certains principes moraux comme le contr&#244;le de soi ou le sens de l'&#233;quit&#233;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;En r&#233;sum&#233;, pour les dualistes, il existe des croyances qui s'imposent sous l'effet de la rationalit&#233;, comme la croyance que 2 et 2 font 4, que les cygnes sont blancs ou qu'il vaut mieux &#233;viter de traverser une rue en fermant les yeux, mais aussi toutes sortes de croyances qui s'imposent sous l'effet de forces infra-individuelles de nature psychologique, sociale, voire biologique. La difficult&#233; est que ces forces infra-individuelles sont le plus souvent au mieux tr&#232;s conjecturales, quand elles ne sont pas carr&#233;ment occultes.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les th&#233;ories utilitaristes&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Sensibles aux difficult&#233;s des conceptions dualistes des croyances, d'autres th&#233;oriciens se sont mis en qu&#234;te d'une th&#233;orie moniste. Une premi&#232;re variante de cette conception moniste, &#8211; la variante utilitariste &#8211;, veut que les convictions de l'&#234;tre humain lui soient en g&#233;n&#233;ral inspir&#233;es par des consid&#233;rations d'utilit&#233;, m&#234;me s'il ne veut pas toujours se l'avouer. L'utilitarisme a exerc&#233; une influence, non seulement intellectuelle, mais politique et historique majeure.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Comme les th&#233;ories dualistes, l'utilitarisme comporte de nombreuses variantes qui se caract&#233;risent toutefois par un noyau commun : elles tentent de ramener le vrai, le bon, le l&#233;gitime et les autres valeurs &#224; une valeur ultime, l'utilit&#233;, qu'il s'agisse de l'utilit&#233; pour tel ou tel groupe ou de l'utilit&#233; pour un individu. On croit &#224; X parce qu'on voit X comme utile, soit &#224; soi-m&#234;me, soit &#224; tel groupe auquel on se sent appartenir.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cette th&#233;orie a &#233;t&#233; propos&#233;e notamment par Nietzsche. Pour lui, le vrai serait un d&#233;guisement de l'utile : &#171; la fausset&#233; d'un jugement n'est pas une objection contre ce jugement &#187; (Nietzsche 1886, 4). Ce qui veut dire en termes simples qu'un jugement peut &#234;tre faux et en m&#234;me temps utile. En effet, si la v&#233;rit&#233; n'est qu'une couverture de l'utilit&#233;, il n'y a aucune raison de consid&#233;rer un jugement faux comme d&#233;nu&#233; de valeur &#224; partir du moment o&#249; il a une utilit&#233;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Les mouvances utilitariste et pragmatiste sont travers&#233;es par la m&#234;me ambition que le nietzsch&#233;isme : &#233;laborer une th&#233;orie unifi&#233;e des valeurs et des convictions auxquelles adh&#232;re l'&#234;tre humain. Utilitarisme et pragmatisme partagent l'intuition fondamentale que les convictions humaines ont une fonction d'adaptation, m&#234;me si elles ne sont pas v&#233;cues comme telles par ceux qui y adh&#232;rent. La diff&#233;rence entre l'utilitarisme et le pragmatisme est surtout que le second insiste sur les effets des &#233;motions dans l'explication de l'action, des croyances et des comportements. Ainsi, pour William James (1902), les convictions religieuses s'imposent &#224; l'esprit du croyant en raison de leurs effets psychologiques b&#233;n&#233;fiques : elles lui donnent l'impression de vivre une vie meilleure et mieux remplie. Mais les diff&#233;rences entre utilitarisme et pragmatisme sont t&#233;nues. On le voit &#224; l'exemple des travaux de Clifford Geertz (1964), qui combinent les intuitions des deux mouvements. Pour lui, l'adh&#233;sion aux id&#233;ologies s'explique parce qu'elles ont une capacit&#233; de mobilisation, cette derni&#232;re d&#233;pendant des &#233;motions qu'elles suscitent dans l'esprit du public auquel elles s'adressent.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Je me contente d'indiquer sans d&#233;velopper ce point que le mouvement de pens&#233;e utilitariste a eu une influence politique dont on ne mesure pas toujours l'importance (Boudon 2010). Les mouvements nationalistes, racistes ou communistes ont &#233;t&#233; l&#233;gitim&#233;s dans le pass&#233; par des th&#233;ories dont divers auteurs avaient convaincu beaucoup de leurs contemporains qu'elles &#233;taient utiles &#224; la soci&#233;t&#233;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les th&#233;ories naturalistes &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Charles Darwin a inspir&#233; une deuxi&#232;me variante du monisme, tr&#232;s &#224; la mode aujourd'hui. Il avait sugg&#233;r&#233;, dans &lt;i&gt;The Descent of Man&lt;/i&gt;, que l'adoption de mots nouveaux proc&#232;de peut-&#234;tre d'un processus de s&#233;lection analogue &#224; ceux qu'il avait d&#233;crits une dizaine d'ann&#233;es auparavant dans &lt;i&gt;L'Origine des esp&#232;ces&lt;/i&gt;. Cette id&#233;e a &#233;t&#233; reprise dans les derni&#232;res ann&#233;es, notamment par Richard Dawkins (1976), puis par l'&#233;minent sociologue anglais Gary Runciman (2009) et &#233;tendue des mots aux croyances. &#192; l'instar des g&#232;nes, qui se reproduisent &#224; travers les individus, sont sujets &#224; des mutations et sont s&#233;lectionn&#233;s en raison de leur capacit&#233; adaptative, les &#171; m&#232;mes &#187;, sortes de particules culturelles &#233;l&#233;mentaires, seraient capables de se transf&#233;rer d'un individu &#224; l'autre sous l'effet de l'imitation. Ils seraient sujets &#224; des mutations et s&#233;lectionn&#233;s en raison de leur capacit&#233; adaptative, de leur &lt;i&gt;fitness&lt;/i&gt;. Gr&#226;ce &#224; cette analogie entre g&#232;nes&lt;i&gt; &lt;/i&gt;et &#171; m&#232;mes &#187;, les m&#233;m&#233;ticiens tentent de r&#233;duire les ph&#233;nom&#232;nes culturels &#224; des m&#233;canismes faisant abstraction du contenu des id&#233;es et de leur traitement dans l'esprit des individus (Guillo 2009).&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Or un &#171; m&#232;me &#187; aussi trivial qu'un jeu de mots n'a de chances de se propager que si l'individu qui le colporte a des raisons de s'attendre &#224; ce qu'il soit compris et appr&#233;ci&#233;. D'un autre c&#244;t&#233;, le crit&#232;re de la &lt;i&gt;fitness&lt;/i&gt; s'applique difficilement m&#234;me aux inventions scientifiques. George Boole avait &#224; l'origine l'ambition de ramener la logique &#224; une alg&#232;bre dont les variables ne peuvent avoir que les deux valeurs 0 et 1, en lieu et place des valeurs habituelles, &#224; savoir tous les nombres r&#233;els. Cette innovation g&#233;niale resta longtemps confin&#233;e au cercle &#233;troit des logiciens. Elle s'est r&#233;pandue, non sous l'effet d'une transmission m&#233;m&#233;tique d'un esprit &#224; l'autre, mais parce que le d&#233;veloppement de l'informatique lui a ouvert un vaste champ d'application. Sa diffusion s'explique, non par l'effet m&#233;canique de m&#232;mes conjecturaux, mais par celui de raisons facilement identifiables.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;En tout cas, le m&#233;m&#233;tisme a la caract&#233;ristique de tenter d'expliquer les croyances par des causes infra-individuelles, les &#171; m&#232;mes &#187; jouant dans la gen&#232;se des croyances un r&#244;le comparable &#224; celui des g&#232;nes dans le fonctionnement de l'organisme.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt; Les th&#233;ories constructivistes &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Une troisi&#232;me variante du monisme veut que les croyances humaines, y compris les convictions scientifiques, r&#233;sultent de constructions. Les conceptions que les hommes se font du monde tel qu'il est, a &#233;t&#233; ou est appel&#233; &#224; &#234;tre sont des constructions plus ou moins arbitraires. Le constructivisme doit surtout son influence &#224; ce qu'il a modifi&#233; en profondeur la r&#233;flexion sur les convictions scientifiques. Thomas Kuhn (1962) doit son succ&#232;s &#224; ce qu'il s'inscrit dans cette mouvance. Il d&#233;veloppe l'id&#233;e simple -et juste- que les croyances scientifiques n'ont pas la rationalit&#233; que leur attribuent couramment les manuels et qui r&#233;sulte d'une vue r&#233;trospective. D'abord, parce que les savants ob&#233;issent facilement &#224; des passions extrascientifiques. Ensuite et surtout, parce que leurs th&#233;ories mettent en jeu des principes ou des syst&#232;mes de principes, des &#171; paradigmes &#187;, qui ne peuvent sans contradiction &#234;tre d&#233;montr&#233;s. En bref, les &#171; paradigmes &#187; dans le cadre desquels s'inscrit toute th&#233;orie scientifique sont des &#171; constructions &#187;. C'est pourquoi ils basculent parfois brutalement, comme le confirme l'histoire des sciences.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Le succ&#232;s de Kuhn &#233;tait compr&#233;hensible et justifi&#233;. Son petit livre sur &lt;i&gt;La Structure des r&#233;volutions scientifiques&lt;/i&gt; mettait &#224; la disposition d'un large public &#233;clair&#233; une id&#233;e dont les philosophes et les sociologues avaient reconnu la v&#233;racit&#233; : il n'est pas de connaissance qui ne mobilise des &lt;i&gt;a priori&lt;/i&gt; (Kant), toute connaissance d&#233;pend d'un &#171; point de vue &#187; (Simmel), il n'y a pas de science qui ne repose sur des &#171; pr&#233;suppos&#233;s &#187; (Max Weber). Kuhn a eu le m&#233;rite de pr&#233;senter cette id&#233;e de fa&#231;on simple et de l'illustrer par des exemples parlants emprunt&#233;s &#224; l'histoire des sciences. Et il s'est bien gard&#233; d'affirmer que la d&#233;pendance de toute th&#233;orie par rapport &#224; des principes par essence ind&#233;montrables la privait d'objectivit&#233;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Mais son livre a connu le succ&#232;s surtout pour de mauvaises raisons : on en tira en effet la conclusion qu'il avait lui m&#234;me prudemment &#233;vit&#233;e, &#224; savoir qu'il n'y aurait pas de connaissance scientifique vraiment solide. Une conclusion qu'aucun des philosophes et sociologues des sciences n'avait tir&#233;e. Ainsi, la th&#233;orie n&#233;o-darwinienne de l'&#233;volution du vivant repose sur un principe ind&#233;montrable, &#224; savoir que l'&#233;volution biologique est le produit du m&#233;canisme &#224; deux temps mutation/s&#233;lection, mais elle explique un nombre consid&#233;rable de faits et n'a pas de concurrente s&#233;rieuse. C'est pourquoi elle est g&#233;n&#233;ralement tenue pour solide, bien que reposant sur des principes ind&#233;montrables.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Malheureusement, le contre-sens qu'on a cru pouvoir tirer de Kuhn a fait fureur et il a inspir&#233; des surench&#232;res de plus en plus radicales. Paul Feyerabend (1975) a &#233;t&#233; jusqu'&#224; d&#233;clarer &lt;i&gt;cum grano salis&lt;/i&gt; que les th&#233;ories scientifiques ne sont pas plus objectives que les mythes et que l'anthropologie est la seule discipline m&#233;ritant le nom de science, les autres sciences reposant sur des principes qui, restant inconscients chez ceux qui les pratiquent, leur donneraient l'illusion de produire du solide. L'anthropologie tiendrait sa sup&#233;riorit&#233; de ce qu'elle observe les autres sciences de l'ext&#233;rieur et est par suite en mesure de d&#233;busquer les principes dont les praticiens des autres disciplines ne voient pas qu'ils les mettent en &#339;uvre. Mais pourquoi l'anthropologie n'ob&#233;irait-elle pas elle-m&#234;me, comme toute discipline, &#224; des principes plus ou moins conscients ?&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cette cartographie des quatre premiers types de th&#233;ories disponibles sur les causes des convictions humaines laisse finalement une impression de malaise. Toutes s'appuient sur le fait qu'elles permettent d'expliquer certaines croyances particuli&#232;res, mais aucune ne peut &#234;tre vraiment tenue pour de port&#233;e g&#233;n&#233;rale, loin de l&#224;. Pareto oppose trop brutalement les convictions fond&#233;es aux croyances mal fond&#233;es qu'il impute &#224; des forces infra-individuelles de caract&#232;re psychologique. Mannheim, lui, adh&#232;re trop vite &#224; l'id&#233;e que les convictions humaines seraient l'effet de forces sociales occultes. On confond parfois le vrai et l'utile, comme le veulent les nietzsch&#233;ens, les pragmatistes et les utilitaristes, mais pas toujours. Et la confusion est souvent d&#233;voil&#233;e, car, comme l'a martel&#233; Durkheim, les illusions individuelles et collectives sont toujours fragiles et temporaires. La m&#233;m&#233;tique, elle, magnifie exag&#233;r&#233;ment le r&#244;le de l'imitation et m&#233;conna&#238;t que l'imitation a le plus souvent une cause rationnelle : lorsqu'on se per&#231;oit comme incomp&#233;tent sur un sujet, il est normal de faire confiance &#224; ceux qui paraissent en savoir davantage, d&#232;s lors qu'il n'y a gu&#232;re de raisons de mettre leur comp&#233;tence en doute. Et chacun voit bien que le conformisme s'explique souvent, non par un effet de mim&#233;tisme, mais par les avantages strat&#233;giques qu'il comporte. Ils expliquent que le conformisme soit tr&#232;s r&#233;pandu dans les milieux intellectuels et scientifiques, bien qu'ils fassent profession de v&#233;n&#233;rer l'esprit critique. Quant au constructivisme, il est recevable dans ses formes mod&#233;r&#233;es, mais pas dans ses formes radicales. La conclusion que les continuateurs de Kuhn ont cru pouvoir tirer de ses th&#232;ses, &#224; savoir que les convictions scientifiques seraient aussi incertaines que les mythes du fait qu'elles reposent sur des principes &lt;i&gt;stricto sensu&lt;/i&gt; ind&#233;montrables, est contredite par le fait que bien des croyances scientifiques se sont irr&#233;versiblement impos&#233;es : un fait massif qu'ils sont incapables d'expliquer. Qui croit encore au g&#233;ocentrisme ou &#224; l'existence du phlogistique ?&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;La Th&#233;orie de la rationalit&#233; ordinaire &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Pour ma part, j'ai propos&#233; de r&#233;soudre les probl&#232;mes pos&#233;s par les objections qu'on peut adresser aux quatre types de th&#233;ories des croyances qui viennent d'&#234;tre examin&#233;es, &#8211; la conception dualiste et les variantes utilitariste, m&#233;m&#233;tique et constructiviste de la conception moniste &#8211;, &#224; l'aide d'une cinqui&#232;me th&#233;orie qu'on peut qualifier de n&#233;o-w&#233;b&#233;rienne : la &#171; Th&#233;orie de la Rationalit&#233; Ordinaire &#187; (Boudon 2003 ; 2011).&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Elle peut &#234;tre qualifi&#233;e de &#171; w&#233;b&#233;rienne &#187; en ce qu'elle s'inspire de quelques principes fondamentaux de Max Weber. Ces principes apparaissent pour la plupart davantage &#224; l'&#233;tat implicite dans ses analyses concr&#232;tes qu'&#224; l'&#233;tat explicite dans ses &#233;crits m&#233;thodologiques. La Th&#233;orie de la Rationalit&#233; Ordinaire (TRO) est d'autre part &#171; n&#233;o-w&#233;b&#233;rienne &#187; en ce qu'elle syst&#233;matise ces principes et aussi en ce qu'elle adopte une vue critique &#224; l'endroit de l'un des textes th&#233;oriques les plus importants de Max Weber, je veux parler de la c&#233;l&#232;bre typologie des quatre types d'action qui inaugure son chef d'&#339;uvre posthume &lt;i&gt;Economie et soci&#233;t&#233;&lt;/i&gt;. Weber y distingue les actions sociales respectivement inspir&#233;es par la rationalit&#233; instrumentale, par la rationalit&#233; axiologique, par la tradition et par des facteurs &#233;motionnels (Weber 1922). Or il est difficile d'admettre que les actions des deux derniers types soient n&#233;cessairement irrationnelles. L'attachement &#224; la tradition provient bien souvent de ce qu'on ne voit pas de raisons de la remettre en question. Il est de tradition d'&#234;tre poli, mais la politesse ne fait que manifester le respect d&#251; et consenti &#224; autrui. Quant &#224; l'&#233;motion provoqu&#233;e par une sc&#232;ne de violence, elle n'est pas non plus n&#233;cessairement d&#233;pourvue de raisons, comme l'indignation que provoque le fait qu'un dictateur ne renonce pas &#224; massacrer ses sujets pour se maintenir au pouvoir.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Les principes que je propose d'emprunter &#224; l'&#339;uvre de Max Weber ne sont ni pr&#233;sent&#233;s comme tels, de fa&#231;on explicite du moins, ni rassembl&#233;s dans aucun de ses textes. Tout au plus peut-on r&#233;unir ici o&#249; l&#224; des citations &#233;parses qui en affirment l'importance. Mais ils animent toutes ses analyses concr&#232;tes. Ils sont au nombre de quatre.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Le premier principe veut que ce soient les id&#233;es et non les int&#233;r&#234;ts qui sont la source de l'action humaine : &#171; &lt;i&gt;Interessen nicht : Ideen beherrschen unmittelbar das menschliche Handeln&lt;/i&gt; &#187; (Weber 1920-1921, &#233;dition 1986, 252 &lt;i&gt;sq&lt;/i&gt;.). On mesure le caract&#232;re r&#233;volutionnaire de ce principe &#224; ce qu'il s'oppose &#224; toute la tradition de pens&#233;e utilitariste qui se d&#233;ploie de La Rochefoucauld &#224; Bentham et Marx. La brutalit&#233; de l'expression &#171; &lt;i&gt;Interessen nicht : Ideen&#8230; &lt;/i&gt; &#187; laisse supposer que Weber s'en prend surtout &#224; Marx et aux marxistes.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Le deuxi&#232;me principe postule que les causes des croyances sont des raisons pr&#233;sentes de fa&#231;on consciente ou m&#233;taconsciente dans l'esprit du croyant. Ce principe s'oppose &#224; toutes les traditions qui attribuent les croyances &#224; l'influence de forces irrationnelles d'origine biologique, sociale ou psychologique. Je prends le mot &#171; m&#233;taconscient &#187; au sens de Hayek, pour qui il d&#233;signe des raisons pr&#233;sentes dans l'esprit du sujet, mais qui ne se r&#233;v&#232;lent pas spontan&#233;ment &#224; lui.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;La distinction entre le &#171; m&#233;taconscient &#187; et l'&#171; inconscient &#187; est importante. En effet, la notion d'&#171; inconscient &#187; est porteuse de la vision naturaliste de l'&#234;tre humain selon laquelle les m&#233;canismes de la pens&#233;e &#233;chapperaient &#224; l'esprit du sujet et seraient en ce sens analogues &#224; ceux de la digestion. La notion de &#171; m&#233;taconscience &#187; indique seulement que les raisons fondant une conviction peuvent ne pas &#234;tre actuellement pr&#233;sentes &#224; l'esprit de l'individu, mais le devenir dans une d&#233;marche r&#233;flexive. Pour prendre un exemple trivial : lorsqu'on r&#233;sout un probl&#232;me de math&#233;matique, on met en jeu des arguments dont certains sont consciemment &#233;voqu&#233;s, beaucoup d'autres jouant le r&#244;le d'une toile de fond.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Mais le m&#233;taconscient &#233;tend sa juridiction &#224; des donn&#233;es plus complexes. Ainsi, on peut ne pas &#234;tre conscient du caract&#232;re symbolique d'un mythe et le prendre, comme on dit, &#171; au premier degr&#233; &#187;. On aura toutefois l'impression nette que le mythe n'a pas la solidit&#233; d'une v&#233;rit&#233; factuelle ou d'une v&#233;rit&#233; arithm&#233;tique. Les croyances religieuses ou id&#233;ologiques sont de ce type. Elles &#233;chappent rarement &#224; des moments de doute, lesquels t&#233;moignent d'une perception m&#233;taconsciente du caract&#232;re symbolique des mythes qu'elles v&#233;hiculent. De fa&#231;on g&#233;n&#233;rale, la notion de m&#233;taconscience prend acte du fait que le sujet n'adopte une perspective r&#233;flexive sur ses comportements, ses actes ou ses croyances que s'il y est incit&#233; et du fait compl&#233;mentaire qu'il peut en principe en retrouver plus ou moins facilement les raisons.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Le troisi&#232;me principe w&#233;b&#233;rien veut que la rationalisation des id&#233;es joue un r&#244;le moteur dans la vie collective. La notion de &#171; rationalisation &#187; d&#233;signe, selon Weber, le processus par lequel le changement, non seulement scientifique, mais moral, politique, social, &#233;conomique, organisationnel, religieux ou juridique, r&#233;sulte d'un processus &#224; deux temps : un temps de mise sur le march&#233; d'id&#233;es nouvelles et un temps de s&#233;lection rationnelle de ces id&#233;es. Ce principe a lui aussi un caract&#232;re r&#233;volutionnaire : il s'oppose &#224; la vue courante selon laquelle seules les id&#233;es scientifiques seraient anim&#233;es par un processus de rationalisation. Certains vont m&#234;me jusqu'&#224; affirmer que la notion de progr&#232;s ne s'appliquerait qu'&#224; la technologie.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Le quatri&#232;me principe pose que, comme les croyances repr&#233;sentationnelles, les croyances normatives ont leur cause dans des raisons et qu'elles sont aussi soumises &#224; un processus de rationalisation. Ce principe s'oppose lui aussi &#224; des traditions de pens&#233;e influentes : celles qui veulent qu'un gouffre s&#233;pare l'&#234;tre du devoir-&#234;tre et le normatif du factuel. Ainsi, la tradition empiriste issue de David Hume veut qu'on ne puisse d&#233;duire le devoir-&#234;tre de l'&#234;tre.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Quelques exemples classiques d'application de la TRO &#224; des croyances relevant de la sociologie des religions&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Quelques exemples classiques relevant de la sociologie des religions permettront d'illustrer pour commencer la valeur explicative de la TRO.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Pourquoi se demande Max Weber (19201921) les Pharisiens croyaient-ils &#224; l'immortalit&#233; de l'&#226;me, alors que les Sadduc&#233;ens n'y croyaient gu&#232;re ? Cela r&#233;sulte, explique-t-il, de ce que les Pharisiens &#233;taient en majorit&#233; des commer&#231;ants et des hommes d'affaires. L'&#233;quit&#233; des &#233;changes repr&#233;sentant une valeur cruciale pour eux, ils &#233;taient heureux d'apprendre que l'&#226;me est immortelle, puisque cela leur permettait d'esp&#233;rer que les m&#233;rites et les d&#233;m&#233;rites qui n'avaient pas re&#231;u leur juste sanction ici-bas feraient l'objet d'une r&#233;vision dans l'au-del&#224;. L'id&#233;e de l'immortalit&#233; de l'&#226;me leur faisait miroiter sur le mode symbolique l'assurance que leur souci d'&#233;quit&#233; serait satisfait. Les Sadduc&#233;ens, eux, constituaient le vivier d'o&#249; &#233;taient puis&#233;es les &#233;lites politiques juives. Ils n'avaient donc pas du tout les m&#234;mes raisons d'adh&#233;rer &#224; une id&#233;e venue d'ailleurs, de l'Inde sans doute, et qui leur paraissait &#233;trange.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;C'est de la m&#234;me mani&#232;re que Tocqueville, devan&#231;ant ici Max Weber, avait propos&#233; d'expliquer la croyance hindouiste &#224; la m&#233;tempsycose. Selon lui, la suite des r&#233;incarnations d'un m&#234;me &#234;tre traduit de fa&#231;on symbolique le souci du croyant que justice lui soit rendue en une sorte de jugement dernier, au terme du cycle de ses r&#233;incarnations.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Autre exemple relevant aussi de la sociologie des religions : l'explication propos&#233;e par Durkheim (1912) des raisons pour lesquelles la notion de &lt;i&gt;miracle&lt;/i&gt; est facilement &#233;voqu&#233;e pendant des si&#232;cles, puis progressivement d&#233;consid&#233;r&#233;e.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Les philosophes des Lumi&#232;res attribuaient la croyance &#224; la notion de &#171; miracle &#187; &#224; la superstition : &#224; une cause irrationnelle &#233;voquant des m&#233;canismes mentaux conjecturaux. &#192; la fin du XIXe si&#232;cle encore, Lucien L&#233;vy-Bruhl proposait d'expliquer les croyances qui nous paraissent &#171; irrationnelles &#187; par l'hypoth&#232;se de la &#171; mentalit&#233; primitive &#187;. En termes modernes, son hypoth&#232;se &#233;tait que le c&#226;blage du cerveau humain aurait &#233;volu&#233; dans le temps. Les r&#232;gles de l'inf&#233;rence logique que nous appliquons spontan&#233;ment, loin d'&#234;tre universellement valides, correspondraient &#224; une &#233;volution tardive.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;L'explication d'&#201;mile Durkheim est tout autre : elle est rationnelle au sens de la TRO. Pourquoi, se demande-t-il, la notion de &#171; miracle &#187; a-t-elle &#233;t&#233; si facilement accept&#233;e pendant des si&#232;cles, avant d'&#234;tre disqualifi&#233;e ? Sa r&#233;ponse : la distinction entre le naturel et le surnaturel n'est apparue que tardivement, avec le d&#233;veloppement de la science occidentale :&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&#171; [&#8230;] l'id&#233;e du surnaturel, telle que nous l'entendons, date d'hier [&#8230;]. Pour qu'on p&#251;t dire de certains faits qu'ils sont surnaturels, il fallait avoir d&#233;j&#224; le sentiment qu'il existe un &lt;i&gt;ordre naturel des choses&lt;/i&gt;, c'est-&#224;-dire que les ph&#233;nom&#232;nes de l'univers sont li&#233;s entre eux suivant des rapports n&#233;cessaires, appel&#233;s lois. Une fois ce principe acquis, tout ce qui d&#233;roge &#224; ces lois devait n&#233;cessairement appara&#238;tre comme en dehors de la nature et, par suite, de la raison [&#8230;] Mais cette notion du d&#233;terminisme universel est d'origine r&#233;cente [&#8230;]. C'est une conqu&#234;te des sciences positives &#187;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Ainsi, la notion de &#171; miracle &#187; ne prend sens que par rapport &#224; la distinction opposant le naturel et le surnaturel. Elle n'appara&#238;t que dans le contexte d'une interpr&#233;tation d&#233;terministe du monde. Or, comme, pour le Chr&#233;tien des premiers si&#232;cles de notre &#232;re, ce qui survient dans le monde est l'effet de la volont&#233; de Dieu, la contingence fait partie de l'ordre du monde. Il existe pour lui des faits inhabituels, surprenants, admirables, mais non des faits miraculeux en notre sens : des faits &#233;chappant au d&#233;terminisme des lois de la nature.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;On peut pousser l'analyse. L'&#201;glise d'aujourd'hui continue de reconna&#238;tre la notion de &#171; miracle &#187;. Elle a m&#234;me justifi&#233; la canonisation du pape Jean-Paul II par le fait qu'il aurait accompli un miracle. D'un autre c&#244;t&#233;, l'&#201;glise ne reconna&#238;t qu'avec beaucoup de prudence l'existence de miracles, cherchant &#224; s'assurer que l'&#233;v&#233;nement pr&#233;sum&#233; miraculeux est scientifiquement inexplicable. Cette attitude s'explique par un syst&#232;me de raisons qu'il est facile de mettre en &#233;vidence. Ne pas reconna&#238;tre la possibilit&#233; de &#171; miracles &#187; ce serait nier le dogme de l'omnipotence divine. Souscrire sans r&#233;serve &#224; l'id&#233;e du d&#233;terminisme, ce serait accepter l'h&#233;r&#233;sie spinoziste du &lt;i&gt;Deus sive natura&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Remarque incidente : beaucoup de manuels opposent Durkheim et Weber. Or ces exemples sugg&#232;rent qu'ils expliquent les croyances religieuses &#224; partir des m&#234;mes principes.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;La TRO et l'analyse des croyances enregistr&#233;es par la sociologie quantitative&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Un autre exemple me permettra de sugg&#233;rer que la TRO est indispensable pour expliquer les donn&#233;es empiriques qui sont le pain quotidien de la sociologie empirique. Il s'agit en l'occurrence des donn&#233;es d'un sondage d'opinion effectu&#233; &#224; l'occasion du proc&#232;s du sang contamin&#233;. Cet exemple remonte donc &#224; quelque temps, mais il a l'avantage de montrer de fa&#231;on parlante que l'analyse des donn&#233;es issues d'un tableau statistique consiste &#224; reconstruire les raisons des r&#233;pondants &#224; partir des principes de la TRO.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Au cours de ce proc&#232;s, qui s'est tenu d&#233;but de l'ann&#233;e 1999, a &#233;t&#233; examin&#233;e la responsabilit&#233; p&#233;nale de trois ministres socialistes. Ils &#233;taient soup&#231;onn&#233;s de ne pas avoir interdit &#224; temps l'utilisation, &#224; des fins de transfusion, de pochettes de sang contamin&#233;. Leur proc&#232;s s'est d&#233;roul&#233; devant la Cour de justice de la R&#233;publique, un tribunal sp&#233;cial ayant &#224; conna&#238;tre des d&#233;lits commis par les gouvernants dans l'exercice de leurs fonctions. Ce tribunal est compos&#233; de magistrats professionnels et de parlementaires, et n'admet pas les parties civiles aux d&#233;bats. En l'occurrence, les victimes du sang contamin&#233; n'y eurent pas acc&#232;s.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Un sondage conduit &#224; l'&#233;poque du proc&#232;s, avant le prononc&#233; du verdict, r&#233;v&#232;le que, toutes cat&#233;gories de sympathies politiques confondues, une majorit&#233; significative de r&#233;pondants d&#233;clar&#232;rent ne pas avoir confiance dans le jugement de la Cour de Justice de la R&#233;publique. Mais les raisons universelles qui sont &#224; la base de leurs r&#233;ponses se sont trouv&#233;es dans une certaine mesure affect&#233;es par les sympathies politiques des r&#233;pondants. En effet, le jugement de d&#233;fiance &#224; l'&#233;gard de cette juridiction d'exception est apparu comme majoritaire dans toutes les cat&#233;gories de sympathies politiques, mais comme moins fr&#233;quent chez les sympathisants socialistes, plus fr&#233;quent chez les sympathisants du Front national, et de niveau interm&#233;diaire chez les gaullistes du RPR et les centristes de l'UDF. En raison de consid&#233;rations partisanes, les sympathisants socialistes tendirent en d'autres termes &#224; &#234;tre plus indulgents que les &#233;lecteurs de droite. Sym&#233;triquement, la s&#233;v&#233;rit&#233; des sympathisants des partis de droite leur a &#233;t&#233; dict&#233;e pour partie, elle aussi, par des consid&#233;rations partisanes.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;i&gt;Faites-vous confiance &#224; la Cour de justice de la R&#233;publique compos&#233;e d'&#233;lus et de hauts magistrats pour juger &#233;quitablement les trois anciens ministres, L. Fabius, G. Dufoix et E. Herv&#233;. A : confiance ou plut&#244;t confiance ; B : pas confiance ou plut&#244;t pas confiance ; C : Sans opinion ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;span class='spip_document_2107 spip_documents spip_documents_center'&gt;
&lt;img src='http://www.liens-socio.org/local/cache-vignettes/L500xH154/boudon-tableau-4b86a.png' width='500' height='154' alt=&quot;&quot; style='height:154px;width:500px;' /&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;i&gt;La confiance dans la Cour de justice de la R&#233;publique (source : sondage BVA, 18 f&#233;vrier 1999)&lt;/i&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;On savait en effet, d&#232;s l'&#233;poque o&#249; le sondage a &#233;t&#233; effectu&#233;, que l'accusation avait l'intention de requ&#233;rir l'acquittement et que les ministres avaient toutes chances d'&#234;tre trait&#233;s avec cl&#233;mence, voire blanchis. Sous l'action d'un effet d'identification partisane, cette issue probable a contribu&#233; &#224; rendre les sympathisants socialistes moins s&#233;v&#232;res &#224; l'&#233;gard de la Cour et, sym&#233;triquement, les partisans du Front national (FN) plus s&#233;v&#232;res. On n'a gu&#232;re confiance en l'objectivit&#233; de la Cour, mais on h&#233;site davantage &#224; exprimer ses doutes lorsque les ministres incrimin&#233;s appartiennent &#224; la sensibilit&#233; politique &#224; laquelle on appartient soi-m&#234;me. Sous l'action d'un effet de m&#234;me type, mais de signe oppos&#233;, les sympathisants du Front national sont apparus comme particuli&#232;rement s&#233;v&#232;res &#224; l'&#233;gard de la Cour : elle se pr&#233;parait &#224; acquitter des ministres appartenant &#224; un parti tr&#232;s &#233;loign&#233; du FN sur l'&#233;chiquier politique.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Mais l'enseignement le plus important du sondage est que les r&#233;pondants se sont laiss&#233;s guider bien davantage par des raisons impersonnelles que personnelles, ainsi que le r&#233;v&#232;le le tableau : sauf chez les sympathisants PS, o&#249; une tr&#232;s forte minorit&#233; proclame tout de m&#234;me sa d&#233;fiance &#224; l'&#233;gard de la Cour, chez tous les autres, la d&#233;fiance appara&#238;t comme tr&#232;s largement majoritaire.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;La r&#233;action du public se pr&#233;senta comme ind&#233;pendante des sympathies politiques sans doute parce qu'elle &#233;tait fond&#233;e sur des raisons fortes. Pourquoi en effet le politique devrait-il &#234;tre trait&#233; diff&#233;remment du m&#233;decin ou du chef d'entreprise, d&#232;s lors qu'il est soup&#231;onn&#233; d'avoir commis dans l'exercice de ses fonctions une faute entra&#238;nant des cons&#233;quences relevant du droit commun ? Pourquoi la Cour devrait-elle &#234;tre compos&#233;e pour partie de coll&#232;gues des personnes mises en examen ? Pourquoi les parties civiles devraient-elles &#234;tre absentes des d&#233;bats ?&lt;/p&gt; &lt;p&gt;On tire aussi de cette &#233;tude une conclusion politique, c'est que le public per&#231;oit l'exercice du pouvoir politique dans une d&#233;mocratie achev&#233;e comme une fonction comme une autre, n'impliquant en elle-m&#234;me aucun privil&#232;ge, surtout pas auto-octroy&#233;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;J'ai &#224; dessein &#233;voqu&#233; un exemple politique un peu ancien, mon propos principal &#233;tant d'illustrer l'importance de la TRO pour l'explication des donn&#233;es auxquelles l'analyse sociologique a couramment affaire. L'exemple en question a l'int&#233;r&#234;t de proposer un cas o&#249; les donn&#233;es sont l'effet &#224; la fois de raisons impersonnelles et de raisons personnelles de la part des acteurs, le dosage entre les deux types de raisons &#233;tant affect&#233; par les sympathies politiques, mais les raisons impersonnelles dominant les raisons personnelles. Cet exemple a de plus l'int&#233;r&#234;t, non seulement de montrer que la TRO permet de faire parler les donn&#233;es statistiques, mais d'avertir le d&#233;cideur. Dans la m&#234;me veine, des enqu&#234;tes plus r&#233;centes montrent que le public est tr&#232;s sceptique sur l'id&#233;e que l'on doive suspendre pendant la dur&#233;e de son mandat l'application du droit commun aux agissements du Chef de l'&#201;tat fran&#231;ais. Les enqu&#234;tes montrent aussi que le public est sceptique &#224; l'id&#233;e particuli&#232;re &#224; la France qu'on puisse en m&#234;me temps repr&#233;senter la nation et exercer des responsabilit&#233;s dans une grande ville.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;La TRO et l'explication des croyances magiques&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Pour finir, j'&#233;voquerai un exemple qui m'est particuli&#232;rement cher, celui de la th&#233;orie propos&#233;e par Durkheim de la magie blanche. C'est l'une des th&#233;ories particuli&#232;res les plus remarquables de Durkheim, bien qu'elle soit pr&#233;sent&#233;e dans des passages &#233;parpill&#233;s des &lt;i&gt;Formes &#233;l&#233;mentaires de la vie religieuse&lt;/i&gt;. Si je lui attribue une importance essentielle, c'est qu'elle montre que, dans les meilleures de ses analyses, Durkheim utilise, comme Weber, le sch&#233;ma explicatif que j'ai qualifi&#233; de TRO.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Selon Durkheim (1912), il faut d'abord reconna&#238;tre que le savoir du &#171; primitif &#187; n'est pas celui de l'occidental. Il n'a pas, comme lui, &#233;t&#233; initi&#233; &#224; la m&#233;thodologie de l'inf&#233;rence causale et il n'a aucune raison de ma&#238;triser les principes de la biologie ou de la physique.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;La conduite de la vie quotidienne, mais aussi la production agricole, la p&#234;che ou l'&#233;levage supposent toutes sortes de savoir-faire. Pour une part, ceux-ci sont tir&#233;s dans les soci&#233;t&#233;s traditionnelles, comme chez nous, de l'exp&#233;rience. Mais les donn&#233;es de l'exp&#233;rience ne peuvent prendre sens que sur le fond de repr&#233;sentations th&#233;oriques de la vie, de la croissance, de la mort, de la nutrition et, de mani&#232;re g&#233;n&#233;rale, des processus vitaux. Ces repr&#233;sentations ne pouvant pas &#234;tre directement d&#233;duites de l'exp&#233;rience, le primitif les tire normalement du corpus de savoir disponible et tenu pour l&#233;gitime qu'il a &#224; sa disposition. Dans le cas des soci&#233;t&#233;s qu'envisage Durkheim, ce sont les doctrines religieuses qui fournissent des explications du monde permettant de coordonner les donn&#233;es de l'exp&#233;rience sensible. Ces doctrines jouent donc dans les soci&#233;t&#233;s traditionnelles le r&#244;le de la science dans les soci&#233;t&#233;s modernes, au sens o&#249; elles repr&#233;sentent le corpus de savoir l&#233;gitime. Quant aux croyances magiques, elles sont des recettes que le primitif tire de la &#171; biologie &#187; qu'il construit &#224; partir des doctrines en vigueur dans sa soci&#233;t&#233;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Une question se pose alors : les recettes magiques manquent d'efficacit&#233; ; les croyances et les attentes qui se d&#233;veloppent &#224; partir de th&#233;ories sans fondement objectif tendent &#224; &#234;tre contredites par le r&#233;el une fois sur deux. Comment se fait-il alors que leur cr&#233;dibilit&#233; se maintienne, en d&#233;pit du principe qu'affirme Durkheim de la fragilit&#233; des illusions ? Conscient de cette objection qu'il &#233;nonce lui-m&#234;me, il y r&#233;pond par une s&#233;rie d'arguments efficaces.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Tout d'abord, il est difficile de tirer une conclusion imm&#233;diate d'une situation o&#249; une croyance causale se trouve contredite par l'observation. Les savants eux-m&#234;mes continuent couramment d'accorder leur confiance &#224; une th&#233;orie contredite par les faits. Anticipant sur des d&#233;veloppements importants de la philosophie moderne des sciences, dus notamment &#224; Duhem, Kuhn, Quine et Lakatos, Durkheim avance que les hommes de science ont de s&#233;rieuses raisons de ne pas abandonner une th&#233;orie contredite par les faits. Ne pouvant d&#233;terminer celui des &#233;l&#233;ments de la th&#233;orie qui est responsable de la contradiction en question, ils peuvent en effet toujours esp&#233;rer qu'elle r&#233;sulte d'un &#233;l&#233;ment secondaire et, par suite, qu'une modification mineure de la th&#233;orie en question se r&#233;v&#233;lera capable de la r&#233;concilier avec les faits. Ils peuvent, en outre, faire l'hypoth&#232;se que telle donn&#233;e contradictoire avec la th&#233;orie n'est qu'un artefact. Au total, il est souvent plus rationnel de conserver une th&#233;orie contredite par les faits et de tenter de l'amender que de la repousser.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Exactement comme les hommes de science, nous dit Durkheim, les magiciens imaginent sans difficult&#233; des hypoth&#232;ses auxiliaires&lt;i&gt; &lt;/i&gt;pour expliquer pourquoi leur th&#233;orie a &#233;chou&#233; : les rituels n'ont pas &#233;t&#233; accompli comme il le fallait ; les dieux &#233;taient de mauvaise humeur ce jour-l&#224;, &#224; moins que des facteurs non identifi&#233;s n'aient perturb&#233; l'exp&#233;rience.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;La r&#233;alit&#233; peut, de surcro&#238;t, confirmer des croyances fausses. Car les rituels destin&#233;s &#224; faire tomber la pluie ou &#224; faciliter la reproduction des troupeaux sont effectu&#233;s &#224; l'&#233;poque o&#249; les r&#233;coltes ont besoin de pluie et par cons&#233;quent o&#249; elle a plus de chances de tomber ou &#224; l'&#233;poque o&#249; les animaux s'accouplent. Ainsi, la croyance en une relation de causalit&#233; fausse peut &#234;tre confirm&#233;e par l'existence de corr&#233;lations qui, bien que fallacieuses, sont av&#233;r&#233;es.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;On peut ajouter deux arguments &#224; ceux de Durkheim. En premier lieu, la critique d'une relation causale n'est pas toujours facile. Elle suppose en effet que soient r&#233;alis&#233;es des conditions quasi-exp&#233;rimentales qui ne le sont normalement pas. De plus, une telle critique peut n'&#234;tre possible que gr&#226;ce &#224; la mobilisation d'instruments statistiques dont le primitif ne dispose pas.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;En second lieu, pour que la foi en une th&#233;orie s'estompe, celle-ci doit pouvoir &#234;tre remplac&#233;e par une th&#233;orie concurrente. Or les soci&#233;t&#233;s traditionnelles sont caract&#233;ris&#233;es par le fait que les interpr&#233;tations du monde qu'elles endossent sont faiblement &#233;volutives. Le march&#233; de la construction des th&#233;ories y est peu actif, et il est normalement moins concurrentiel s'agissant des th&#233;ories religieuses que des th&#233;ories scientifiques.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Durkheim sugg&#232;re au total que les croyances collectives que l'on observe dans les soci&#233;t&#233;s traditionnelles et que l'on per&#231;oit comme magiques ne sont pas d'une essence autre que les croyances collectives qu'on observe dans les n&#244;tres. Mais, comme le d&#233;veloppement de la science a frapp&#233; d'une obsolescence d&#233;finitive certaines de ces croyances, quand nous constatons que quelqu'un continue d'y souscrire, nous avons tendance &#224; le consid&#233;rer comme &#171; irrationnel &#187;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;En fait, sugg&#232;re Durkheim, ces croyances magiques sont des conjectures que le primitif forge &#224; partir du savoir qu'il consid&#232;re l&#233;gitime, exactement comme nous adh&#233;rons nous-m&#234;mes, &#224; partir du savoir qui est le n&#244;tre, &#224; toutes sortes de relations causales dont les unes sont fond&#233;es, mais dont les autres sont tout aussi fragiles ou illusoires que celles des primitifs. On a longtemps cru que le stress &#233;tait la cause de l'ulc&#232;re &#224; l'estomac jusqu'&#224; ce que l'on d&#233;montre qu'il est d'origine bact&#233;rienne. Et l'on ne compte plus les recettes magiques que les experts proposent &#224; l'homme moderne pour perdre du poids.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Ces croyances s'expliquent, exactement de la m&#234;me fa&#231;on que les croyances des primitifs, par le fait qu'elles font sens pour nous, en d'autres termes, que nous avons des raisons d'y adh&#233;rer.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;La th&#233;orie de Durkheim est solide, en premier lieu, parce qu'elle se compose de propositions qui sont toutes, prises individuellement, ais&#233;ment acceptables. Toutes &#233;noncent des donn&#233;es factuelles ou se r&#233;f&#232;rent &#224; des lois psychologiques av&#233;r&#233;es (&#171; l'&#234;tre humain d&#233;sire survivre &#187;, &#171; on pr&#233;f&#232;re chercher &#224; amender une th&#233;orie qui a fait ses preuves plut&#244;t que de la jeter aux orties &#224; sa premi&#232;re d&#233;faillance &#187;, &#171; on tend &#224; voir dans une corr&#233;lation une pr&#233;somption de causalit&#233; &#187;, etc.). En second lieu, elle est congruente avec des faits &#233;tablis bien apr&#232;s Durkheim. Elle explique en effet, non seulement le ph&#233;nom&#232;ne de la magie lui-m&#234;me, mais ses variations dans le temps et dans l'espace. Arm&#233; de cette th&#233;orie, on n'a aucune peine &#224; comprendre que les pratiques magiques ne soient en aucune fa&#231;on uniform&#233;ment distribu&#233;e &#224; travers les soci&#233;t&#233;s primitives. Elles sont par exemple peu r&#233;pandues dans la Chine et dans la Gr&#232;ce classiques. Cela est d&#251; &#224; ce que les doctrines religieuses en vigueur dans ces soci&#233;t&#233;s insistent sur les r&#233;gularit&#233;s qui pr&#233;sident au fonctionnement du cosmos, ne laissant gu&#232;re de place aux forces capricieuses que la pens&#233;e magique met en &#339;uvre.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;De m&#234;me, il est facile de comprendre &#224; partir de la th&#233;orie durkheimienne que la magie blanche comme la magie noire, &#8211; a sorcellerie &#8211;, soient peu r&#233;pandues en Europe, &#224; la fin du Moyen &#194;ge : l'Europe est alors domin&#233;e par la pens&#233;e aristot&#233;licienne dont le caract&#232;re empiriste n'encourage gu&#232;re &#224; expliquer le monde par des forces magiques (Thomas 1973, Bechtel 1997). Les pratiques magiques qu'on observe alors rel&#232;vent de la &lt;i&gt;magia naturalis &lt;/i&gt; : ce sont des recettes techniques issues de conjectures relatives aux ph&#233;nom&#232;nes naturels qui ne se distinguent gu&#232;re dans leur principe des conjectures du savant.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;En revanche, la Renaissance s'accompagne d'un discr&#233;dit de l'aristot&#233;lisme, auquel se substitue une vogue du platonisme et du n&#233;o-platonisme. Car les &#171; humanistes &#187; du XVIe si&#232;cle cherchent &#224; manifester leur modernit&#233; par une rupture avec une doctrine associ&#233;e &#224; un Moyen &#194;ge per&#231;u comme d&#233;pass&#233;. Or le n&#233;o-platonisme est une philosophie beaucoup plus accueillante que l'aristot&#233;lisme aux explications du monde &#224; partir de forces myst&#233;rieuses. Alors que les mythes sont pour Aristote des explications symboliques du monde qu'il faut se garder de prendre au pied de la lettre, ils repr&#233;sentent pour Platon des th&#233;ories explicatives au sens fort. Avec le n&#233;o-platonisme s'impose finalement l'id&#233;e que les ph&#233;nom&#232;nes naturels s'expliquent par des forces occultes. Appara&#238;t alors la &lt;i&gt;magia diabolica&lt;/i&gt;, qui n'a rien &#224; voir avec la &lt;i&gt;magia naturalis&lt;/i&gt;, et qui explique notamment le d&#233;veloppement des proc&#232;s en sorcellerie.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;La th&#233;orie de Durkheim permet ainsi de comprendre que la bouff&#233;e prolong&#233;e de magie et de sorcellerie qui appara&#238;t en Europe au XVIe si&#232;cle, pour se prolonger jusqu'au milieu du XVIIIe si&#232;cle, soit localis&#233;e dans la partie la plus moderne et la plus d&#233;velopp&#233;e du continent. Elle est en effet beaucoup plus intense en Italie du Nord et en Allemagne du Sud qu'en Italie du Sud ou en Espagne. Au total, le cadre th&#233;orique durkheimien permet d'expliquer facilement cette combinaison &#224; premi&#232;re vue surprenante de modernit&#233; et d'&#171; irrationalisme &#187; qui caract&#233;rise le d&#233;but des temps modernes.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Il permet &#233;galement d'expliquer facilement des &#233;nigmes voisines, comme la persistance des croyances &#171; irrationnelles &#187; chez les pionniers des sciences modernes. La th&#233;orie durkheimienne explique par exemple que l'alchimie ait jou&#233; un grand r&#244;le dans la gen&#232;se de la chimie, ou que Newton ait &#233;t&#233; un alchimiste fervent.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Elle permet aussi de comprendre, ainsi que cela avait d&#233;j&#224; &#233;t&#233; relev&#233; par Hubert et Mauss (1902-1903), pourquoi les pratiques magiques sont plus d&#233;velopp&#233;es, toutes choses &#233;gales d'ailleurs, dans les soci&#233;t&#233;s o&#249; l'activit&#233; &#233;conomique dominante est al&#233;atoire, comme dans les soci&#233;t&#233;s de p&#234;cheurs, que dans les soci&#233;t&#233;s o&#249; elle l'est moins.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Parsons avait raison&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Ma conclusion tiendra en peu de mots. Les manuels de sociologie consid&#232;rent tous Weber avec r&#233;v&#233;rence, mais ils soulignent rarement le caract&#232;re r&#233;volutionnaire des principes sous-jacents &#224; ses analyses et le fait qu'ils repr&#233;sentent une rupture radicale avec toutes les th&#233;ories qui expliquent le comportement humain par l'action de forces infra-individuelles, qu'elles soient de nature psychique, sociale ou biologique. Les m&#234;mes manuels adorent d'autre part opposer Durkheim et Weber. Or il est facile de montrer que leurs analyses ob&#233;issent aux m&#234;mes principes.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;La discussion pr&#233;c&#233;dente permet donc de voir qu'on peut ne pas placer toutes les th&#233;ories sur le m&#234;me plan et que Parsons a eu une intuition puissante lorsque, en 1937, il a entrepris d'essayer de concilier les principes de Weber et ceux de Durkheim. Je crois que cette conciliation peut prendre une forme analytique &#224; travers la TRO et qu'il est facile de montrer par une foule d'exemples qu'elle peut produire des explications valides des ph&#233;nom&#232;nes les plus divers et en particulier du ph&#233;nom&#232;ne crucial pour la sociologie des croyances.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;J'ajoute que la TRO permet de conceptualiser un individualisme non solipsiste : je ne peux croire &#224; la validit&#233; d'une raison si je ne pense pas que les autres devraient y croire aussi. Alors que la th&#233;orie instrumentale de la rationalit&#233; abandonne l'individu &#224; lui-m&#234;me et &#224; ses int&#233;r&#234;ts, la TRO est porteuse de &#171; lien social &#187;.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;R&#233;f&#233;rences&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Bechtel G. (1997), &lt;i&gt;La Sorci&#232;re et l'Occident&lt;/i&gt;, Paris, Plon.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Boudon R. (2003), &#171; Beyond rational choice theory &#187;, &lt;i&gt;Annual Review of Sociology&lt;/i&gt;, 29, p. 1-21.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Boudon R. (2009), &lt;i&gt;La Rationalit&#233;&lt;/i&gt;, Paris, Presses Universitaires de France, Collection &#171; Quadrige, Textes fondamentaux &#187;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Boudon R. (2010), &lt;i&gt;La Sociologie comme science&lt;/i&gt;, Paris, La D&#233;couverte, collection &#171; Rep&#232;res &#187;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Boudon R. (2011), &lt;i&gt;Croire et Savoir. Penser le politique, le moral et le religieux&lt;/i&gt;, Paris, Presses Universitaires de France, Collection &#171; Quadrige &#187;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Chazel F. (2000), &lt;i&gt;Aux fondements de la sociologie&lt;/i&gt;, Paris, Presses Universitaires de France.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Dawkins R. (1976), &lt;i&gt;The Selfish Gene&lt;/i&gt;, Oxford ; trad. par Ovion L., &lt;i&gt;Le G&#232;ne &#233;go&#239;ste&lt;/i&gt;, Paris, Odile Jacob, 1996.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Durkheim E. (1912), Les Formes &#233;l&#233;mentaires de la vie religieuse. R&#233;&#233;dition 1979, Paris, Presses Universitaires de France.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Feyerabend P. (1975), &lt;i&gt;Against Method&lt;/i&gt;, London, Verso ; trad. fr. Contre la m&#233;thode. Esquisse d'une th&#233;orie anarchiste de la connaissance, Paris, Seuil, 1979.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Geertz C. (1964), &lt;i&gt;Ideology as a cultural system&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;in &lt;/i&gt;David Apter, (ed.), &lt;i&gt;Ideology and discontent&lt;/i&gt;, New York, Free Press, p. 47-76.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Guillo D. (2009), La Culture, le g&#232;ne et le virus : la m&#233;m&#233;tique en question, Paris, Hermann.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Hubert H., Mauss M. (1902-1903), &#171; Esquisse d'une th&#233;orie g&#233;n&#233;rale de la magie &#187;, &lt;i&gt;L'Ann&#233;e sociologique. &lt;/i&gt;Repris &lt;i&gt;in&lt;/i&gt; Marcel Mauss, &lt;i&gt;Sociologie et anthropologie&lt;/i&gt;, pr&#233;c&#233;d&#233; d'une &#171; Introduction &#224; l'&#339;uvre de Marcel Mauss &#187;, par C. L&#233;vi-Strauss, Paris, Presses Universitaires de France, 1950, p. 1-141.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;James W. (1902) &lt;i&gt;The Varieties of Religious Experience : A Study in Human Nature, &lt;/i&gt;Being the Gifford Lectures on Natural Religion Delivered at Edinburgh 1901-02,&lt;i&gt; &lt;/i&gt;Longman &amp; Greens&lt;i&gt;.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Kuhn T. S. (1962), &lt;i&gt;The Structure of Scientific Revolutions&lt;/i&gt;, 1st. ed., Chicago, University of Chicago Press ; trad. fr. &lt;i&gt;La Structure des r&#233;volutions scientifiques&lt;/i&gt;, Paris, Flammarion, 1970.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;L&#233;vy-Bruhl L. (1922), &lt;i&gt;La Mentalit&#233; primitive&lt;/i&gt;, Paris, Presses Universitaires de France. R&#233;&#233;dition, 1960.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Mannheim K. (1929), Ideologie und Utopie, Bonn, Klostermann ; Ideology and utopia. An introduction to the sociology of knowledge, London, Routledge, 1954.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Nietzsche F. (1886), &lt;i&gt;Jenseits von Gut und B&#246;se&lt;/i&gt;, Leipzig, Naumann ; M&#252;nchen, Goldmann, s.d.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Pareto V. (1916), Trattato di Sociologia Generale, Firenze, G. Barb&#233;ra ; trad. fr. Trait&#233; de sociologie g&#233;n&#233;rale. R&#233;&#233;dition 1968, Paris, Droz.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Parsons T. (1937), The Structure of Social Action : A Study in Social Theory with Special Reference to a Group of Recent European Writers, McGraw-Hill. Nouvelle &#233;dition, The Free Press, Glencoe, Ill., 1949.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Runciman G. (2000), &lt;i&gt;The Social Animal&lt;/i&gt;, Ann Arbor, The University of Michigan Press.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Runciman G. (2009), &lt;i&gt;The Theory of Social and Cultural Selection&lt;/i&gt;, Cambridge, Cambridge University Press.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Simon H. (1983), Reason in Human Affairs, Stanford, Stanford University Press.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Thomas K. (1973), &lt;i&gt;Religion and the Decline of Magic&lt;/i&gt;, Harmondsworth, Penguin Books.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Weber M. (1919), &lt;i&gt;Wissenschaft als Beruf&lt;/i&gt;, M&#252;nchen/Leipzig, Duncker &amp; Humblot ; Stuttgart, Reklam,1995.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Weber (1920-1921), &lt;i&gt;Gesammelte Aufs&#228;tze zur Religionssoziologie&lt;/i&gt;, 3 t., T&#252;bingen, Mohr ; M&#252;nchen, Mohr, 1986.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Weber M. (1922),&lt;i&gt; Wirtschaft und Gesellschaft&lt;/i&gt;, Mohr, T&#252;bingen ; trad. fr. partielle, &lt;i&gt;&#201;conomie et soci&#233;t&#233;&lt;/i&gt;, Paris, Plon, 1971.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Wilson J. Q. (1993), &lt;i&gt;The Moral Sense&lt;/i&gt;, New York, Macmillan/The Free Press. En fr. :&lt;i&gt; Le sens moral&lt;/i&gt;, Paris, Plon, 1995.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;Vous pouvez lire et t&#233;l&#233;charger cet article au format PDF en cliquant ci-dessous :&lt;/p&gt; &lt;dl class='spip_document_2108 spip_documents spip_documents_center'&gt;
&lt;dt&gt;&lt;a href=&quot;http://www.liens-socio.org/IMG/pdf/2011-10-Boudon-Choisit-on-ses-croyances.pdf&quot; title='PDF - 193.4 ko' type=&quot;application/pdf&quot;&gt;&lt;img src='http://www.liens-socio.org/prive/vignettes/pdf.png' width='52' height='52' alt='PDF - 193.4 ko' /&gt;&lt;/a&gt;&lt;/dt&gt;
&lt;/dl&gt;&lt;/div&gt;
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Comment &#171; mettre l'histoire en mus&#233;e &#187;</title>
		<link>http://www.liens-socio.org/Comment-mettre-l-histoire-en-musee</link>
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		<dc:date>2009-01-27T18:12:26Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Igor Martinache</dc:creator>
		
		<category domain="http://www.liens-socio.org/Idees">Id&#233;es</category>
		

		<dc:subject>Histoire</dc:subject>

		<description>&lt;img class=&quot;spip_logos&quot; alt=&quot;&quot; align=&quot;left&quot; src=&quot;http://www.liens-socio.org/IMG/arton5564.jpg?1233079824&quot; width=&quot;104&quot; height=&quot;160&quot; /&gt;&lt;strong&gt;Retour sur l'exposition &#171; 1931, les &#233;trangers au temps de l'Exposition coloniale &#187;&lt;/strong&gt;&lt;br /&gt;A l'heure o&#249; le pr&#233;sident de la R&#233;publique a annonc&#233; sa volont&#233; de voir se cr&#233;er un (nouveau) mus&#233;e de l'Histoire de France, il n'est pas inutile de s'interroger sur la mani&#232;re dont peut se transmettre l'histoire dans ce type de lieux. Nous reproduisons donc ici un texte paru r&#233;cemment sur La vie des id&#233;es o&#249; deux historiennes reviennent sur les raisons qui leur ont fait accepter l'organisation d'une exposition &#171; 1931 : les &#233;trangers au temps de l'Exposition coloniale &#187;, mais aussi de la mise en oeuvre de (...)
		</description>


 <content:encoded>&lt;img class='spip_logos' alt=&quot;&quot; align=&quot;right&quot; src=&quot;http://www.liens-socio.org/local/cache-vignettes/L98xH150/arton5564-d9d7e.jpg&quot; width='98' height='150' style='height:150px;width:98px;' /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;A l'heure o&#249; le pr&#233;sident de la R&#233;publique a annonc&#233; sa volont&#233; de voir se cr&#233;er un (nouveau) mus&#233;e de l'Histoire de France, il n'est pas inutile de s'interroger sur la mani&#232;re dont peut se transmettre l'histoire dans ce type de lieux. Nous reproduisons donc ici un texte paru r&#233;cemment sur &lt;a href=&quot;http://www.laviedesidees.fr/&quot; class='spip_out' rel='external'&gt;&lt;i&gt;La vie des id&#233;es&lt;/i&gt;&lt;/a&gt; o&#249; deux historiennes reviennent sur les raisons qui leur ont fait accepter l'organisation d'une exposition &#171; 1931 : les &#233;trangers au temps de l'Exposition coloniale &#187;, mais aussi de la mise en oeuvre de cette exp&#233;rience, sans occulter
leurs multiples h&#233;sitations et leurs doutes. Car si les scientifiques ont ind&#233;niablement un r&#244;le &#224; jouer dans la diffusion des savoirs, cela ne justifie pas pour autant n'importe quelle intervention publique...&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Par Laure BL&#201;VIS et Claire ZALC [&lt;a href='#nb1' class='spip_note' rel='footnote' title='Codirectrices de 1931, les &#233;trangers au temps de l'exposition coloniale (...)' id='nh1'&gt;1&lt;/a&gt;].&lt;/p&gt; &lt;p&gt;L'historien, sans doute plus que d'autres chercheurs en sciences humaines et sociales,
est souvent confront&#233; au difficile exercice de la vulgarisation, m&#251; par l'app&#233;tit du grand
public pour les livres d'histoire ou les fictions historiques. Dans ce paysage g&#233;n&#233;ral vient se
greffer, depuis une vingtaine d'ann&#233;es, une nouvelle donne, engendr&#233;e par le mouvement
g&#233;n&#233;ral et international de patrimonialisation : la demande mus&#233;ographique. Si le mus&#233;e
d'histoire n'est pas une cr&#233;ation r&#233;cente [&lt;a href='#nb2' class='spip_note' rel='footnote' title='Sophie Wahnich, &#171; Les mus&#233;es d'histoire du XXe si&#232;cle en Europe &#187;, &#201;tudes, (...)' id='nh2'&gt;2&lt;/a&gt;], il se propage aujourd'hui dans de nombreux pays,
produit d'une demande m&#233;morielle et d'une mission &#233;ducatrice, qui ne vont d'ailleurs pas
n&#233;cessairement ensemble [&lt;a href='#nb3' class='spip_note' rel='footnote' title='La demande mus&#233;ale adress&#233;e &#224; la discipline historique semble ainsi (...)' id='nh3'&gt;3&lt;/a&gt;]. Qu'on pense aux r&#233;alisations anglo-saxonnes comme le mus&#233;e de
l'immigration d'Ellis Island &#224; New York, le mus&#233;e-m&#233;morial de l'Holocauste &#224; Washington, le mus&#233;e de l'Empire britannique et du Commonwealth &#224; Bristol ou aux institutions fran&#231;aises
que sont le Mus&#233;e d'histoire contemporaine (intitul&#233; comme tel en 1987 apr&#232;s avoir &#233;t&#233;
longtemps le Mus&#233;e de la guerre), le M&#233;morial de Caen, l'Historial de la Grande Guerre &#224;
P&#233;ronne ou encore le Centre d'histoire de la r&#233;sistance et de la d&#233;portation &#224; Lyon, les
exemples ne manquent pas qui t&#233;moignent de ce nouvel engouement mus&#233;ographique dont
t&#233;moigne encore, tr&#232;s r&#233;cemment, la d&#233;claration de Nicolas Sarkozy, le 14 janvier 2009, en
appelant &#224; la cr&#233;ation d'un &#171; Mus&#233;e de l'histoire de France &#187;.
L'historien est alors convoqu&#233; comme expert ou comme producteur de ressources dans
des entreprises &#224; l'int&#233;r&#234;t exceptionnel, au vu de la diffusion du savoir, mais de ce fait
&#233;galement p&#233;rilleuses.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Comment r&#233;pondre &#224; cette demande ? La confrontation entre
l'entreprise mus&#233;ographique et la pratique historienne n'est ni neutre, ni &#233;vidente ; elle met
l'historien &#224; l'&#233;preuve des imp&#233;ratifs ambivalents de la demande mus&#233;ographique, entre
&#233;motion et transmission des connaissances [&lt;a href='#nb4' class='spip_note' rel='footnote' title='L'ambigu&#239;t&#233; du projet mus&#233;ographique n'a rien de r&#233;cent. Voir Pascal Ory, &#171; (...)' id='nh4'&gt;4&lt;/a&gt;]. Plus encore, elle l'oblige &#224; s'engager : s'engager
dans la cit&#233; en s'adressant au public avec un discours clair, intelligible et souvent &#224; port&#233;e
civique, mais engager &#233;galement son identit&#233; professionnelle au sein du monde acad&#233;mique
en d&#233;fendant une certaine mani&#232;re d'exercer son m&#233;tier.
Nous aimerions ici revenir sur cette confrontation &#224; partir d'une exp&#233;rience singuli&#232;re.
Elle concerne une exposition, intitul&#233;e &#171; 1931 : les &#233;trangers au temps de l'Exposition
coloniale &#187;, qui s'est tenue r&#233;cemment &#224; la Cit&#233; nationale de l'histoire de l'immigration (6 mai
&lt;br /&gt;&lt;img src=&quot;http://www.liens-socio.org/local/cache-vignettes/L8xH11/puce-32883.gif&quot; width='8' height='11' class='puce' alt=&quot;-&quot; style='height:11px;width:8px;' /&gt; 5 octobre 2008) et dans laquelle nous avons tenu le r&#244;le de commissaires, en tant
qu'historiennes de la colonisation et de l'immigration respectivement, sp&#233;cialistes de la
p&#233;riode de l'entre-deux-guerres. Si nous souhaitons aujourd'hui revenir sur cette exp&#233;rience,
c'est qu'elle pose, nous semble-t-il, des questions g&#233;n&#233;rales relatives aux modalit&#233;s de
l'exposition de l'histoire, d'une part, mais &#233;galement, et plus particuli&#232;rement ici, aux
mani&#232;res d'&#233;voquer en France aujourd'hui, l'histoire de la colonisation et l'histoire de
l'immigration.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;Une exposition &#224; risque&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Certains risques, au d&#233;but de cette exp&#233;rience, nous &#233;taient connus. Tout d'abord,
l'exposition devait trouver sa place dans une institution &#224; l'histoire mouvement&#233;e. Sans
revenir sur le d&#233;tail des tergiversations politiques autour du projet d'un mus&#233;e de
l'immigration, port&#233; conjointement par des chercheurs sp&#233;cialistes du champ et des militants
associatifs d&#232;s le d&#233;but des ann&#233;es 1990 [&lt;a href='#nb5' class='spip_note' rel='footnote' title='Marie-Claude Blanc Chal&#233;ard, &#171; Une Cit&#233; nationale pour l'histoire de (...)' id='nh5'&gt;5&lt;/a&gt;], il faut rappeler que l'histoire de la toute jeune Cit&#233;
nationale pour l'histoire de l'immigration (CNHI) est marqu&#233;e par une h&#233;sitation quant &#224; sa
d&#233;finition m&#234;me (lieu de culture, lieu d'histoire et de p&#233;dagogie, lieu de m&#233;moire ?) qui se
retrouve aujourd'hui dans la multiplicit&#233; des minist&#232;res de tutelle, aux missions parfois
antagonistes : minist&#232;re de la Culture, minist&#232;re de l'&#201;ducation nationale et de la Recherche,
minist&#232;re de la Coh&#233;sion sociale (D&#233;partement de la population et des migrations ou DPM,
aujourd'hui d&#233;pendant du minist&#232;re de l'Immigration, de l'Int&#233;gration, de l'Identit&#233; nationale
et du D&#233;veloppement solidaire). La dimension politique inh&#233;rente &#224; la cr&#233;ation d'un mus&#233;e
fran&#231;ais de l'immigration &#233;tait renforc&#233;e par la mise en place de l'institution naissante :
soutenu par le gouvernement de Lionel Jospin d&#232;s 1998, repris par Jacques Chirac apr&#232;s sa
r&#233;&#233;lection en 2002, le projet est confi&#233; &#224; Jacques Toubon qui est &#224; l'origine du choix du
b&#226;timent, l'ancien Mus&#233;e des arts africains et oc&#233;aniens, vid&#233; de ses collections par
l'ouverture du mus&#233;e du quai Branly [&lt;a href='#nb6' class='spip_note' rel='footnote' title='Maureen Murphy, Un palais pour une cit&#233;. Du Mus&#233;e des colonies &#224; la Cit&#233; (...)' id='nh6'&gt;6&lt;/a&gt;].
Cette implantation a d'ailleurs imm&#233;diatement d&#233;clench&#233; une pol&#233;mique : pourquoi
faire de ce lieu, ancien mus&#233;e des colonies construit pour l'Exposition coloniale internationale
de 1931, un mus&#233;e de l'immigration et non un lieu de m&#233;moire et d'histoire de la
colonisation ? Na&#238;t alors rapidement l'id&#233;e d'organiser une premi&#232;re exposition temporaire
sur les &#233;trangers en 1931, &#171; o&#249; serait mise en sc&#232;ne la double histoire qui se jouait cette
ann&#233;e-l&#224;, celle de la glorification des colonies &#224; travers l'Exposition du bois de Vincennes et
celle d'une pr&#233;sence &#233;trang&#232;re jusque-l&#224; in&#233;gal&#233;e en nombre et en diversit&#233; &#187; [&lt;a href='#nb7' class='spip_note' rel='footnote' title='Marie-Claude Blanc Chal&#233;ard, art. cit., p. 138.' id='nh7'&gt;7&lt;/a&gt;].
La commande de l'institution, qui nous est adress&#233;e en f&#233;vrier 2006, provoque
d'embl&#233;e des r&#233;ticences de notre part : quel rapport existe-t-il entre l'Exposition coloniale internationale, c&#233;l&#233;bration colonialiste qui prend la forme d'un immense spectacle populaire,
et la pr&#233;sence en m&#233;tropole d'une population &#233;trang&#232;re massive, peu visible et d'origine
majoritairement europ&#233;enne ? En outre, &#233;voquer l'immigration au d&#233;but des ann&#233;es 1930 par
le biais de l'Exposition coloniale nous appara&#238;t &#233;minemment probl&#233;matique dans nos deux
champs respectifs d'insertion professionnelle : l'histoire de l'immigration et l'histoire de la
colonisation.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;La commande ne pouvait qu'encourager l'assimilation de l'histoire de l'immigration &#224;
un sous-ensemble de l'histoire de la colonisation, renforcer les collusions si fr&#233;quentes, dans
les discours et les repr&#233;sentations, entre &#171; immigr&#233;s &#187; et &#171; originaires des colonies &#187;, oubliant
par l&#224; m&#234;me le pass&#233; d'une premi&#232;re immigration europ&#233;enne en France. Nos r&#233;ticences
provenaient &#233;galement des pol&#233;miques propres au champ de l'histoire de la colonisation [&lt;a href='#nb8' class='spip_note' rel='footnote' title='Voir Isabelle Merle, Emmanuelle Sibeud, &#171; Histoire en marge ou histoire en (...)' id='nh8'&gt;8&lt;/a&gt;],
aviv&#233;es par la loi de f&#233;vrier 2005 reconnaissant le &#171; r&#244;le positif &#187; de la pr&#233;sence fran&#231;aise en
Afrique du Nord [&lt;a href='#nb9' class='spip_note' rel='footnote' title='Voir G&#233;rard Noiriel et Nicolas Offenstadt, &#171; Histoire et politique : autour (...)' id='nh9'&gt;9&lt;/a&gt;]. En focalisant toutes les questions autour d'un &#171; bilan &#187; (positif ou n&#233;gatif)
de la colonisation, les d&#233;bats m&#233;diatiques rendaient difficile la pratique d'une histoire sociale
de la colonisation. Or l'Exposition coloniale se pr&#234;te particuli&#232;rement &#224; la d&#233;nonciation du
discours colonialiste [&lt;a href='#nb10' class='spip_note' rel='footnote' title='Nicolas Bancel, Pascal Blanchard, Gilles Boetsch et Eric Deroo, Zoos (...)' id='nh10'&gt;10&lt;/a&gt;]R&#233;ticentes certes, mais s&#233;duites &#224; l'id&#233;e de pouvoir, par ce biais, d&#233;fendre nos positions
scientifiques sur la question et faire partager au grand public une autre &#171; vision &#187; que celle
commun&#233;ment diffus&#233;e dans les m&#233;dias, nous avons d&#233;cid&#233; de tenter l'exp&#233;rience.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Mais de nouvelles emb&#251;ches nous attendaient. L'&#233;lection de Nicolas Sarkozy &#224; la
pr&#233;sidence de la R&#233;publique, alors que nous &#233;tions en train de travailler sur l'exposition
depuis un an d&#233;j&#224;, suivie par la cr&#233;ation d'un minist&#232;re de l'Immigration, de l'Int&#233;gration, de
l'Identit&#233; nationale et du D&#233;veloppement solidaire, provoque le 18 mai 2007 la d&#233;mission
collective de huit des douze historiens du Comit&#233; d'histoire de la CNHI, charg&#233;s de la mise en
place du parcours permanent du mus&#233;e, dit encore parcours &#171; Rep&#232;res &#187;, pour protester contre l'intitul&#233; du minist&#232;re tout en d&#233;clarant continuer de soutenir le projet &#171; tant que son esprit
perdurera &#187;. D&#233;stabilisante, cette d&#233;mission aurait pu fragiliser notre position, que ce soit &#224;
l'int&#233;rieur de l'institution ou, plus encore, &#224; l'ext&#233;rieur, au sein de nos univers personnels et
professionnels. Dans les faits, elle a surtout d&#233;rang&#233; et d&#233;cr&#233;dibilis&#233; l'institution, d&#232;s lors
oblig&#233;e de nous traiter avec force m&#233;nagements. Nous r&#233;alisons alors combien l'exp&#233;rience
nous entra&#238;ne dans un in&#233;vitable dialogue entre pass&#233; et pr&#233;sent, entre histoire et actualit&#233;,
auquel nous ne sommes pas pr&#233;par&#233;es.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;Pass&#233; et pr&#233;sent&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Rapidement, le parti pris adopt&#233; pour d&#233;passer les probl&#232;mes li&#233;s &#224; la commande
m&#234;me du sujet de l'exposition consiste &#224; se centrer sur un moment : 1931. Pourquoi 1931 ? Parce que 1931, ann&#233;e charni&#232;re de l'entre-deux-guerres, permet de questionner et
d'approfondir les liens entre immigration et colonisation. Le 6 mai de cette ann&#233;e,
l'Exposition coloniale internationale, &#233;difi&#233;e sur 110 hectares du bois de Vincennes, est
inaugur&#233;e par le pr&#233;sident de la R&#233;publique Gaston Doumergue et le mar&#233;chal Lyautey [&lt;a href='#nb11' class='spip_note' rel='footnote' title='Charles-Robert Ageron, &#171; L'exposition coloniale de 1931. Mythe r&#233;publicain ou (...)' id='nh11'&gt;11&lt;/a&gt;].
L'exposition, pr&#233;sent&#233;e comme un lieu de rendez-vous des principales puissances coloniales
de l'&#233;poque (la Belgique, les Pays-Bas, le Portugal, le Danemark et les &#201;tats-Unis y sont
repr&#233;sent&#233;s, la Grande-Bretagne ayant d&#233;clin&#233; l'invitation), fait la part belle &#224; l'Empire
fran&#231;ais et &#224; ses diff&#233;rents &#171; fleurons &#187;, exposant par exemple une r&#233;plique &#224; l'&#233;chelle exacte
du troisi&#232;me &#233;tage du temple d'Angkor Vat. Vitrine d'une France imp&#233;riale exhibant
fi&#232;rement sa mainmise sur plus de douze millions de kilom&#232;tres carr&#233;s, elle rencontre un large
succ&#232;s avec plus de huit millions de visiteurs sur six mois.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Au m&#234;me moment, la France s'impose comme l'un des principaux pays d'immigration
dans le monde : le recensement de la population effectu&#233; en cette ann&#233;e 1931 comptabilise 2,9
millions d'&#233;trangers r&#233;sidant sur le territoire m&#233;tropolitain, soit pr&#232;s de 7 % de la population.
Ce mouvement commence d&#232;s la Premi&#232;re Guerre mondiale, au cours de laquelle s'impose la
n&#233;cessit&#233; de faire appel massivement &#224; la main-d'oeuvre &#233;trang&#232;re et coloniale pour remplir
les usines, vid&#233;es par la mobilisation g&#233;n&#233;rale. Ce mouvement s'acc&#233;l&#232;re dans les ann&#233;es
1920, pendant lesquelles les efforts du patronat se joignent &#224; ceux des pouvoirs publics dans
la mise en place d'une politique de recrutements massifs.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;En outre, les bouleversements g&#233;opolitiques europ&#233;ens provoquent l'acc&#233;l&#233;ration des transferts de population et des
mouvements de r&#233;fugi&#233;s. La population &#233;trang&#232;re en France double quasiment dans la
d&#233;cennie 1920. Si l'immigration est avant tout europ&#233;enne, une premi&#232;re immigration
coloniale venant d'Afrique du Nord et d'Asie commence &#224; s'&#233;tablir en m&#233;tropole. Confronter
la question des &#233;trangers &#224; celle des sujets de l'Empire fran&#231;ais permet de souligner leurs
diff&#233;rences (par exemple en mati&#232;re de statut administratif et juridique) et leur communaut&#233;
de situation, en particulier dans le regard que portent sur eux la soci&#233;t&#233; fran&#231;aise et les
pouvoirs publics [&lt;a href='#nb12' class='spip_note' rel='footnote' title='Sur ce point, voir Clifford Rosenberg, &#171; Les immigrants et la police (...)' id='nh12'&gt;12&lt;/a&gt;].
L'ann&#233;e 1931, point de retournement de la conjoncture de l'entre-deux-guerres, offre
ainsi un observatoire privil&#233;gi&#233; des ph&#233;nom&#232;nes &#224; l'oeuvre sur le front &#233;conomique, social et
politique. La crise &#233;conomique touche alors la France de plein fouet, favorisant la mont&#233;e des
m&#233;contentements. Alors que l'Exposition coloniale internationale promeut l'image d'une
France imp&#233;riale &#224; l'apog&#233;e de sa puissance, on observe les pr&#233;mices d'une contestation de
l'ordre colonial qui prend appui, pour une part, sur les immigrants pr&#233;sents en France :
l'&#201;toile nord-africaine est fond&#233;e en France en 1926 par un groupe de travailleurs alg&#233;riens, le
Comit&#233; de d&#233;fense de la race n&#232;gre est cr&#233;&#233; par Lamine Senghor la m&#234;me ann&#233;e &#224; Paris.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Surtout, le pays est travers&#233; par de nombreuses tensions : x&#233;nophobie, antis&#233;mitisme, racisme,
mises en cause du droit d'asile, expulsions.
Mais quid de l'avenir ? Telle fut la question, maintes fois pos&#233;e, par l'&#233;quipe de
direction de la CNHI, soucieuse de d&#233;livrer un message p&#233;dagogique &#224; l'intention des jeunes
visiteurs du XXIe si&#232;cle. Il s'agissait, pour elle, de rappeler que 1931 pr&#233;c&#233;dait des moments
d'histoire majeurs comme le 6 f&#233;vrier 1934, le Front populaire, la Seconde Guerre mondiale,
voire les ind&#233;pendances des colonies. Cette approche, de nature t&#233;l&#233;ologique, s'inscrit en
porte-&#224;-faux avec le raisonnement historien qui, s'il lit dans un moment pass&#233; le r&#233;sultat d'une
configuration ant&#233;rieure, se doit r&#233;solument d'&#233;viter de pr&#233;dire l'avenir, alors m&#234;me qu'il le
conna&#238;t. La demande de l'institution heurtait les bases de notre formation ; elle fut isol&#233;e mais
n&#233;anmoins imp&#233;rative. Devant notre refus de coop&#233;rer et de s&#233;lectionner quelques dates-cl&#233;s
qui &#171; d&#233;couleraient &#187; du moment 1931, il fut d&#233;cid&#233; que la derni&#232;re salle, spatialement s&#233;par&#233;e du reste de l'exposition, serait constitu&#233;e d'une chronologie &#171; exhaustive &#187; et donc &#233;clectique,
sur laquelle serait surimprim&#233; &#171; et apr&#232;s &#187;, sorte de pied de nez &#224; l'injonction.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cet &#233;pisode unique et isol&#233; d'intervention directe de la direction traduit bien la
distorsion entre l'attente politique d'un propos tourn&#233; vers le pr&#233;sent (et d'une certaine
mani&#232;re l'avenir) et un discours scientifique, &#233;videmment fils du pr&#233;sent pour reprendre
l'expression de Marc Bloch, mais qui refuse la normativit&#233; ainsi que toute vell&#233;it&#233; pr&#233;dictive.
Toutefois, cette attente n'est pas r&#233;serv&#233;e aux hommes politiques ; elle s'est exprim&#233;e, tout au
long de la dur&#233;e de l'exposition, par le public qui lit l'histoire en regard du pr&#233;sent. Crise
&#233;conomique, expressions x&#233;nophobes, manifestations de rejet de l'&#233;tranger, refoulements et
expulsions, ces donn&#233;es propres &#224; la description de la France des ann&#233;es 1930, qui
structuraient l'espace de l'exposition consacr&#233; aux &#171; &#233;trangers au travail &#187;, ont r&#233;sonn&#233;
comme une d&#233;nonciation de la politique actuelle alors que nous &#233;tions uniquement - et sans
doute trop na&#239;vement - pr&#233;occup&#233;es de rendre compte du lien central, dans l'entre-deuxguerres,
entre immigration et march&#233; du travail, ainsi que de la discrimination nationale face
aux contractions de l'emploi.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Mettre l'histoire en mus&#233;e l'ouvre &#224; la lecture des contemporains et soumet, d&#232;s lors,
le pass&#233; aux interpellations du pr&#233;sent, port&#233; par le regard des visiteurs mais &#233;galement par la
demande journalistique. Ainsi, lors de l'inauguration de l'exposition, le 6 mai 2008, le
&#171; sujet &#187; a du mal &#224; trouver sa place dans les m&#233;dias, situ&#233; &#224; la crois&#233;e des services
&#171; Culture &#187; et &#171; Soci&#233;t&#233; &#187;. Pas assez artistique pour les journalistes sp&#233;cialis&#233;s dans la
couverture des expositions et &#233;v&#233;nements culturels, pas assez politique pour les journalistes
traitant de la question de l'immigration... La place m&#233;diatique des expositions d'histoire reste
encore &#224; trouver. Cette tension, renforc&#233;e par le caract&#232;re politique des questions
d'immigration, n'est pas de port&#233;e purement anecdotique ; elle pose aussi une question
d'importance quant au statut des relations entre mus&#233;ographie et discipline historique : quelle
place r&#233;server dans le monde culturel aux expositions d'histoire ?&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;Le choc des cultures&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Si nos craintes premi&#232;res se focalisaient sur l'&#233;ventuelle pression politique, il est
apparu, au fil des mois et pendant l'&#233;laboration du projet, que nos principales difficult&#233;s
n'&#233;taient pas d'ordre partisan, mais bien plus d'une incompr&#233;hension entre pratiques et
savoir-faire professionnels parfois conflictuels. Travailler pour un projet d'exposition oblige
l'historien &#224; se familiariser avec de nouveaux acteurs, de nouvelles pratiques et de nouvelles
institutions tr&#232;s &#233;loign&#233;s du monde universitaire. Ainsi en est-il du &#171; commissariat &#187; - mot
d&#233;j&#224; lourd de sens pour nous, socio-historiennes de l'&#201;tat ! - qui r&#233;unit des individus aux
formations, insertions professionnelles et mani&#232;res de faire diff&#233;rentes et parfois antagonistes.
Les d&#233;bats autour de la conception de l'exposition portent fondamentalement sur la nature
m&#234;me du projet : s'agit-il d'une exposition &#171; d'histoire &#187;, construite autour d'un discours
historique, ou d'une exposition de beaux objets, &#171; artistique &#187; et/ou &#171; conceptuelle &#187;, ins&#233;r&#233;e
dans une p&#233;riode historique d&#233;limit&#233;e ?
Le d&#233;bat n'a rien de th&#233;orique. Il se traduit imm&#233;diatement par une lutte mat&#233;rielle
autour des objets &#224; montrer dans le cadre de l'exposition.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Face &#224; la dimension spectaculaire de
l'Exposition coloniale toute en d&#233;mesure, reconstructions architecturales, peintures et
sculptures monumentales, mais &#233;galement objets ethnographiques pr&#234;t&#233;s pour l'occasion par
des collectionneurs d'&#171; art n&#232;gre &#187; r&#233;put&#233;s [&lt;a href='#nb13' class='spip_note' rel='footnote' title='Nanette J. Snoep, &#171; Restes et traces d'une illusion. L'Exposition coloniale (...)' id='nh13'&gt;13&lt;/a&gt;], comment faire place &#224; la quotidiennet&#233;, ou
encore &#224; la banalit&#233; de la pr&#233;sence sourde bien que massive des immigrants en France, dont
les traces sont d'abord de nature administrative (papiers d'identit&#233;, dossiers de surveillance,
statistiques) ? Comment traduire l'invisibilit&#233; relative de l'&#233;tranger, lui donner une mat&#233;rialit&#233;
face au d&#233;cor fastueux de l'Exposition coloniale pour laquelle les &#233;l&#233;ments qui subsistent sont
non seulement nombreux, mais ont une telle pr&#233;sence qu'ils sont susceptibles d'occulter des
documents d'archives parfois poussi&#233;reux, souvent disparates et pourtant essentiels &#224; notre
propos ? La lutte semblait in&#233;gale : &#233;bloui par les restes de l'Exposition de 1931, le regard du
visiteur ne risquait-il pas de se lasser devant la s&#233;cheresse des rapports administratifs, la
r&#233;p&#233;titivit&#233; des listes nominatives de recensement, dossiers individuels, papiers d'identit&#233;,
circulaires, glan&#233;s dans les nombreux centres d'archives municipales et d&#233;partementales ? Si
l'accumulation des papiers (cartes d'identit&#233;, dossiers de demandes de naturalisations,
contrats de travail, arr&#234;t&#233;s d'expulsion, etc.) traduit une exp&#233;rience tangible, parfois
traumatique, et rend compte, pour une part, du v&#233;cu des immigrants en France, leur force de
suggestion restait &#224; prouver.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Face aux documents d'archives, aux cartes et graphiques statistiques qui forment la
mati&#232;re premi&#232;re de notre activit&#233; professionnelle, les historiens de l'art et les sp&#233;cialistes de
mus&#233;ographie se montr&#232;rent dubitatifs : de tels documents &#233;taient illisibles, plats (puisqu'&#224; deux dimensions) et surtout inesth&#233;tiques, reproches r&#233;sum&#233;s dans cette phrase, tant
entendue : &#171; Il faut du 3D ! &#187; Une des voies choisies fut l'&#233;vocation de trajectoires
individuelles et familiales de migrants de 1931 par leurs objets personnels (un exemplaire de
la Divine Com&#233;die rapport&#233; d'Italie, un moulin &#224; caf&#233; d'Arm&#233;nie, etc.). L'id&#233;e &#233;tait de
r&#233;pondre &#224; l'exigence de la &#171; troisi&#232;me dimension &#187; par une plong&#233;e du visiteur dans la r&#233;alit&#233;
concr&#232;te de l'exp&#233;rience v&#233;cue par les immigr&#233;s, en suivant le destin de quelques cas
individuels, mis en sc&#232;ne dans des espaces l&#233;g&#232;rement en retrait du parcours, plus intimes.
L'un des autres points d'achoppement au sein du &#171; commissariat &#187;, t&#233;moin de ce choc
des cultures, a concern&#233; la place &#224; accorder aux artistes &#233;trangers. Pr&#233;sents en nombre dans la
France de 1931, ces artistes sont producteurs d'oeuvres dont la &#171; valeur &#187; d'exposition est
incontestable [&lt;a href='#nb14' class='spip_note' rel='footnote' title='Sophie Krebs, &#171; Les artistes &#233;trangers au d&#233;but des ann&#233;es 1930 &#187;, in 1931, les (...)' id='nh14'&gt;14&lt;/a&gt;]. Mais &#233;tait-il d&#232;s lors l&#233;gitime de r&#233;server un sort particulier &#224; ce groupe,
autrement dit une &#171; salle distincte &#187; dans le parcours ? Deux raisons s'y opposaient selon
nous : consid&#233;rer d'abord l'art comme une activit&#233; professionnelle parmi d'autres occup&#233;es
par les &#233;trangers, mais surtout rappeler que, du point de vue de la soci&#233;t&#233; d'accueil et
notamment des pouvoirs publics fran&#231;ais, les &#233;trangers, qu'ils soient artistes ou non, &#233;taient
trait&#233;s de la m&#234;me fa&#231;on. C'est ainsi que le r&#233;c&#233;piss&#233; de demande de carte d'identit&#233; de
Salvador Dali s'est retrouv&#233; gliss&#233; parmi d'autres, ou encore que les &#339;uvres d'art r&#233;alis&#233;es par
les artistes &#233;trangers pr&#233;sents &#224; Paris en 1931 (Giacometti, Victor Brauner, Otto Freundlich)
furent dispers&#233;s le long du parcours, en contrepoint des salles th&#233;matiques.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;Mises &#224; l'&#233;preuve du m&#233;tier d'historien&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Derri&#232;re ce choc des cultures, ce sont les r&#232;gles du m&#233;tier d'historien qui sont
constamment mises &#224; l'&#233;preuve. Rep&#233;rage des archives, s&#233;lection des documents, nouveaux
imp&#233;ratifs de lisibilit&#233;, les choix quotidiens que doivent effectuer les commissaires
scientifiques sont souvent corn&#233;liens au regard de leurs ambitions initiales, mais &#233;galement de
leurs habitudes professionnelles. L'organisation m&#234;me du processus du travail est
boulevers&#233;e. Dans une exposition, le discours ne d&#233;coule pas de la recherche et de l'&#233;tude
pr&#233;alable de sources, il les pr&#233;c&#232;de. Le texte constitue le point de d&#233;part, &#224; travers la mise au
point d'un synopsis, qui initie le travail de recherche iconographique et archivistique et de
rep&#233;rage d'objets, dans un but d'illustration, voire parfois de d&#233;monstration du propos. La
collecte se fait ainsi &#224; partir d'un but d&#233;fini : trouver des objets sur telle ou telle th&#233;matique, mais &#233;galement des documents susceptibles d'&#234;tre expos&#233;s. La s&#233;lection s'av&#232;re f&#233;roce, car,
au contraire de la d&#233;marche classique de l'historien, ce n'est ni par le cumul ni par la
comparaison des sources que s'&#233;labore le travail. L'archive n'est plus une source, elle devient
un but. D&#232;s lors, sa forme mat&#233;rielle s'impose comme un &#233;l&#233;ment central : on recherche des
couleurs, des photographies, du &#171; visuel &#187;, pour pouvoir faire &#339;uvre mus&#233;ale. L'&#233;criture
manuscrite est pr&#233;f&#233;r&#233;e &#224; l'&#233;criture typographi&#233;e, les couleurs (tampon rouge), annotations en
marge, photographies d'identit&#233; sont valoris&#233;es, le document &#171; individuel &#187; pr&#233;f&#233;r&#233; &#224; la
circulaire administrative. Car seul demeure &#224; la fin l'objet, charg&#233; de transmettre le discours
historique - m&#234;me si le texte peut prendre valeur d'objet mus&#233;al.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;En effet, nous avons fait le pari d'accorder une forte importance aux textes dans
l'exposition, pari qui a guid&#233; la sc&#233;nographie. Jeux d'agrandissements, reproduction
d'archives sur des murs r&#233;tro-&#233;clair&#233;s, mise en sc&#232;ne des textes introduisant le propos de
chaque salle afin de les rendre eux-m&#234;mes &#171; objets d'exposition &#187;, par un travail de mise en
lumi&#232;re et en couleurs, ont &#233;t&#233; autant de solutions propos&#233;es par le sc&#233;nographe, Massimo
Quendolo, pour rendre accessibles des documents souvent arides sans se d&#233;partir d'une
exigence esth&#233;tique. Plus difficile fut la r&#233;daction des cartels, textes descriptifs accompagnant
chacune des oeuvres expos&#233;es, trop nombreux et trop longs de l'avis des sc&#233;nographes. Mais
comment expliquer des questions aussi complexes que les diff&#233;rents statuts des populations
immigrantes issues des colonies (fran&#231;ais sans &#234;tre citoyens, &#171; prot&#233;g&#233;s &#187; ou encore
&#171; &#233;trangers &#187;) sans entrer dans le d&#233;tail [&lt;a href='#nb15' class='spip_note' rel='footnote' title='Laure Bl&#233;vis, &#171; Des indig&#232;nes en m&#233;tropole ? Cat&#233;gories coloniales et cat&#233;gories (...)' id='nh15'&gt;15&lt;/a&gt;] ? Parfois le document peut &#234;tre explicite, notamment
lorsqu'il joue des &#171; couleurs &#187; pour diff&#233;rencier les uns des autres. Sur telle liste nominative
du recensement de la ville d'Aniche (ville du nord de la France, qui en 1931 compte 9 000
habitants dont 1 000 &#233;trangers), la nationalit&#233; de trois habitants n&#233;s en Alg&#233;rie est d'abord
mentionn&#233;e comme fran&#231;aise, avant d'&#234;tre corrig&#233;e et remplac&#233;e par &#171; NA &#187;, c'est-&#224;-dire
&#171; Nord-Africain &#187;, en bleu. Les &#233;trangers, ici des Grecs, sont quant &#224; eux marqu&#233;s d'un trait
de crayon rouge, pour mieux les rep&#233;rer lors de la compilation des r&#233;sultats.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Mais le document ne peut prendre sens sans commentaire. La relation entre l'objet
expos&#233; et le cartel qui l'accompagne a fait l'objet de nombreux d&#233;bats au sein du
commissariat, mais l'actualit&#233; mus&#233;ale nous fut d'un grand secours. En avril 2008, date o&#249;
nous r&#233;digions et installions nos derniers cartels, a &#233;clat&#233; la pol&#233;mique autour de l'exposition de la Biblioth&#232;que historique de la ville de Paris, &#171; Les/Des Parisiens sous l'Occupation &#187;,
pr&#233;sentant les photos prises par Andr&#233; Zucca pour l'hebdomadaire allemand Signal. Les
reproches tournent alors autour de l'indigence du travail de commentaire et de
contextualisation des photographies, d'une sc&#233;nographie esth&#233;tisante qui passe sous silence la
dimension propagandiste du travail du photographe [&lt;a href='#nb16' class='spip_note' rel='footnote' title='Fabrice Virgili et Dani&#232;le Voldman, &#171; Les Parisiens sous l'Occupation, une (...)' id='nh16'&gt;16&lt;/a&gt;]. La pol&#233;mique vint rappeler (s'il en &#233;tait
besoin) &#224; quel point l'absence de texte est toujours porteuse de sens, que ce dernier soit
assum&#233; ou non par les commissaires.
Pourtant, l'extr&#234;me soin apport&#233; aux textes, &#224; leur taille et &#224; leur r&#233;daction ne permet
pas d'&#233;viter totalement les malentendus et les ambigu&#239;t&#233;s : doit-on, par exemple, reprendre les
cat&#233;gories utilis&#233;es &#224; l'&#233;poque (&#171; indig&#232;nes &#187;, &#171; Nord-Africains &#187;) ou les traduire dans un
vocabulaire plus contemporain (&#171; coloniaux &#187;, &#171; Alg&#233;riens &#187;) ? Un visiteur s'est plaint de ce
que l'on n'avait pas suffisamment distingu&#233; les Arm&#233;niens des Turcs dans les documents
statistiques issus du recensement de 1931, alors que nous explicitions notre d&#233;pendance vis-&#224;-vis
des cat&#233;gories alors en vigueur.
On le voit, outre la question de la place de la p&#233;dagogie dans l'exercice mus&#233;al, qui
fait l'objet de vifs d&#233;bats en France depuis le Front populaire [&lt;a href='#nb17' class='spip_note' rel='footnote' title='Pascal Ory, La Belle Illusion. Culture et politique sous le signe du Front (...)' id='nh17'&gt;17&lt;/a&gt;], l'interrogation centrale soulev&#233;e par notre exp&#233;rience concerne les places respectives des pratiques et des images en
son sein. Parfois, la question a surgi : toute exposition n'est-elle finalement qu'une histoire de
repr&#233;sentations ?&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;Histoire sociale ou histoire des repr&#233;sentations ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Historiennes du social, notre souci a &#233;t&#233; constamment de rendre compte, dans
l'exposition &#171; 1931 &#187;, des pratiques et non seulement des images et des repr&#233;sentations. La
t&#226;che n'est pas simple, car le seul fait de mettre sous vitrine, de transformer un document du
pass&#233; en objet de mus&#233;e, d'accrocher telle ou telle photographie, participe d&#233;j&#224; d'une mise en
espace de la r&#233;alit&#233; qui tend &#224; la r&#233;ifier. Elle s'est av&#233;r&#233;e d'autant plus ardue que les &#233;trangers
dans la France des ann&#233;es 1930 se caract&#233;risent par une certaine &#171; invisibilit&#233; &#187; : qu'est-ce qui
nous dit ainsi que la &#171; fanfare des mineurs &#187;, photographi&#233;e par Kollar &#224; Waziers, dans le
nord de la France, comprend des Polonais ? &#171; Tout au long de son enqu&#234;te, au fond des mines, dans les usines et les chantiers, Fran&#231;ois Kollar n'a cess&#233; de croiser et de photographier des
travailleurs &#233;trangers, venus de l'Europe et de l'Empire. Mais les images publi&#233;es et leurs
l&#233;gendes ne mentionnent jamais ces origines, comme si le travail faisait unit&#233; entre les
hommes et gommait les nationalit&#233;s &#187;, rappelle ainsi Marianne Amar [&lt;a href='#nb18' class='spip_note' rel='footnote' title='Marianne Amar, &#171; Fran&#231;ois Kollar et le mineur marocain, destins crois&#233;s &#187;, in (...)' id='nh18'&gt;18&lt;/a&gt;]. La recherche d'un
document &#171; parlant &#187; peut conduire &#224; certains glissements et amalgames.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;L'exemple de la x&#233;nophobie l'illustre avec force. Si l'on parcourt la presse
quotidienne fran&#231;aise &#224; grand tirage de l'ann&#233;e 1931, les &#233;trangers sont fr&#233;quemment cit&#233;s par
l'&#233;vocation de faits divers dans lesquels ils sont suppos&#233;ment impliqu&#233;s, ce qui vient rappeler
la criminalisation de la population &#233;trang&#232;re : &#171; Un Chinois tue un dentiste &#187;, &#171; sanglante
bagarre entre Polonais &#187;, &#171; un Espagnol &#233;trangle et viole une quinquag&#233;naire &#187; [&lt;a href='#nb19' class='spip_note' rel='footnote' title='L'OEuvre, 23 octobre et 9 d&#233;cembre 1931 ; Le Populaire, 15 et 17 mars (...)' id='nh19'&gt;19&lt;/a&gt;]
, etc. Dans
ces repr&#233;sentations, rh&#233;torique et iconographie font la part belle aux st&#233;r&#233;otypes [&lt;a href='#nb20' class='spip_note' rel='footnote' title='Ralph Schor, L'Opinion publique et les &#201;trangers, 1919-1939, Paris, (...)' id='nh20'&gt;20&lt;/a&gt;]
. La
banalisation, &#224; cette &#233;poque, d'une lecture raciale des populations, dont t&#233;moigne avec &#233;clat le
spectacle de l'Exposition coloniale de 1931, constitue sans nul doute l'un des &#233;l&#233;ments &#224;
prendre en compte pour comprendre la fertilit&#233; du terreau o&#249; s'enracinent la x&#233;nophobie et
l'antis&#233;mitisme des ann&#233;es 1930.
X&#233;nophobie et antis&#233;mitisme ne sont l'apanage ni des id&#233;ologues racistes ni des
journaux d'extr&#234;me droite. En ce sens, l'ouvrage de Georges Mauco - g&#233;ographe et expert de
l'immigration de la premi&#232;re heure -, &lt;i&gt;Les &#201;trangers en France&lt;/i&gt; (1932), a trouv&#233; sa place dans
une vitrine, afin de donner &#224; voir la diffusion et la banalisation des analyses &#171; ethniques &#187; du
monde social dans la France des ann&#233;es 1930. L&#224; encore, ce parti pris s'est heurt&#233; aux
contraintes de la mise en espace : comment exposer un ouvrage ? Il faut choisir les pages o&#249;
le livre sera ouvert, restreindre la lecture et imposer un regard, tout en doutant : le visiteur vat-
il prendre le temps de lire les passages expos&#233;s ?&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Nous avons &#233;galement voulu rappeler que la x&#233;nophobie des ann&#233;es 1930 n'&#233;tait pas
limit&#233;e au cercle des repr&#233;sentations, c'est-&#224;-dire qu'elle donnait lieu &#233;galement &#224; des actes et
des pratiques. Les sources existent : sur le chantier de l'Exposition coloniale internationale, le
21 avril 1931, un ma&#231;on italien est arr&#234;t&#233; par la police ; un terrassier fran&#231;ais l'a appel&#233; &#171; macaroni &#187; et &#171; il a ripost&#233; par un coup de poing &#224; la figure &#187; [&lt;a href='#nb21' class='spip_note' rel='footnote' title='Registre de mains courantes du commissariat de Bel-Air (Paris, 12e (...)' id='nh21'&gt;21&lt;/a&gt;]. Le fait provient d'un
document d'archives mais, s'il fait sens dans le discours, il n'a qu'un faible impact visuel :
extrait du registre des mains courantes du commissariat du 12e arrondissement, il s'ins&#232;re au
milieu d'autres faits divers consign&#233;s sur une page du registre, aux &#233;critures parfois
difficilement d&#233;chiffrables. La reproduction du document expos&#233;, sur un mur r&#233;tro-&#233;clair&#233;, a
n&#233;anmoins permis de donner &#224; voir, au visiteur, les manifestations concr&#232;tes de la x&#233;nophobie
en l'amenant, d'une certaine mani&#232;re, dans les coulisses de l'Exposition coloniale.
Histoire sociale ou histoire des repr&#233;sentations ? La question se pose &#233;galement au
sujet du monde colonial. La centralit&#233; de l'Exposition coloniale semble d'embl&#233;e faire
pencher le propos du c&#244;t&#233; de l'imaginaire colonial et des diff&#233;rentes entreprises de
propagande colonialiste, conform&#233;ment d'ailleurs &#224; l'int&#233;r&#234;t public, m&#233;diatique et &#233;ditorial
pour les &#171; images d'Empire &#187; [&lt;a href='#nb22' class='spip_note' rel='footnote' title='Nicolas Bancel, Pascal Blanchard, Francis Delabarre, Images d'Empire, (...)' id='nh22'&gt;22&lt;/a&gt;]. Une telle approche, qui recherche dans les st&#233;r&#233;otypes d'hier,
en l'occurrence coloniaux, l'origine des pr&#233;jug&#233;s d'aujourd'hui n'est pas sans poser
probl&#232;me [&lt;a href='#nb23' class='spip_note' rel='footnote' title='Voir le num&#233;ro &#171; Imaginaire colonial, figures de l'immigr&#233; &#187; de Hommes et (...)' id='nh23'&gt;23&lt;/a&gt;]. Tout d'abord, que sait-on de la diffusion et surtout de la r&#233;ception de la
propagande coloniale ? L'immense succ&#232;s de l'Exposition coloniale de 1931 (huit millions de
visiteurs) ne signifie pas n&#233;cessairement ni automatiquement que le public fran&#231;ais ait adh&#233;r&#233;
au projet imp&#233;rial de la France ou qu'il ait partag&#233; l'enthousiasme du discours de la mission
civilisatrice. Entre le consentement et le refus, ne peut-on &#233;galement faire l'hypoth&#232;se d'une
indiff&#233;rence face au sort des colonis&#233;s [&lt;a href='#nb24' class='spip_note' rel='footnote' title='Sur cette question, voir Nicolas Mariot, &#171; Faut-il &#234;tre motiv&#233; pour tuer ? &#187;, (...)' id='nh24'&gt;24&lt;/a&gt;] ?&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Surtout, les colonis&#233;s eux-m&#234;mes sont
singuli&#232;rement absents des analyses des mises en sc&#232;nes de la colonisation et des
d&#233;nonciations des &#171; zoos humains &#187; [&lt;a href='#nb25' class='spip_note' rel='footnote' title='Beno&#238;t de l'Estoile, &#171; Les indig&#232;nes des colonies &#224; l'Exposition coloniale &#187;, in (...)' id='nh25'&gt;25&lt;/a&gt;]
. Derri&#232;re les images, il est donc essentiel de donner &#224;
voir la r&#233;alit&#233; pratique de la colonisation et la vie des habitants.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Une premi&#232;re solution a consist&#233; &#224; pr&#233;senter, en contrepoint de l'exhibition des restes
spectaculaires de l'Exposition coloniale, des cartes de l'Empire et de ses populations, afin de
souligner que la colonisation, avant d'&#234;tre affaire de propagande, &#233;tait tout d'abord occupation de territoires et soumission d'hommes. Plus encore, il s'est agi de rendre compte de la
pr&#233;sence physique des colonis&#233;s en m&#233;tropole, de cette premi&#232;re vague d'immigration venue
des colonies, pour l'essentiel du Maghreb. &#201;voquer le v&#233;cu des immigrants coloniaux, mais
en rappelant que ces derniers n'&#233;taient pas des victimes passives de la domination coloniale,
comme la focalisation excessive sur les repr&#233;sentations de l'Empire peut le laisser penser. D&#232;s
lors, une large place a &#233;t&#233; faite &#224; l'&#233;vocation de la politisation des immigrants (coloniaux
comme &#233;trangers), en montrant au visiteur, par l'exposition de tracts en plusieurs langues ou
de rapports de police sur des militants indochinois, que les mouvements anticolonialistes sont
souvent n&#233;s dans l'exp&#233;rience migratoire.
Sortir de la tour, se frotter au pr&#233;sent, r&#233;pondre aux exigences cumul&#233;es de la mise en
espace et de la mise en regard du public sont autant de prises de risques. Notre engagement
dans ce projet a consist&#233;, pour une part, &#224; apprivoiser de nouveaux savoir-faire ; il a, dans le
m&#234;me temps, contribu&#233; &#224; conforter le n&#244;tre. Il nous a permis de renforcer nos convictions
quant aux mani&#232;res d'&#233;crire mais aussi de montrer le pass&#233;, d'expliciter nos fondamentaux, de
faire preuve d'inventivit&#233;. &#192; l'heure o&#249; Nicolas Sarkozy appelle &#224; la cr&#233;ation d'un &#171; Mus&#233;e
pour l'histoire de France &#187;, cette modeste exp&#233;rience contribue &#224; rappeler les risques
d'instrumentalisation de l'histoire et de l'historien2 [&lt;a href='#nb26' class='spip_note' rel='footnote' title='Sur ce point, voir notamment l'activit&#233; du Comit&#233; de Vigilance face aux usages (...)' id='nh26'&gt;26&lt;/a&gt;]. Mais elle aimerait &#233;galement militer
pour une participation active, r&#233;fl&#233;chie et r&#233;flexive des historiens dans les lieux o&#249; l'histoire
se montre. Au terme de l'aventure, l'exercice, parfois p&#233;rilleux, se r&#233;v&#232;le passionnant.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;p&gt;[&lt;a href='#nh1' id='nb1' class='spip_note' title='Notes 1' rev='footnote'&gt;1&lt;/a&gt;] Codirectrices de &lt;i&gt;1931, les &#233;trangers au temps de l'exposition coloniale&lt;/i&gt; (Gallimard, 2008), le catalogue de l'exposition du m&#234;me nom qui s'est tenue &#224; la Cit&#233; nationale de l'histoire de l'immigration (mai-octobre 2008). Respectivement ma&#238;tresse de conf&#233;rence en sociologie &#224; l'universit&#233; Paris X - Nanterre, membre de l'Institut des Sciences Sociales du Politique (ISP CNRS) ; et charg&#233;e de recherches &#224; l'Institut d'histoire moderne et contemporaine (CNRS-ENS)&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[&lt;a href='#nh2' id='nb2' class='spip_note' title='Notes 2' rev='footnote'&gt;2&lt;/a&gt;] Sophie Wahnich, &#171; Les mus&#233;es d'histoire du XXe si&#232;cle en Europe &#187;, &lt;i&gt;&#201;tudes&lt;/i&gt;, 2005/7-8, t. 403, p. 29-41.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[&lt;a href='#nh3' id='nb3' class='spip_note' title='Notes 3' rev='footnote'&gt;3&lt;/a&gt;] La demande mus&#233;ale adress&#233;e &#224; la discipline historique semble ainsi relativement r&#233;cente si on la compare au
lien, plus ancien, et d'ailleurs remis en question ces derniers temps, entre anthropologie et mus&#233;es. Voir Beno&#238;t
de L'Estoile, &#171; L'anthropologie apr&#232;s les mus&#233;es ? &#187;, &lt;i&gt;Ethnologie fran&#231;aise&lt;/i&gt;, n&#176;116, 2008, p. 665-670, ou encore
Herman Lebovics, &lt;i&gt;True France : The Wars over Cultural Identity 1900-1945&lt;/i&gt;, Ithaca et Londres, Cornell
University Press, 1992.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[&lt;a href='#nh4' id='nb4' class='spip_note' title='Notes 4' rev='footnote'&gt;4&lt;/a&gt;] L'ambigu&#239;t&#233; du projet mus&#233;ographique n'a rien de r&#233;cent. Voir Pascal Ory, &#171; Entre d&#233;lectation et cours du soir :
le d&#233;bat mus&#233;al fran&#231;ais juste avant l'&#232;re des masses &#187; in &lt;i&gt;La Culture comme aventure&lt;/i&gt;, Paris, Complexe, 2008,
p. 53-70. On pourra consulter &#233;galement Dominique Poulot, &lt;i&gt;Une histoire des mus&#233;es de France&lt;/i&gt;, Paris, La
D&#233;couverte, 2005.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[&lt;a href='#nh5' id='nb5' class='spip_note' title='Notes 5' rev='footnote'&gt;5&lt;/a&gt;] Marie-Claude Blanc Chal&#233;ard, &#171; Une Cit&#233; nationale pour l'histoire de l'immigration. Gen&#232;ses, enjeux,
obstacles &#187;, &lt;i&gt;Vingti&#232;me si&#232;cle. Revue d'histoire&lt;/i&gt;, n&#176;4, 2006.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[&lt;a href='#nh6' id='nb6' class='spip_note' title='Notes 6' rev='footnote'&gt;6&lt;/a&gt;] Maureen Murphy, Un palais pour une cit&#233;. Du Mus&#233;e des colonies &#224; la Cit&#233; nationale de l'histoire de
l'immigration, Paris, RMN, 2007 ; Beno&#238;t de l'Estoile, &lt;i&gt;Le Go&#251;t des Autres, de l'Exposition coloniale aux Arts
premiers&lt;/i&gt;, Paris, Flammarion, 2007 (voir la recension dans &lt;i&gt;La Vie des Id&#233;es&lt;/i&gt; : &lt;a href=&quot;http://www.laviedesidees.fr/Lesmusees-
lieux-hautement.html&quot; class='spip_out' rel='external'&gt;http://www.laviedesidees.fr/Lesmusees-
lieux-hautement.html&lt;/a&gt; ) ; Herman Lebovics, &lt;i&gt;Bringing the Empire Back Home : France in the Global Age&lt;/i&gt;.
Durham et Londres, Duke University Press, 2004.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[&lt;a href='#nh7' id='nb7' class='spip_note' title='Notes 7' rev='footnote'&gt;7&lt;/a&gt;] Marie-Claude Blanc Chal&#233;ard, &lt;i&gt;art. cit.&lt;/i&gt;, p. 138.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[&lt;a href='#nh8' id='nb8' class='spip_note' title='Notes 8' rev='footnote'&gt;8&lt;/a&gt;] Voir Isabelle Merle, Emmanuelle Sibeud, &#171; Histoire en marge ou histoire en marche ? La colonisation entre
repentance et patrimonialisation &#187;, communication au colloque &lt;i&gt;La Politique du pass&#233; : constructions, usages et
mobilisations de l'histoire de France des ann&#233;es 1970 &#224; nos jours&lt;/i&gt;, Universit&#233; de Paris I, 25-26 septembre 2003,
version d&#233;finitive publi&#233;e dans Claire Andrieu, Marie-Claire Lavabre, Danielle Tartakowsky (dir.), &lt;i&gt;Politiques du
pass&#233;. Usages politiques du pass&#233; dans la France contemporaine. Second volume : la Concurrence des pass&#233;s&lt;/i&gt;,
Aix-en-Provence, 2006, p. 245-255.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[&lt;a href='#nh9' id='nb9' class='spip_note' title='Notes 9' rev='footnote'&gt;9&lt;/a&gt;] Voir G&#233;rard Noiriel et Nicolas Offenstadt, &#171; Histoire et politique : autour d'un d&#233;bat et de certains usages &#187;,
&lt;i&gt;Nouvelles Fondations&lt;/i&gt;, 2, 2006, p. 65-75.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[&lt;a href='#nh10' id='nb10' class='spip_note' title='Notes 10' rev='footnote'&gt;10&lt;/a&gt;] Nicolas Bancel, Pascal Blanchard, Gilles Boetsch et Eric Deroo, &lt;i&gt;Zoos humains. De la V&#233;nus hottentote aux
reality shows&lt;/i&gt;, Paris, La D&#233;couverte, 2002., tout en oubliant les r&#233;alit&#233;s pratiques de la colonisation sur le terrain.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[&lt;a href='#nh11' id='nb11' class='spip_note' title='Notes 11' rev='footnote'&gt;11&lt;/a&gt;] Charles-Robert Ageron, &#171; L'exposition coloniale de 1931. Mythe r&#233;publicain ou mythe imp&#233;rial ? &#187;, in Pierre
Nora (dir.), &lt;i&gt;Les Lieux de m&#233;moire, vol. I&lt;/i&gt;, Paris, Gallimard, 1984, p. 561-591 ; Michel Pierre, &#171; L'exposition
coloniale internationale de 1931 &#187;, in Laure Bl&#233;vis, H&#233;l&#232;ne Lafont-Couturier, Nanette Snoep, Claire Zalc (dir.),
&lt;i&gt;1931, les &#233;trangers au temps de l'Exposition coloniale&lt;/i&gt;, Paris, Gallimard-CNHI, 2008, p. 20-27.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[&lt;a href='#nh12' id='nb12' class='spip_note' title='Notes 12' rev='footnote'&gt;12&lt;/a&gt;] Sur ce point, voir Clifford Rosenberg, &#171; Les immigrants et la police fran&#231;aise dans l'entre-deux-guerres &#187;, in
&lt;i&gt;1931, les &#233;trangers au temps de l'Exposition coloniale, op. cit.&lt;/i&gt;, p. 92-97 ou encore &lt;i&gt;Policing Paris : The Origins
of Modern Immigration Control between the Wars&lt;/i&gt;, Ithaca et Londres, Cornell University Press, 2006.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[&lt;a href='#nh13' id='nb13' class='spip_note' title='Notes 13' rev='footnote'&gt;13&lt;/a&gt;] Nanette J. Snoep, &#171; Restes et traces d'une illusion. L'Exposition coloniale internationale de Vincennes en
1931 &#187;, in &lt;i&gt;1931, les &#233;trangers au temps de l'Exposition coloniale, op. cit.&lt;/i&gt;, p. 166-173.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[&lt;a href='#nh14' id='nb14' class='spip_note' title='Notes 14' rev='footnote'&gt;14&lt;/a&gt;] Sophie Krebs, &#171; Les artistes &#233;trangers au d&#233;but des ann&#233;es 1930 &#187;, in &lt;i&gt;1931, les &#233;trangers au temps de
l'Exposition coloniale, op. cit.&lt;/i&gt;, p. 134-139.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[&lt;a href='#nh15' id='nb15' class='spip_note' title='Notes 15' rev='footnote'&gt;15&lt;/a&gt;] Laure Bl&#233;vis, &#171; Des indig&#232;nes en m&#233;tropole ? Cat&#233;gories coloniales et cat&#233;gories m&#233;tropolitaines &#187;, in &lt;i&gt;1931,
les &#233;trangers au temps de l'Exposition coloniale, op. cit.&lt;/i&gt;, p. 28-35.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[&lt;a href='#nh16' id='nb16' class='spip_note' title='Notes 16' rev='footnote'&gt;16&lt;/a&gt;] Fabrice Virgili et Dani&#232;le Voldman, &#171; Les Parisiens sous l'Occupation, une exposition controvers&#233;e &#187;, &lt;i&gt;French
Politics, Culture &amp; Society&lt;/i&gt;, &#224; para&#238;tre.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[&lt;a href='#nh17' id='nb17' class='spip_note' title='Notes 17' rev='footnote'&gt;17&lt;/a&gt;] Pascal Ory, &lt;i&gt;La Belle Illusion. Culture et politique sous le signe du Front populaire, 1935-1938&lt;/i&gt;, Paris, Plon, 1994, p. 255 et suivantes.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[&lt;a href='#nh18' id='nb18' class='spip_note' title='Notes 18' rev='footnote'&gt;18&lt;/a&gt;] Marianne Amar, &#171; Fran&#231;ois Kollar et le mineur marocain, destins crois&#233;s &#187;, in &lt;i&gt;1931, les &#233;trangers au temps de
l'Exposition coloniale, op. cit.&lt;/i&gt;, p. 74-75.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[&lt;a href='#nh19' id='nb19' class='spip_note' title='Notes 19' rev='footnote'&gt;19&lt;/a&gt;] &lt;i&gt;L'OEuvre&lt;/i&gt;, 23 octobre et 9 d&#233;cembre 1931 ; &lt;i&gt;Le Populaire&lt;/i&gt;, 15 et 17 mars 1931.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[&lt;a href='#nh20' id='nb20' class='spip_note' title='Notes 20' rev='footnote'&gt;20&lt;/a&gt;] Ralph Schor, &lt;i&gt;L'Opinion publique et les &#201;trangers, 1919-1939&lt;/i&gt;, Paris, Publications de la Sorbonne, 1985 ;
Claire Zalc, &#171; X&#233;nophobie et antis&#233;mitisme dans la France des ann&#233;es 30 &#187; in &lt;i&gt;1931, les &#233;trangers au temps de
l'Exposition coloniale, op. cit.&lt;/i&gt;, p. 112-118.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[&lt;a href='#nh21' id='nb21' class='spip_note' title='Notes 21' rev='footnote'&gt;21&lt;/a&gt;] Registre de mains courantes du commissariat de Bel-Air (Paris, 12e arrondissement) consacr&#233; &#224; l'Exposition
coloniale, &lt;i&gt;Archives de la Pr&#233;fecture de police de Paris (APP)&lt;/i&gt;, CB/45/14.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[&lt;a href='#nh22' id='nb22' class='spip_note' title='Notes 22' rev='footnote'&gt;22&lt;/a&gt;] Nicolas Bancel, Pascal Blanchard, Francis Delabarre, &lt;i&gt;Images d'Empire, 1930-1960. Trente ans de
photographies officielles sur l'Afrique fran&#231;aise&lt;/i&gt;, Paris, La Documentation fran&#231;aise, 1997.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[&lt;a href='#nh23' id='nb23' class='spip_note' title='Notes 23' rev='footnote'&gt;23&lt;/a&gt;] Voir le num&#233;ro &#171; Imaginaire colonial, figures de l'immigr&#233; &#187; de &lt;i&gt;Hommes et migrations&lt;/i&gt;, n&#176;1207, mai-juin
1997.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[&lt;a href='#nh24' id='nb24' class='spip_note' title='Notes 24' rev='footnote'&gt;24&lt;/a&gt;] Sur cette question, voir Nicolas Mariot, &#171; Faut-il &#234;tre motiv&#233; pour tuer ? &#187;, &lt;i&gt;Gen&#232;ses&lt;/i&gt;, n&#176; 53, d&#233;cembre 2003, ou
l'article collectif paru dans &lt;i&gt;La Vie des Id&#233;es&lt;/i&gt; &#224; propos de la Premi&#232;re Guerre mondiale, &#171; 1914-1918 : retrouver la
controverse &#187;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[&lt;a href='#nh25' id='nb25' class='spip_note' title='Notes 25' rev='footnote'&gt;25&lt;/a&gt;] Beno&#238;t de l'Estoile, &#171; Les indig&#232;nes des colonies &#224; l'Exposition coloniale &#187;, in &lt;i&gt;1931, les &#233;trangers au temps de
l'Exposition coloniale, op. cit.&lt;/i&gt;, p 41.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[&lt;a href='#nh26' id='nb26' class='spip_note' title='Notes 26' rev='footnote'&gt;26&lt;/a&gt;] Sur ce point, voir notamment l'activit&#233; du &lt;i&gt;Comit&#233; de Vigilance face aux usages publics de l'histoire&lt;/i&gt; (CVUH).&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;&lt;span class='spip_document_54 spip_documents spip_documents_center'&gt;
&lt;img src='http://www.liens-socio.org/IMG/gif/logo_laviedesidees.gif' width=&quot;195&quot; height=&quot;75&quot; alt=&quot;&quot; /&gt;&lt;/span&gt;&lt;br /&gt;
Ce texte est reproduit dans &lt;i&gt;Liens socio&lt;/i&gt; avec l'autorisation des auteures et de &lt;a href=&quot;http://www.laviedesidees.fr/&quot; class='spip_out' rel='external'&gt;laviedesidees.fr&lt;/a&gt;, o&#249; il a &#233;t&#233; initialement publi&#233; le 26 janvier 2009 (&#169; laviedesidees.fr)&lt;/p&gt; &lt;p&gt;La version originale de ce texte peut &#234;tre consult&#233;e &#224; l'adresse suivante :
&lt;a href=&quot;http://www.laviedesidees.fr/Comment-mettre-l-histoire-en-musee.html&quot; class='spip_out' rel='external'&gt;http://www.laviedesidees.fr/Comment-mettre-l-histoire-en-musee.html&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
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		<title>L'&#233;conomie sociale et solidaire n'existe pas</title>
		<link>http://www.liens-socio.org/L-economie-sociale-et-solidaire-n</link>
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		<dc:date>2008-03-11T22:35:16Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Igor Martinache</dc:creator>
		
		<category domain="http://www.liens-socio.org/Idees">Id&#233;es</category>
		


		<description>&lt;img class=&quot;spip_logos&quot; alt=&quot;&quot; align=&quot;left&quot; src=&quot;http://www.liens-socio.org/IMG/arton3685.jpg?1205274192&quot; width=&quot;170&quot; height=&quot;113&quot; /&gt;Par Matthieu H&#233;ly &#171; Jusqu'&#224; pr&#233;sent les hommes se sont toujours fait des id&#233;es fausses sur eux-m&#234;mes, sur ce qu'ils sont ou devraient &#234;tre. Ils ont organis&#233; leurs rapports en fonction des repr&#233;sentations qu'ils se faisaient de Dieu, de l'homme normal, etc. Ces produits de leur cerveau ont grandi jusqu'&#224; les dominer de toute leur hauteur. Cr&#233;ateurs, ils se sont inclin&#233;s devant leurs propres cr&#233;ations. Lib&#233;rons-les donc des chim&#232;res, des id&#233;es, des dogmes, des &#234;tres imaginaires sous le joug desquels ils (...)
		</description>


 <content:encoded>&lt;img class='spip_logos' alt=&quot;&quot; align=&quot;right&quot; src=&quot;http://www.liens-socio.org/local/cache-vignettes/L150xH100/arton3685-8004e.jpg&quot; width='150' height='100' style='height:100px;width:150px;' /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Par Matthieu H&#233;ly [&lt;a href='#nb2-1' class='spip_note' rel='footnote' title='Ma&#238;tre de conf&#233;rences en sociologie &#224; l'Universit&#233; Paris X-Nanterre et chercheur (...)' id='nh2-1'&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;i&gt;&#171; Jusqu'&#224; pr&#233;sent les hommes se sont toujours fait des id&#233;es fausses sur eux-m&#234;mes, sur ce qu'ils sont ou devraient &#234;tre. Ils ont organis&#233; leurs rapports en fonction des repr&#233;sentations qu'ils se faisaient de Dieu, de l'homme normal, etc. Ces produits de leur cerveau ont grandi jusqu'&#224; les dominer de toute leur hauteur. Cr&#233;ateurs, ils se sont inclin&#233;s devant leurs propres cr&#233;ations. Lib&#233;rons-les donc des chim&#232;res, des id&#233;es, des dogmes, des &#234;tres imaginaires sous le joug desquels ils s'&#233;tiolent. R&#233;voltons-nous contre la domination de ces id&#233;es. &#187;,&lt;/i&gt; Karl Marx, Avant-propos, L'id&#233;ologie allemande in &#338;uvres, vol.3, Gallimard, &#171; Biblioth&#232;que de la Pl&#233;iade &#187;, 1982&lt;/p&gt; &lt;p&gt;L'institutionnalisation, sans r&#233;el d&#233;bat, de la notion &#171; d'&#233;conomie sociale et solidaire &#187;, utilis&#233;e comme concept du monde acad&#233;mique et d&#233;finie comme une cat&#233;gorie administrative faisant l'objet d'interventions publiques par le monde politique, soul&#232;ve plusieurs questions qui n'ont jamais &#233;t&#233; abord&#233;es dans le vaste ensemble de publications consacr&#233;es &#224; ce th&#232;me depuis son &#233;mergence. Charg&#233;e de r&#233;pondre tour &#224; tour &#171; &#224; l'&#233;tranglement financier du d&#233;veloppement, &#224; la d&#233;r&#233;gulation de l'&#233;conomie et &#224; la lib&#233;ralisation des mouvements de capitaux, qui provoquent partout le ch&#244;mage de masse, les faillites en cha&#238;ne, la marginalisation croissante des ch&#244;meurs de longue dur&#233;e et de ceux qui savent qu'ils n'ont pas la possibilit&#233; de retrouver un emploi &#224; cause de leur &#226;ge, de leur manque de qualification ou d'exp&#233;rience professionnelle, de leur appartenance ethnique, de leur sexe, etc. &#187; [&lt;a href='#nb2-2' class='spip_note' rel='footnote' title='Cf. &#171; L'&#233;conomie solidaire &#187; in Dictionnaire de l'autre &#233;conomie, LAVILLE J.L. (...)' id='nh2-2'&gt;2&lt;/a&gt;] par les fondateurs de cet oxymore, l'&#233;conomie solidaire serait &#233;galement &#171; pr&#233;sente partout o&#249; l'on promeut la recherche du bien commun, l'emploi des plus d&#233;favoris&#233;s &#187; [&lt;a href='#nb2-3' class='spip_note' rel='footnote' title='Manifeste de l'&#233;conomie solidaire, http://www.sinvestir.org/index.php?page=manifes' id='nh2-3'&gt;3&lt;/a&gt;] selon les signataires du manifeste pour l'&#233;conomie solidaire publi&#233; pendant la derni&#232;re campagne pr&#233;sidentielle. C'est sans doute beaucoup attendre d'une notion dont les valeurs et les pratiques qu'elle est cens&#233;e circonscrire varient consid&#233;rablement d'un acteur &#224; l'autre : faut-il, par exemple, inclure dans la d&#233;finition polys&#233;mique de &#171; l'&#233;conomie sociale et solidaire &#187;, la promotion du &#171; b&#233;n&#233;volat de comp&#233;tences &#187; [&lt;a href='#nb2-4' class='spip_note' rel='footnote' title='Voir sur ce point le r&#233;cent article : BORY A., &#171; Perdre son &#226;me ou la racheter (...)' id='nh2-4'&gt;4&lt;/a&gt;] par des entreprises comme &#171; The Walt Disney Company &#187; qui mettent leur personnel &#224; disposition de causes associatives dans le cadre de leur temps de travail (ou sur leur temps hors travail en contraignant fortement la participation &#171; volontaire &#187;) pour donner une &#226;me et une morale &#224; l'activit&#233; capitaliste ? Dans les rares textes o&#249; les auteurs se risquent &#224; donner une d&#233;finition, on reste sceptique et perplexe face &#224; son caract&#232;re normatif et performatif : &#171; composante sp&#233;cifique de l'&#233;conomie aux c&#244;t&#233;s des sph&#232;res publiques et marchandes, l'&#233;conomie solidaire peut-&#234;tre d&#233;finie comme l'ensemble des activit&#233;s &#233;conomiques soumis &#224; la volont&#233; d'un agir d&#233;mocratique o&#249; les rapports sociaux de solidarit&#233; priment sur l'int&#233;r&#234;t individuel ou le profit mat&#233;riel ; elle contribue ainsi &#224; la d&#233;mocratisation de l'&#233;conomie &#224; partir d'engagements citoyens &#187;. Suffisamment impr&#233;cise pour &#234;tre revendiqu&#233;e par une multitude d'acteurs allant des &#171; entrepreneurs de morale &#187; du monde associatif aux entrepreneurs &#171; sociaux et citoyens &#187; du monde capitaliste et suffisamment performative pour laisser penser que les pratiques qu'elle regrouperait sont autonomes, l'&#171; &#233;conomie solidaire &#187; semble ainsi avoir &#233;t&#233; &#233;labor&#233;e pour donner une illusoire homog&#233;n&#233;it&#233; &#224; un champ aussi h&#233;t&#233;rog&#232;ne qu'h&#233;t&#233;ronome.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Parce que le secteur associatif est souvent invoqu&#233; par les thurif&#233;raires de l'&#233;conomie sociale et solidaire comme l'un des espaces privil&#233;gi&#233;s de d&#233;veloppement de pratiques de &#171; d&#233;mocratisation de l'&#233;conomie &#187;, cette contribution [&lt;a href='#nb2-5' class='spip_note' rel='footnote' title='Le lecteur soucieux d'approfondir la d&#233;monstration, volontairement r&#233;duite (...)' id='nh2-5'&gt;5&lt;/a&gt;] a ainsi pour objectif principal de r&#233;inscrire le d&#233;veloppement du travail associatif dans le contexte social et historique de la remise en cause d&#233;mographique, id&#233;ologique et juridique des fondements de l'emploi statutaire de droit public. En effet, contrairement &#224; l'illusion selon laquelle l'essor des activit&#233;s associatives permettrait de d&#233;passer les antagonismes entre l'Etat et le march&#233;, il est urgent de rappeler que cet essor n'est que le r&#233;sultat d'une politique de brouillage des fronti&#232;res entre priv&#233; et public, mais qu'en aucun cas il n'incarne un d&#233;passement des contradictions s&#233;culaires entre la dynamique historique du capitalisme et les institutions du salariat [&lt;a href='#nb2-6' class='spip_note' rel='footnote' title='Selon l'expression de FRIOT B., Puissances du salariat. Emploi et protection (...)' id='nh2-6'&gt;6&lt;/a&gt;]. Le d&#233;veloppement croissant du travail associatif (salari&#233;, b&#233;n&#233;vole et celui plus particulier des &#171; volontaires associatifs &#187; [&lt;a href='#nb2-7' class='spip_note' rel='footnote' title='Voir SIMONET M. &#171; Derri&#232;re le voile de la citoyennet&#233; : les usages politiques (...)' id='nh2-7'&gt;7&lt;/a&gt;]) n'est au fond que le fruit du double processus de la &#171; privatisation &#187; du public et de la &#171; publicisation &#187; du priv&#233; : la &#171; privatisation &#187; du public, au sens que lui donnent les juristes en termes d'affaiblissement du droit administratif, s'observe depuis une vingtaine d'ann&#233;es en particulier dans la transformation du statut des agents de la fonction publique et dans les attentes des citoyens &#224; l'&#233;gard de l'action publique. Depuis le d&#233;but des ann&#233;es 1980, les institutions publiques sont en effet somm&#233;es de faire la preuve de l'efficacit&#233; des mesures qu'elles &#233;laborent et ne peuvent plus fonder leur l&#233;gitimit&#233; sur la seule invocation de valeurs universelles. En outre, la loi organique relative aux lois de finance (LOLF) consacre, depuis 2005, le principe d'une &#233;valuation syst&#233;matique des effets des politiques publiques. Du point de vue du statut des agents publics, l'alignement des r&#233;gimes de retraite du secteur public sur le secteur priv&#233; en 2003 est sans aucun doute la transformation la plus frappante. D'autres sont plus discr&#232;tes mais non moins significatives : ainsi l'application de la directive europ&#233;enne du 28 juin 1999 par la loi du 25 juillet 2005, soit pr&#232;s de deux mois apr&#232;s le refus de la France d'adopter le trait&#233; instituant une constitution pour l'Europe, autorise d&#233;sormais l'administration &#224; recruter ses agents en CDD renouvelable une fois, puis convertible en CDI [&lt;a href='#nb2-8' class='spip_note' rel='footnote' title='La directive du Conseil n&#176;1999/70/CE du 28 juin 1999 qui consacre la (...)' id='nh2-8'&gt;8&lt;/a&gt;]. Cette application de la norme communautaire est conforme &#224; l'esprit de la Commission Europ&#233;enne qui proclame que &#171; les fonctionnaires et les agents du secteur public sont des travailleurs au sens de l'article 39 CE &#187; [&lt;a href='#nb2-9' class='spip_note' rel='footnote' title='Communication de la Commission Europ&#233;enne du 11 d&#233;cembre 2002 (COM (2002) (...)' id='nh2-9'&gt;9&lt;/a&gt;]. Certains sp&#233;cialistes du droit de la fonction publique s'inqui&#232;tent de voir ainsi consacrer par le droit l'existence d'une fonction publique dualis&#233;e entre titulaires d'un emploi de droit public et contractuels en CDD ou en CDI (sans parler des non-titulaires dont le nombre s'est accru significativement sur les 10 derni&#232;res ann&#233;es selon la Direction G&#233;n&#233;ral de l'Administration et de la Fonction publique (DGAFP) [&lt;a href='#nb2-10' class='spip_note' rel='footnote' title='L'observatoire de l'emploi public estime ainsi que l'&#233;volution des non (...)' id='nh2-10'&gt;10&lt;/a&gt;]]).&lt;/p&gt; &lt;p&gt;A l'inverse, la &#171; publicisation &#187; du priv&#233; est une dynamique impuls&#233;e par les discours de promotion de &#171; l'entreprise citoyenne &#187; et des politiques dites de &#171; responsabilit&#233; sociale &#187;. Cette id&#233;ologie vise &#224; remettre en cause l'id&#233;e que l'Etat dispose du monopole de l'int&#233;r&#234;t g&#233;n&#233;ral. Elle se traduit par le d&#233;veloppement du m&#233;c&#233;nat financier par le biais des fondations d'entreprises et par la mise &#224; disposition (sur leur temps de travail ou non) des comp&#233;tences des salari&#233;s d'une entreprise au service d'un projet &#224; but non lucratif dans le cadre de partenariats entre associations et entreprises. Cette nouvelle rh&#233;torique de l&#233;gitimation du capitalisme, patiemment d&#233;cortiqu&#233;e par Sabine Rozier dans sa th&#232;se de doctorat [&lt;a href='#nb2-11' class='spip_note' rel='footnote' title='ROZIER S., L'entreprise providence. M&#233;c&#233;nat des entreprises et transformations (...)' id='nh2-11'&gt;11&lt;/a&gt;], est ainsi promue depuis le d&#233;but des ann&#233;es 1990 par dans les milieux patronaux, en particulier les organisations de sensibilit&#233; chr&#233;tienne comme le Centre des Jeunes Dirigeants de l'&#233;conomie sociale. Elle s'incarne aujourd'hui &#224; travers l'ensemble de politiques men&#233;es dans les grandes entreprises au nom de leur &#171; responsabilit&#233; sociale &#187; que des agences de notation &#171; ind&#233;pendantes &#187; sont charg&#233;es d'&#233;valuer.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Or, ce brouillage des fronti&#232;res est le fruit, non pas d'une &#171; hybridation &#187; des diff&#233;rentes sph&#232;res de l'&#233;conomie, mais bien d'un travail historique de d&#233;l&#233;gitimation des missions de l'Etat social et de l&#233;gitimation de l'entreprise dans sa contribution &#224; la production des biens publics. Se contenter de penser le monde associatif comme un &#171; tiers secteur &#187;, c'est &#224; dire comme un secteur domin&#233;, c'est annihiler sa capacit&#233; &#224; subvertir l'&#233;conomie marchande. Il faut donc en finir avec l'enchantement d'un monde associatif pris pour ce qu'il n'est pas et ne peut &#234;tre (c'est &#224; dire un compromis entre plusieurs logiques antagonistes) pour pouvoir enfin l'aborder comme ce qu'il est devenu : c'est-&#224;-dire un monde du travail. Car tant que le travail associatif sera d&#233;fini n&#233;gativement par les politiques de l'emploi (en particulier les mesures de contrats aid&#233;s qui d&#233;finissent leurs titulaires comme des &#171; b&#233;n&#233;ficiaires &#187; d'une prestation et somm&#233;s de rechercher un &#171; vrai &#187; emploi) et d&#233;valoris&#233; du point de vue des r&#233;mun&#233;rations vers&#233;es, ceux qui l'occupent n'auront d'autre choix que de &#171; faire n&#233;cessit&#233; vertu &#187; pour ne pas perdre la face. Si la notion &#171; d'&#233;conomie sociale et solidaire &#187; conna&#238;t actuellement du succ&#232;s c'est sans doute en raison de sa facult&#233; &#224; dissimuler les strat&#233;gies d'adaptation les plus diverses au processus de privatisation du public et de publicisation du priv&#233;. Mobilis&#233;e comme totem, &#171; l'&#233;conomie sociale et solidaire &#187; offre ainsi, aux jeunes dipl&#244;m&#233;s de l'universit&#233;, une alternative, provisoire ou durable, &#224; la diminution des postes de titulaires dans la fonction publique et, aux cadres en reconversion professionnelle, un espace de r&#233;ajustement de leurs aspirations avec leurs perspectives r&#233;elles de carri&#232;re. Si l'on souhaite d&#233;passer cette aporie, il est n&#233;cessaire de prendre au s&#233;rieux la constitution d'une forme sp&#233;cifique de salariat subordonn&#233; &#224; l'utilit&#233; sociale irr&#233;ductible aux autres cat&#233;gories de travailleurs du public et du priv&#233;. Ce qui supposerait de d&#233;passer le registre de l'incantation apolog&#233;tique sur la participation solidaire et citoyenne pour entreprendre une v&#233;ritable sociologie du travail associatif.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;La condition de travailleur associatif et les conditions de sa gen&#232;se&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;S'il est imp&#233;ratif de se d&#233;faire des illusions de &#171; l'&#233;conomie sociale et solidaire &#187; c'est tout d'abord parce que ceux qui la pr&#244;nent font &#171; l'&#233;conomie &#187; d'une analyse conjointe des transformations morphologiques de la fonction publique et de la conversion des entrepreneurs et des managers au &#171; capitalisme &#233;thique &#187; comme nouvelle variante de l'esprit du capitalisme. En pensant &#171; l'&#233;conomie sociale et solidaire &#187; comme un secteur constitu&#233; et unifi&#233;, on s'oblige &#224; d&#233;crire les trajectoires professionnelles qui s'y d&#233;veloppent de fa&#231;on statique en les r&#233;ifiant, car la n&#233;gation de l'h&#233;t&#233;rog&#233;n&#233;it&#233;, qu'impose de fait l'usage de ce faux concept (qui fait tout le contraire d'un concept en instituant ce qu'il est cens&#233; expliquer au lieu d'expliquer ce qui est institu&#233;), produit, par le niveau d'abstraction qu'il implique, une repr&#233;sentation d&#233;sincarn&#233;e du monde associatif. Parler &#171; d'&#233;conomie sociale et solidaire &#187; c'est parler de la partie &#233;merg&#233;e d'un iceberg en laissant les v&#233;ritables causes de son d&#233;veloppement dans les profondeurs des eaux troubles des transformations de la soci&#233;t&#233; fran&#231;aise. Tout se passe effectivement comme si l'invocation des valeurs &#171; solidaires &#187; qui impr&#232;gnent syst&#233;matiquement le discours des travailleurs associatifs, venait en fait justifier un d&#233;sajustement entre des aspirations initialement contrari&#233;es par rapport aux chances objectives d'occuper une position que la structure de leurs ressources ne leur permettait pas ou plus d'esp&#233;rer. C'est le cas en particulier du cadre quinquag&#233;naire qui &#224; la suite d'un licenciement d&#233;cide de fonder une &#233;picerie sociale, en utilisant pour les besoins de la cause le carnet d'adresses constitu&#233; pendant sa carri&#232;re dans le priv&#233;, pour &#234;tre &#171; utile &#224; la soci&#233;t&#233; &#187; mais aussi pour trouver une forme honorable de reconversion professionnelle [&lt;a href='#nb2-12' class='spip_note' rel='footnote' title='Voir sur la reconversion professionnelle POCHIC S., &#171; La menace du (...)' id='nh2-12'&gt;12&lt;/a&gt;]. C'est &#233;galement la situation des cadres associatifs, initialement fonctionnaires de l'&#233;ducation nationale nomm&#233;s dans les ann&#233;es de croissance de l'Etat social et aujourd'hui quinquag&#233;naires ou sexag&#233;naires, pour lesquels le domaine de l'animation et de l'&#233;ducation populaire [&lt;a href='#nb2-13' class='spip_note' rel='footnote' title='Cf. H&#201;LY M. et SADOUL M., &#171; Morphologie des &#171; cadres associatifs &#187; &#224; partir (...)' id='nh2-13'&gt;13&lt;/a&gt;] a incarn&#233; un espace de promotion sociale que leur corps d'origine (la cat&#233;gorie modale &#233;tant celle d'instituteurs de l'&#233;ducation nationale) ne leur aurait certainement jamais permis d'esp&#233;rer. Mis &#224; disposition ou d&#233;tach&#233;s au sein de grandes f&#233;d&#233;rations institu&#233;es dans le prolongement du service public et la mise en &#339;uvre d'activit&#233;s d'int&#233;r&#234;t g&#233;n&#233;ral, ces cadres ont ainsi, en d&#233;pit d'un capital scolaire limit&#233;, fait l'exp&#233;rience d'une mobilit&#233; sociale ascendante &#224; la fin des ann&#233;es 1970 et durant les ann&#233;es 1980.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Il faut dire ici que jamais dans l'histoire de la soci&#233;t&#233; fran&#231;aise le nombre d'agents du service public n'a &#233;t&#233; aussi &#233;lev&#233; qu'en ce d&#233;but du xxi&#232;me si&#232;cle. Les effectifs de la fonction publique ont ainsi connu durant les deux derniers si&#232;cles une croissance, certes soumise &#224; certaines variations conjoncturelles comme l'ont mis en &#233;vidence Alain Darbel et Dominique Schnapper [&lt;a href='#nb2-14' class='spip_note' rel='footnote' title='&#171; Aux p&#233;riodes de basse conjoncture de l'emploi correspond un fort recrutement (...)' id='nh2-14'&gt;14&lt;/a&gt;], mais globalement r&#233;guli&#232;re, &#224; tel point d'ailleurs qu'elle semblait inexorable. L'ann&#233;e 2002 marque un tournant historique puisque les effectifs des agents de l'&#201;tat (titulaires et non titulaires compris) ont amorc&#233; leur diminution (confirm&#233;e depuis deux ans par l'INSEE [&lt;a href='#nb2-15' class='spip_note' rel='footnote' title='Insee premi&#232;re, &#171; Les agents de l'&#201;tat au 31 d&#233;cembre 2003 &#187;, n&#176; 1034, juillet (...)' id='nh2-15'&gt;15&lt;/a&gt;]), diminution que les nombreux d&#233;parts en retraite des fonctionnaires nomm&#233;s dans les ann&#233;es de croissance de l'&#201;tat social, vont selon toute vraisemblance, acc&#233;l&#233;rer. Si actuellement environ 100 000 fonctionnaires partent en retraite par an (contre 60 000 d&#233;parts en 1995), la tendance devrait &#234;tre de 130 000 par an &#224; partir de 2010 selon les estimations de la DGAFP [&lt;a href='#nb2-16' class='spip_note' rel='footnote' title='Cf. Rapport de l'observatoire de l'emploi public 2004-2005' id='nh2-16'&gt;16&lt;/a&gt;]. Si cette onde de choc d&#233;mographique &#233;tait jusqu'ici imperceptible sur l'ensemble des effectifs de la fonction publique, c'est comme le souligne Louis Chauvel, que l'on a pr&#233;f&#233;r&#233; r&#233;guler le flux d'entr&#233;es plut&#244;t que d'agir sur les titulaires en place : &#171; malgr&#233; un sacrifice constant de la jeunesse qui a vu depuis vingt ans se r&#233;duire de plus de la moiti&#233; les places dans la fonction publique, le nombre de fonctionnaires demeure rigoureusement le m&#234;me depuis 1984. Ici comme ailleurs, on a pr&#233;f&#233;r&#233; traiter le flux des nouveaux entrants, qui ont &#233;t&#233; sacrifi&#233;s, faute de pouvoir prendre position sur le stock, inexpugnable &#187; [&lt;a href='#nb2-17' class='spip_note' rel='footnote' title='CHAUVEL L., Les classes moyennes &#224; la d&#233;rive, Le Seuil, &#171; La R&#233;publique des (...)' id='nh2-17'&gt;17&lt;/a&gt;]. Et c'est paradoxalement &#224; une &#233;poque o&#249; le d&#233;sir de devenir fonctionnaire n'a jamais &#233;t&#233; aussi pr&#233;gnant que les places disponibles vont &#234;tre de plus en plus rares. On sait que le souhait d'&#234;tre fonctionnaire a toujours &#233;t&#233; tr&#232;s &#233;lev&#233; notamment en p&#233;riode de crise du march&#233; du travail o&#249; la fonction publique repr&#233;sente des valeurs de s&#233;curit&#233; et de stabilit&#233; fortement pris&#233;es [&lt;a href='#nb2-18' class='spip_note' rel='footnote' title='DE SINGLY F. &amp; THELOT C., Gens du priv&#233;, gens du public : la grande (...)' id='nh2-18'&gt;18&lt;/a&gt;]. Mais, on sait &#233;galement, depuis les analyses d'Alain Darbel et Dominique Schnapper men&#233;es dans les ann&#233;es 1960, que la fonction publique se caract&#233;rise par un taux d'h&#233;r&#233;dit&#233; professionnelle parmi les plus &#233;lev&#233;s de la population active occup&#233;e : un fils de fonctionnaire a deux fois plus de chances qu'un autre de devenir lui-m&#234;me fonctionnaire [&lt;a href='#nb2-19' class='spip_note' rel='footnote' title='DARBEL A. &amp; SCHNAPPER D., op. cit.' id='nh2-19'&gt;19&lt;/a&gt;]. Le nombre de fils et de filles de fonctionnaires n'ayant jamais &#233;t&#233; aussi &#233;lev&#233; qu'aujourd'hui, nombre d'aspirations &#224; servir la collectivit&#233; devront s'&#233;panouir au del&#224; de la fonction publique.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cette inversion brutale d'une dynamique de croissance pluris&#233;culaire de l'emploi public pose donc une question politique et sociologique redoutable : que vont devenir les individus qui se destinaient &#224; devenir fonctionnaires sachant qu'ils sont socialis&#233;s dans un contexte historique qui s'av&#232;re de plus en plus d&#233;favorable &#224; leurs aspirations ? Il y a de grandes chances pour que les nouvelles cohortes d'actifs occup&#233;s, caract&#233;ris&#233;es par une forte aspiration &#224; int&#233;grer la fonction publique [&lt;a href='#nb2-20' class='spip_note' rel='footnote' title='70% des 15 &#224; 30 ans r&#233;pondent positivement &#224; la question &#171; Et vous (...)' id='nh2-20'&gt;20&lt;/a&gt;], soient d&#233;sabus&#233;es, abus&#233;es par une conjoncture incompatible avec des esp&#233;rances abusives elles aussi. Il est bien entendu impossible, sous peine de sombrer dans une tentation proph&#233;tique dont le sociologue n'est jamais exempt&#233;, de pr&#233;voir l'ampleur de ce d&#233;calage et les ajustements qu'il devra n&#233;cessairement engendrer. Mais, il y a fort &#224; parier que cette situation de d&#233;sajustement soit l'occasion d'une transformation radicale de la structure sociale par l'&#233;mergence de nouvelles professions. En effet, les situations de d&#233;calage entre aspirations subjectives et chances objectives sont g&#233;n&#233;ralement propices &#224; l'&#233;laboration de nouvelles cat&#233;gories sociales [&lt;a href='#nb2-21' class='spip_note' rel='footnote' title='&quot;Ceux qui entendent &#233;chapper au d&#233;classement peuvent en effet ou bien (...)' id='nh2-21'&gt;21&lt;/a&gt;]. Tout se passe actuellement comme si les d&#233;tenteurs de &#171; titres d&#233;valu&#233;s &#187; qui, dans un contexte historique plus favorable auraient pu pr&#233;tendre acc&#233;der aux postes offerts par la fonction publique, s'en trouvaient aujourd'hui &#233;cart&#233;s du fait &#224; la fois d'une restriction de l'offre et d'une intensification de la comp&#233;tition scolaire entre les pr&#233;tendants aux postes (comp&#233;tition d'ailleurs largement in&#233;gale dans un syst&#232;me d'enseignement sup&#233;rieur dualis&#233; entre universit&#233;s sous dot&#233;es et grandes &#233;coles sur dot&#233;es).&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Si la cohorte des salari&#233;s du secteur associatif des ann&#233;es 1970 constituait une fraction marginale de ce que les sociologues ont d&#233;sign&#233; comme les &#171; nouvelles classes moyennes salari&#233;es &#187; compos&#233;es de professions dites &#171; interm&#233;diaires &#187; selon la nomenclature des cat&#233;gories socioprofessionnelles de l'INSEE (&#233;ducateurs sp&#233;cialis&#233;s, professions de la sant&#233;, formateurs etc.), il faut maintenant s'interroger sur ce que repr&#233;sente l'emploi associatif pour les g&#233;n&#233;rations qui entrent actuellement sur le march&#233; du travail [&lt;a href='#nb2-22' class='spip_note' rel='footnote' title='On peut d'ailleurs sur point regretter que le Centre d'&#201;tudes et de Recherches (...)' id='nh2-22'&gt;22&lt;/a&gt;]. Le programme &#171; emploi-jeune &#187; mis en &#339;uvre &#224; partir de 1997 a ainsi entra&#238;n&#233; la cr&#233;ation de 100 000 emplois dans le secteur associatif et l'on peut estimer qu'un poste sur deux a &#233;t&#233; p&#233;rennis&#233; [&lt;a href='#nb2-23' class='spip_note' rel='footnote' title='Selon les donn&#233;es exploit&#233;es dans TCHERNONOG V., Le paysage associatif (...)' id='nh2-23'&gt;23&lt;/a&gt;]. L'absence d'&#233;valuation statistique officielle par les services de l'emploi des sorties des contrats cr&#233;&#233;s dans le cadre du programme &#171; nouveaux emplois nouveaux services &#187; dans la Police et l'&#201;ducation nationales [&lt;a href='#nb2-24' class='spip_note' rel='footnote' title='L'&#233;valuation r&#233;alis&#233;e par la DARES exclut de son champ, sans autre (...)' id='nh2-24'&gt;24&lt;/a&gt;] laisse en outre penser que la proportion d'individus titularis&#233;s sur des emplois statutaires de droit public doit &#234;tre tr&#232;s faible en comparaison du taux de p&#233;rennisation dans le secteur associatif. Cet effet d'une politique publique de l'emploi est de plus prolong&#233; par le dispositif des &#171; emplois tremplins &#187;, mis en &#339;uvre par les conseils r&#233;gionaux socialistes &#233;lus en 2004, dont la vocation affich&#233;e est de soutenir la cr&#233;ation d'emplois associatifs aupr&#232;s d'un public qui ressemble, par ses caract&#233;ristiques sociod&#233;mographiques, &#224; celui du programme &#171; nouveaux emplois nouveaux services &#187;. L'hypoth&#232;se que nous avan&#231;ons est que l'emploi associatif pourrait bien repr&#233;senter une alternative de plus en plus s&#233;rieuse &#224; la rar&#233;faction des postes de fonctionnaires, en particulier parmi les sortants de formation initiale ayant des parents fonctionnaires dont la socialisation primaire reste empreinte d'une culture du service public et du souci d'&#234;tre utile aux autres. Les donn&#233;es statistiques observ&#233;es &#224; partir des enqu&#234;tes annuelles sur l'emploi de l'INSEE (cf. le graphique : &lt;a href=&quot;http://www.laviedesidees.fr/IMG/pdf/20080211_ecosoc_graph.pdf&quot; class='spip_out' rel='external'&gt;Ratio du nombre de travailleurs associatifs sur le nombre de fonctionnaires titulaires de l'Etat selon l'&#226;ge&lt;/a&gt;) r&#233;v&#232;lent d&#233;j&#224; une augmentation significative des chances d'&#234;tre travailleur associatif plut&#244;t que fonctionnaire titulaire de l'&#201;tat pour les nouvelles g&#233;n&#233;rations &#226;g&#233;es de moins de 40 ans entre 1993 et 2002.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Le non-renouvellement d'un fonctionnaire partant en retraite sur deux, annonc&#233; comme l'un des points cl&#233;s du programme de r&#233;formes du nouveau gouvernement, risque donc de conduire, notamment pour les plus jeunes, &#224; l'augmentation des chances d'&#234;tre travailleur associatif plut&#244;t que fonctionnaire statutaire. S'il est donc totalement hors de propos de consid&#233;rer que la &#171; soci&#233;t&#233; civile &#187; peut, &#224; elle seule, r&#233;soudre les tensions s&#233;culaires qui opposent les formes historiques du capitalisme aux institutions du salariat, la gen&#232;se de la cat&#233;gorie impens&#233;e du &#171; travailleur associatif &#187; ne doit donc ni &#234;tre comprise comme le signe apocalyptique de la fin des fonctionnaires, ni servir de caution &#224; l'abandon des principes universels du service public au profit d'une action associative incompl&#232;te, arbitraire et davantage r&#233;gie par la morale que par le droit. Autrement dit, l'invocation de l'id&#233;ologie de l'&#233;conomie sociale et solidaire par les travailleurs associatifs leur permet de ne pas perdre la face en dissimulant derri&#232;re le folklore de la &#171; d&#233;mocratisation de l'&#233;conomie &#187;, des modifications structurelles telles que la rar&#233;faction des postes dans la fonction publique et la discontinuit&#233; des carri&#232;res salariales multipliant les situations de reconversion professionnelle (dans l'humanitaire, l'entreprenariat social ou l'insertion par l'activit&#233; &#233;conomique par exemple [&lt;a href='#nb2-25' class='spip_note' rel='footnote' title='Voir ici LAZUECH G., &#171; Les cadres de l'&#233;conomie sociale et solidaire : un (...)' id='nh2-25'&gt;25&lt;/a&gt;]). Mais il ne faudrait pas que la r&#233;inscription de la condition de travailleur associatif dans le contexte des transformations dont il est le produit soit interpr&#233;t&#233;e comme la n&#233;gation de la sp&#233;cificit&#233; du salariat qu'il incarne. Pour saisir cette sp&#233;cificit&#233;, il convient d'accepter de penser le monde associatif comme un monde du travail.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;Penser le monde associatif comme un monde du travail&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Si le travail associatif poursuit son d&#233;veloppement sous la banni&#232;re consensuelle de l'&#233;conomie sociale et solidaire en se contentant d'invoquer l'hybridation des sph&#232;res &#233;conomiques, il va diluer sa sp&#233;cificit&#233; pour accro&#238;tre sa docilit&#233; &#224; l'&#233;gard de ses partenaires institutionnels. Il sera ainsi l'instrument id&#233;al pour apporter une caution morale &#224; un capitalisme d&#233;complex&#233;, dans le cadre des politiques de &#171; responsabilit&#233; sociale &#187; d&#233;velopp&#233;es par les entreprises, et d'arm&#233;e de r&#233;serve &#224; une fonction publique en d&#233;clin, en palliant les carences croissantes de l'intervention &#233;tatique. Une telle situation comporte &#233;galement la menace d'une occultation des rapports de production qui sont pourtant devenus une dimension ind&#233;niable de ce secteur bien que les salari&#233;s associatifs restent, dans leur grande majorit&#233;, des travailleurs invisibles. Or, la th&#232;se que je d&#233;fends consiste &#224; prendre acte que le salariat associatif repr&#233;sente une forme subversive d'activit&#233; productive puisqu'il s'agit d'un travail non marchand pour lequel la valeur produite n'est pas mesur&#233;e strictement sur la base de ce qu'elle a co&#251;t&#233; &#224; la collectivit&#233; pour &#234;tre produite (contrairement au travail des agents des administrations publiques). Elle est subversive parce que, si l'on en croit la convention capitaliste : seuls sont socialement reconnus comme porteurs d'une valeur &#233;conomique les produits d&#233;finis par un prix de march&#233;. Or, depuis l'instruction de 1998 et confirm&#233;e par celle de 2006 [&lt;a href='#nb2-26' class='spip_note' rel='footnote' title='Instruction fiscale 4 H-5-98 n&#176; 170 du 15 septembre 1998 et instruction (...)' id='nh2-26'&gt;26&lt;/a&gt;] qui soumettent, selon une m&#233;thode particuli&#232;rement contestable, les associations exer&#231;ant des activit&#233;s &#233;conomiques aux imp&#244;ts commerciaux (i.e TVA, taxe professionnelle, imp&#244;t sur les soci&#233;t&#233;s), &#171; l'utilit&#233; sociale &#187; fait d&#233;sormais l'objet d'une valorisation mon&#233;taire par l'administration fiscale. Ces proc&#233;dures pr&#233;voient ainsi que les services de l'Etat accordent une exon&#233;ration fiscale aux associations ayant une activit&#233; &#233;conomique au motif que leur action g&#233;n&#232;re une &#171; utilit&#233; sociale &#187;. Par cette proc&#233;dure, l'administration fiscale attribue ainsi implicitement (car dans les &#233;critures comptables ce montant n'est qu'une charge en moins mais pas un produit en plus) une valeur mon&#233;taire &#224; l'utilit&#233; sociale produite. Le travail associatif se distinguerait donc par sa capacit&#233; &#224; produire une &#171; utilit&#233; sociale &#187; d&#233;sormais dot&#233;e d'une valeur mon&#233;taire. Ce constat rejoint par ailleurs des r&#233;flexions actuelles plus g&#233;n&#233;rales men&#233;es par les partisans d'une approche constructiviste du salariat notamment par Bernard Friot pour lequel &#171; la valeur attribu&#233;e au travail est une convention sociale qui change consid&#233;rablement d'une p&#233;riode ou d'un lieu &#224; l'autre &#187; [&lt;a href='#nb2-27' class='spip_note' rel='footnote' title='FRIOT B., &#171; Le salariat. Pour une approche en terme de r&#233;gimes de ressources (...)' id='nh2-27'&gt;27&lt;/a&gt;] et &#233;galement par Fran&#231;ois Eymard-Duvernay pour qui &#171; la valeur n'est fond&#233;e ni en nature, ni m&#234;me anthropologiquement. Elle est socio-historiquement institu&#233;e &#187; [&lt;a href='#nb2-28' class='spip_note' rel='footnote' title='EYMARD-DUVERNAY F., &#171; De la valeur-travail aux institutions de valorisation (...)' id='nh2-28'&gt;28&lt;/a&gt;]. C'est aussi pourquoi la formalisation des principes et des crit&#232;res qui organisent le protocole d'&#233;valuation de l'utilit&#233; sociale des associations devient un enjeu fondamental pour la reconnaissance et l'attribution d'une valeur mon&#233;taire &#224; l'emploi associatif. A cet &#233;gard, la publication par l'Agence de Valorisation des Initiatives Socio&#233;conomiques (Organisation fond&#233;e par la Caisse de d&#233;p&#244;ts et consignations) d'un guide consacr&#233; &#224; l'&#233;valuation de l'utilit&#233; sociale propose une m&#233;thode &#224; la disposition des associations. Si la diffusion, par ce type d'outil m&#233;thodologique, des pratiques d'&#233;valuation de l'utilit&#233; sociale au sein du secteur associatif est significative, elle pourrait ainsi conduire &#224; r&#233;&#233;quilibrer les relations avec les institutions. D&#232;s lors, il n'est pas improbable que des concertations entre partenaires associatifs et collectivit&#233;s publiques se d&#233;veloppent. L'enjeu &#233;tant de reconna&#238;tre la valeur mon&#233;taire de l'utilit&#233; sociale produite par les projets mis en &#339;uvre.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Or le fait que l'emploi associatif (qui partage, comme nous l'avons &#233;tabli, de nombreuses propri&#233;t&#233;s structurales avec la fonction publique du point de vue des dipl&#244;mes, du sexe et de l'origine sociale des travailleurs) soit fond&#233;e sur l'utilit&#233; sociale [&lt;a href='#nb2-29' class='spip_note' rel='footnote' title='Je pense ici &#224; la notion &#171; d'emploi d'utilit&#233; sociale &#187; propos&#233;e par la CPCA (...)' id='nh2-29'&gt;29&lt;/a&gt;] de ce qu'il produit introduit une rupture radicale avec l'id&#233;e, centrale dans le cadre de l'emploi public statutaire, que le traitement vers&#233; au fonctionnaire n'est pas la contrepartie du service fourni. Comme l'&#233;crit Supiot : &#171; cette stabilit&#233; du revenu, qui ne peut varier ni &#224; la hausse ni &#224; la baisse en fonction de crit&#232;res marchands, est cens&#233;e apporter &#224; l'agent public toute la s&#233;r&#233;nit&#233; n&#233;cessaire au bon exercice de ses fonctions. Le pr&#233;servant des affres et des app&#233;tits de lucre, et assurant son d&#233;sint&#233;ressement vis-&#224;-vis des enjeux du march&#233;, cette s&#233;r&#233;nit&#233; est partie int&#233;grante de l'esprit de service public &#187; [&lt;a href='#nb2-30' class='spip_note' rel='footnote' title='BODIGUEL J.L &amp; alii,, Servir l'int&#233;r&#234;t g&#233;n&#233;ral Droit du travail et fonction (...)' id='nh2-30'&gt;30&lt;/a&gt;]. Au contraire dans le cas de l'emploi associatif, le salaire fait l'objet d'une d&#233;termination marchande et d&#233;pend, au moins en th&#233;orie, de la prestation fournie. Cependant, si le mode de d&#233;termination du salaire ob&#233;it, au moins en apparence, &#224; des principes marchands, il est &#233;vident que l'&#233;valuation du service (c'est-&#224;-dire la mise en &#339;uvre du projet associatif) ne peut quant &#224; elle se fonder uniquement sur des crit&#232;res marchands sans entrer en contradiction avec la raison d'&#234;tre du projet. Ce qui pourrait revenir &#224; &#233;valuer un centre d'h&#233;bergement d'urgence selon sa capacit&#233; &#224; accueillir le plus de pauvres possible sur la p&#233;riode la plus courte possible et avec les moyens les plus faibles possibles. Si l'emploi associatif se propose de produire de l'utilit&#233; sociale mais si dans le m&#234;me temps l'&#233;valuation de cette utilit&#233; sociale &#233;chappe &#224; des crit&#232;res marchands, il devient alors l&#233;gitime de poser comme hypoth&#232;se que le diff&#233;rentiel de salaire, observ&#233; entre l'emploi occup&#233; dans le secteur associatif et l'emploi de qualification &#233;quivalente occup&#233; dans le secteur priv&#233; lucratif [&lt;a href='#nb2-31' class='spip_note' rel='footnote' title='Sur la question des pratiques de r&#233;mun&#233;ration dans le secteur associatif voir (...)' id='nh2-31'&gt;31&lt;/a&gt;], r&#233;sulte d'un d&#233;ni de la valeur mon&#233;taire de l'utilit&#233; sociale produite. Et c'est bien ce caract&#232;re subversif qui fait l'objet d'une d&#233;n&#233;gation de la part des institutions qui rechignent &#224; mesurer l'emploi dans les associations et des comptables nationaux qui fragmentent la cat&#233;gorie des organisations sans but lucratif afin de diminuer sa contribution &#224; la production [&lt;a href='#nb2-32' class='spip_note' rel='footnote' title='Voir sur ce point les travaux de KAMINSKY P. dans le cadre de l'Association (...)' id='nh2-32'&gt;32&lt;/a&gt;]. Selon ce point de vue, le monde associatif est moins g&#234;nant s'il se contente de jouer le r&#244;le de b&#233;quilles de l'Etat social et d'alibi moral du nouvel esprit du capitalisme1. Il permet en outre d'att&#233;nuer les effets n&#233;gatifs sur la coh&#233;sion sociale de la dissociation de la &#171; main gauche &#187; et de la &#171; main droite &#187; d'un Etat se repliant sur ses fonctions r&#233;galiennes. L'affirmation de l'unit&#233; du salariat associatif est ainsi directement d&#233;pendante de la mise en place d'institutions de valorisation mon&#233;taire d'une &#171; utilit&#233; sociale &#187; dont les crit&#232;res d'&#233;valuation restent &#224; identifier.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;p&gt;[&lt;a href='#nh2-1' id='nb2-1' class='spip_note' title='Notes 2-1' rev='footnote'&gt;1&lt;/a&gt;] Ma&#238;tre de conf&#233;rences en sociologie &#224; l'Universit&#233; Paris X-Nanterre et chercheur &#224; titre principal &#224; l'IDHE-Paris X-Nanterre&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[&lt;a href='#nh2-2' id='nb2-2' class='spip_note' title='Notes 2-2' rev='footnote'&gt;2&lt;/a&gt;] Cf. &#171; L'&#233;conomie solidaire &#187; in Dictionnaire de l'autre &#233;conomie, LAVILLE J.L. et CATTANI A.D, Descl&#233;e de Brouwer, 2005, p.244&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[&lt;a href='#nh2-3' id='nb2-3' class='spip_note' title='Notes 2-3' rev='footnote'&gt;3&lt;/a&gt;] Manifeste de l'&#233;conomie solidaire, &lt;a href=&quot;http://www.sinvestir.org/index.php ?page=manifeste&quot; class='spip_out' rel='external'&gt;http://www.sinvestir.org/index.php?page=manifeste&lt;/a&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[&lt;a href='#nh2-4' id='nb2-4' class='spip_note' title='Notes 2-4' rev='footnote'&gt;4&lt;/a&gt;] Voir sur ce point le r&#233;cent article : BORY A., &#171; Perdre son &#226;me ou la racheter ? Enjeux professionnels et organisationnels autour du b&#233;n&#233;volat d'entreprise &#187;, Les mondes du travail, n&#176;5, janvier-avril 2008 et &#233;galement ROZIER S., L'entreprise providence. M&#233;c&#233;nat des entreprises et transformations de l'action publique dans la France des ann&#233;es 1960-2000, Th&#232;se de doctorat, Paris 1-Panth&#233;on La Sorbonne, 2001&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[&lt;a href='#nh2-5' id='nb2-5' class='spip_note' title='Notes 2-5' rev='footnote'&gt;5&lt;/a&gt;] Le lecteur soucieux d'approfondir la d&#233;monstration, volontairement r&#233;duite ici pour des raisons de place, pourra consulter deux articles r&#233;cents : H&#201;LY M., &#171; Servir l'int&#233;r&#234;t g&#233;n&#233;ral ou produire l'utilit&#233; sociale ? Avenir de la fonction publique et march&#233; du travail associatif &#187;, Les mondes du travail, n&#176;5, janvier-avril 2008 et H&#201;LY M., &#171; A travail &#233;gal, salaire in&#233;gal : ce que travailler dans le secteur associatif veut dire &#187;, Soci&#233;t&#233;s contemporaines, n&#176;69, 2008&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[&lt;a href='#nh2-6' id='nb2-6' class='spip_note' title='Notes 2-6' rev='footnote'&gt;6&lt;/a&gt;] Selon l'expression de FRIOT B., Puissances du salariat. Emploi et protection sociale &#224; la fran&#231;aise, La dispute, 1998&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[&lt;a href='#nh2-7' id='nb2-7' class='spip_note' title='Notes 2-7' rev='footnote'&gt;7&lt;/a&gt;] Voir SIMONET M. &#171; Derri&#232;re le voile de la citoyennet&#233; : les usages politiques du volontariat en France et aux &#201;tats-Unis &#187;, Les mondes du travail, n&#176;5, 2008&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[&lt;a href='#nh2-8' id='nb2-8' class='spip_note' title='Notes 2-8' rev='footnote'&gt;8&lt;/a&gt;] La directive du Conseil n&#176;1999/70/CE du 28 juin 1999 qui consacre la relation &#224; dur&#233;e ind&#233;termin&#233;e comme la forme normale du travail dans les Etats membres de l'Union a &#233;t&#233; adapt&#233;e au droit Fran&#231;ais par la loi n&#176;2005-843 du 25 juillet 2005&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[&lt;a href='#nh2-9' id='nb2-9' class='spip_note' title='Notes 2-9' rev='footnote'&gt;9&lt;/a&gt;] Communication de la Commission Europ&#233;enne du 11 d&#233;cembre 2002 (COM (2002) 694), &#171; Libre circulation des travailleurs - en tirer pleinement les avantages et les sp&#233;cificit&#233;s &#187;, &#167; 5-1&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[&lt;a href='#nh2-10' id='nb2-10' class='spip_note' title='Notes 2-10' rev='footnote'&gt;10&lt;/a&gt;] L'observatoire de l'emploi public estime ainsi que l'&#233;volution des non titulaires (hors emplois aid&#233;s) s'est accru de 16% contre 15% pour l'ensemble des effectifs totaux de la fonction publique entre 1994 et 2004. Communication dans le cadre du s&#233;minaire sur l'emploi public de la DGAFP, 30 novembre 2006. Voir &#233;galement &#171; 16 % des agents de la fonction publique en contrat court, en mars 2002 &#187;, DARES, Premi&#232;res informations premi&#232;res synth&#232;ses, janvier 2006, n&#176;04.2 : &lt;a href=&quot;http://www.travail.gouv.fr/IMG/pdf/2006.01-04.2.pdf&quot; class='spip_out' rel='external'&gt;http://www.travail.gouv.fr/IMG/pdf/2006.01-04.2.pdf&lt;/a&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[&lt;a href='#nh2-11' id='nb2-11' class='spip_note' title='Notes 2-11' rev='footnote'&gt;11&lt;/a&gt;] ROZIER S., L'entreprise providence. M&#233;c&#233;nat des entreprises et transformations de l'action publique dans la France des ann&#233;es 1960-2000, op. cit.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[&lt;a href='#nh2-12' id='nb2-12' class='spip_note' title='Notes 2-12' rev='footnote'&gt;12&lt;/a&gt;] Voir sur la reconversion professionnelle POCHIC S., &#171; La menace du d&#233;classement. R&#233;flexions sur la gen&#232;se et l'&#233;volution des projets professionnels &#187;, Revue de l'IRES, n&#176; 1, p. 61-88&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[&lt;a href='#nh2-13' id='nb2-13' class='spip_note' title='Notes 2-13' rev='footnote'&gt;13&lt;/a&gt;] Cf. H&#201;LY M. et SADOUL M., &#171; Morphologie des &#171; cadres associatifs &#187; &#224; partir des enqu&#234;tes annuelles sur l'emploi de l'INSEE &#187;, communication aux 13&#232;me journ&#233;es du GDR Cadres organis&#233;e &#224; Nantes dont le th&#232;me portait sur les &#171; Cadres et dirigeants salari&#233;s de l'&#233;conomie sociale et solidaire : identit&#233;s, pratiques, parcours &#187;, &lt;a href=&quot;http://gdr-cadres.cnrs.fr/resumejournee13.htm&quot; class='spip_out' rel='external'&gt;http://gdr-cadres.cnrs.fr/resumejournee13.htm&lt;/a&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[&lt;a href='#nh2-14' id='nb2-14' class='spip_note' title='Notes 2-14' rev='footnote'&gt;14&lt;/a&gt;] &#171; Aux p&#233;riodes de basse conjoncture de l'emploi correspond un fort recrutement public et, inversement, aux p&#233;riodes de haute conjoncture des difficult&#233;s pour le recrutement public &#187; in DARBEL A. &amp; SCHNAPPER D., Morphologie de la haute administration fran&#231;aise : 1. Les agents du syst&#232;me administratif, Cahiers du centre de sociologie europ&#233;enne, Mouton, 1969, p.40-41&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[&lt;a href='#nh2-15' id='nb2-15' class='spip_note' title='Notes 2-15' rev='footnote'&gt;15&lt;/a&gt;] Insee premi&#232;re, &#171; Les agents de l'&#201;tat au 31 d&#233;cembre 2003 &#187;, n&#176; 1034, juillet 2005&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[&lt;a href='#nh2-16' id='nb2-16' class='spip_note' title='Notes 2-16' rev='footnote'&gt;16&lt;/a&gt;] Cf. Rapport de l'observatoire de l'emploi public 2004-2005&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[&lt;a href='#nh2-17' id='nb2-17' class='spip_note' title='Notes 2-17' rev='footnote'&gt;17&lt;/a&gt;] CHAUVEL L., Les classes moyennes &#224; la d&#233;rive, Le Seuil, &#171; La R&#233;publique des Id&#233;es &#187;, 2006, p.69&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[&lt;a href='#nh2-18' id='nb2-18' class='spip_note' title='Notes 2-18' rev='footnote'&gt;18&lt;/a&gt;] DE SINGLY F. &amp; THELOT C., Gens du priv&#233;, gens du public : la grande diff&#233;rence, Dunod, &#171; L'&#233;conomie en libert&#233; &#187;, 1988&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[&lt;a href='#nh2-19' id='nb2-19' class='spip_note' title='Notes 2-19' rev='footnote'&gt;19&lt;/a&gt;] DARBEL A. &amp; SCHNAPPER D., op. cit.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[&lt;a href='#nh2-20' id='nb2-20' class='spip_note' title='Notes 2-20' rev='footnote'&gt;20&lt;/a&gt;] 70% des 15 &#224; 30 ans r&#233;pondent positivement &#224; la question &#171; Et vous personnellement, si vous en aviez la possibilit&#233;, souhaiteriez-vous travailler dans la fonction publique en g&#233;n&#233;ral ? &#187; cf. &#171; Les jeunes et la fonction publique &#187;, Sondage Ifop - La Gazette des Communes aupr&#232;s de 622 personnes, des D&#233;partements et des R&#233;gions / Le Monde, 5 avril 2005&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[&lt;a href='#nh2-21' id='nb2-21' class='spip_note' title='Notes 2-21' rev='footnote'&gt;21&lt;/a&gt;] &quot;Ceux qui entendent &#233;chapper au d&#233;classement peuvent en effet ou bien produire de nouvelles professions plus ajust&#233;es &#224; leurs pr&#233;tentions (socialement fond&#233;es dans un &#233;tat ant&#233;rieur des rapports entre les titres et les postes) ou bien am&#233;nager conform&#233;ment &#224; leurs pr&#233;tentions, par une red&#233;finition impliquant une r&#233;&#233;valuation les professions auxquelles leurs titres leur donnent acc&#232;s&quot;, BOURDIEU P., &#171; Classement, d&#233;classement, reclassement &#187;, Actes de la recherche en sciences sociales, n&#176;24, 1978, p.14&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[&lt;a href='#nh2-22' id='nb2-22' class='spip_note' title='Notes 2-22' rev='footnote'&gt;22&lt;/a&gt;] On peut d'ailleurs sur point regretter que le Centre d'&#201;tudes et de Recherches sur l'Emploi et les Qualifications (CEREQ) qui r&#233;alise de grandes enqu&#234;tes quantitatives (enqu&#234;tes &#171; g&#233;n&#233;ration &#187;) sur les sortants du syst&#232;me de formation initiale refuse de consid&#233;rer les associations comme un employeur l&#233;gitime (bien que ces derni&#232;res emploient un nombre de salari&#233;s &#233;quivalent &#224; celui de la fonction publique territoriale).&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[&lt;a href='#nh2-23' id='nb2-23' class='spip_note' title='Notes 2-23' rev='footnote'&gt;23&lt;/a&gt;] Selon les donn&#233;es exploit&#233;es dans TCHERNONOG V., Le paysage associatif fran&#231;ais. Mesures et &#233;volutions, Paris, Dalloz/Juris Association, 2007&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[&lt;a href='#nh2-24' id='nb2-24' class='spip_note' title='Notes 2-24' rev='footnote'&gt;24&lt;/a&gt;] L'&#233;valuation r&#233;alis&#233;e par la DARES exclut de son champ, sans autre justification, les salari&#233;s emplois jeunes de l'&#233;ducation de la police nationales dans les donn&#233;es pr&#233;sent&#233;es dans sa synth&#232;se : &#171; Que sont devenus les &#171; emplois-jeunes &#187; des collectivit&#233;s locales, &#233;tablissements publics et associations &#187;, Premi&#232;res informations premi&#232;res synth&#232;ses, novembre 2006, n&#176;44.1&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[&lt;a href='#nh2-25' id='nb2-25' class='spip_note' title='Notes 2-25' rev='footnote'&gt;25&lt;/a&gt;] Voir ici LAZUECH G., &#171; Les cadres de l'&#233;conomie sociale et solidaire : un nouvel entrepreneuriat ? &#187;, Formation Emploi, n&#176;95, 2006, p.59-74&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[&lt;a href='#nh2-26' id='nb2-26' class='spip_note' title='Notes 2-26' rev='footnote'&gt;26&lt;/a&gt;] Instruction fiscale 4 H-5-98 n&#176; 170 du 15 septembre 1998 et instruction fiscale 4 H-5-06 n&#176; 208 du 18 D&#233;cembre 2006, Direction G&#233;n&#233;rale des Imp&#244;ts&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[&lt;a href='#nh2-27' id='nb2-27' class='spip_note' title='Notes 2-27' rev='footnote'&gt;27&lt;/a&gt;] FRIOT B., &#171; Le salariat. Pour une approche en terme de r&#233;gimes de ressources &#187; in Le salariat. Th&#233;orie, histoire et formes, sous la direction de VATIN F. (avec la collaboration de BERNARD S.), 2007, p.149&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[&lt;a href='#nh2-28' id='nb2-28' class='spip_note' title='Notes 2-28' rev='footnote'&gt;28&lt;/a&gt;] EYMARD-DUVERNAY F., &#171; De la valeur-travail aux institutions de valorisation par le travail &#187; in Le salariat. Th&#233;orie, histoire et formes, sous la direction de VATIN F. (avec la collaboration de BERNARD S.), 2007, p.112&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[&lt;a href='#nh2-29' id='nb2-29' class='spip_note' title='Notes 2-29' rev='footnote'&gt;29&lt;/a&gt;] Je pense ici &#224; la notion &#171; d'emploi d'utilit&#233; sociale &#187; propos&#233;e par la CPCA dans son livre vert sur l'emploi associatif (&lt;a href=&quot;http://www.queseraitlaviesanslesassociations.org/...&quot; class='spip_url spip_out' rel='nofollow external'&gt;http://www.queseraitlaviesanslesass...&lt;/a&gt;. Voir &#233;galement ENGELS. X. &amp; alii., De l'int&#233;r&#234;t g&#233;n&#233;ral &#224; l'utilit&#233; sociale ? La reconfiguration de l'action publique entre &#201;tat, associations et participation citoyenne, Paris, L'Harmattan, &#171; Logiques sociales &#187;, 2006&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[&lt;a href='#nh2-30' id='nb2-30' class='spip_note' title='Notes 2-30' rev='footnote'&gt;30&lt;/a&gt;] BODIGUEL J.L &amp; alii,, Servir l'int&#233;r&#234;t g&#233;n&#233;ral Droit du travail et fonction publique, Paris, Puf, &#171; Les voies du droit &#187;, 2000, p.18&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[&lt;a href='#nh2-31' id='nb2-31' class='spip_note' title='Notes 2-31' rev='footnote'&gt;31&lt;/a&gt;] Sur la question des pratiques de r&#233;mun&#233;ration dans le secteur associatif voir SIMONET M., &#171; Le monde associatif : entre travail et engagement &#187; in ALTER N. (Dir.), Sociologie du monde du travail, Paris, Puf, 2006, p.191-207&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[&lt;a href='#nh2-32' id='nb2-32' class='spip_note' title='Notes 2-32' rev='footnote'&gt;32&lt;/a&gt;] Voir sur ce point les travaux de KAMINSKY P. dans le cadre de l'Association pour le D&#233;veloppement de l'Economie Sociale : &#171; Les associations en France et leur contribution au PIB. Le compte satellite des Institutions sans but lucratif &#187; &lt;a href=&quot;http://www.addes.asso.fr/..&quot; class='spip_url spip_out' rel='nofollow external'&gt;http://www.addes.asso.fr/..&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;&lt;span class='spip_document_54 spip_documents spip_documents_center'&gt;
&lt;img src='http://www.liens-socio.org/IMG/gif/logo_laviedesidees.gif' width=&quot;195&quot; height=&quot;75&quot; alt=&quot;&quot; /&gt;&lt;/span&gt;&lt;br /&gt;
Ce texte est reproduit dans liens socio avec l'autorisation de Mathieu H&#233;ly et de &lt;a href=&quot;http://www.laviedesidees.fr/&quot; class='spip_out' rel='external'&gt;laviedesidees.fr&lt;/a&gt;, o&#249; il a &#233;t&#233; initialement publi&#233; le 11 f&#233;vrier 2008.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;La version originale de ce texte peut &#234;tre consult&#233;e &#224; l'adresse suivante :
&lt;a href=&quot;http://www.laviedesidees.fr/L-economie-sociale-et-solidaire-n.html&quot; class='spip_out' rel='external'&gt;http://www.laviedesidees.fr/L-economie-sociale-et-solidaire-n.html&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
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<item xml:lang="fr">
		<title>L'&#226;ge de l'Assembl&#233;e (1946-2007)</title>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Pierre Merckl&#233;</dc:creator>
		
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		<dc:subject>Sociologie</dc:subject>
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		<description>&lt;strong&gt;Soixante ans de renouvellement du corps l&#233;gislatif : bient&#244;t, la troisi&#232;me g&#233;n&#233;ration&lt;/strong&gt;&lt;br /&gt;Avec neuf &#233;lus seniors pour un de moins de 40 ans, l'Assembl&#233;e nationale fran&#231;aise affiche l'une des moyennes d'&#226;ge politiques les plus &#233;lev&#233;es d'Europe. Cette situation n'est pourtant pas enti&#232;rement in&#233;dite depuis 1946. En politique comme ailleurs, il existe des g&#233;n&#233;rations b&#233;nies et des g&#233;n&#233;rations sacrifi&#233;es. Par Louis Chauvel L'Assembl&#233;e nationale de 1981 comptait un d&#233;put&#233; de moins de 40 ans pour un d&#233;put&#233; de plus de soixante. En 2007, si nous comparons les m&#234;mes groupes d'&#226;ges, pour un junior, nous (...)
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 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Avec neuf &#233;lus seniors pour un de moins de 40 ans, l'Assembl&#233;e nationale fran&#231;aise affiche l'une des moyennes d'&#226;ge politiques les plus &#233;lev&#233;es d'Europe. Cette situation n'est pourtant pas enti&#232;rement in&#233;dite depuis 1946. En politique comme ailleurs, il existe des g&#233;n&#233;rations b&#233;nies et des g&#233;n&#233;rations sacrifi&#233;es.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Par Louis Chauvel&lt;/p&gt; &lt;p&gt;L'Assembl&#233;e nationale de 1981 comptait un d&#233;put&#233; de moins de 40 ans pour un d&#233;put&#233; de plus de soixante. En 2007, si nous comparons les m&#234;mes groupes d'&#226;ges, pour un junior, nous comptons neuf seniors. Si les changements en cours sont sid&#233;rants par leur intensit&#233;, de nombreux arguments pourraient n&#233;anmoins conduire &#224; nuancer ce constat. Pour les uns, le vieillissement inscrit dans l'ordre d&#233;mographique doit n&#233;cessairement avoir sa contrepartie dans l'ordre politique : si l'Assembl&#233;e a des cheveux blancs, c'est tout simplement parce que la France en a aussi. D'autres insistent pour leur part sur le caract&#232;re exceptionnel de l'&#233;lection de 1981, qui ferait figure d'aberration historique dans un syst&#232;me politique o&#249; la s&#233;niorit&#233; est une r&#232;gle du jeu &#233;ternelle. D'autres encore observent que l'&#226;ge physique est relatif ou qu'il n'a gu&#232;re d'importance dans le jeu de la d&#233;mocratie repr&#233;sentative : les d&#233;put&#233;s, quel que soit leur &#226;ge, en restant dans leur permanence &#224; l'&#233;coute de tous leurs &#233;lecteurs, demeurent jeunes &#171; dans leur t&#234;te &#187;. Un septuag&#233;naire responsable pourrait bien &#234;tre plus en phase avec son temps qu'un jeune chien fou impatient de renverser l'ensemble de l'ordre social &#224; son profit. En somme, l'&#226;ge du capitaine n'aurait aucune importance.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Je crains malheureusement que ces arguments ne r&#233;sistent pas &#224; une analyse plus approfondie du probl&#232;me. A vouloir clore trop rapidement des d&#233;bats qui ont mis des ann&#233;es &#224; &#233;merger (voir &lt;a href=&quot;http://louis.chauvel.free.fr/vieuxalassemblee.htm&quot; class='spip_out' rel='external'&gt;&#171; La parit&#233; jeune-&#226;g&#233; est un enjeu aussi important que la parit&#233; homme-femme Ces quinquag&#233;naires qui monopolisent l'Assembl&#233;e nationale &#187;&lt;/a&gt; et &lt;a href=&quot;http://contreinfo.info/article.php3?id_article=1127&quot; class='spip_out' rel='external'&gt;&#171; Attention, Assembl&#233;e grisonnante &#187;&lt;/a&gt;), nous risquons de manquer une partie du travail intellectuel, puis pratique, qui nous permettrait d'enrichir la d&#233;mocratie plut&#244;t que de la priver d'avenir.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;La difficile mesure des &#233;vidences&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Mesurer les &#233;vidences n'est pas un travail &#233;vident. M&#234;me si le passage en revue des trombinoscopes de l'Assembl&#233;e depuis vingt-cinq ans donne une id&#233;e claire des transformations &#224; l'&#339;uvre, il demeure que comparer &#224; pr&#232;s d'une g&#233;n&#233;ration de distance les conditions d'acc&#232;s &#224; l'&#233;lite politique est &#224; peu pr&#232;s aussi difficile que de comparer le prix du m&#232;tre carr&#233; dans les grandes villes sur plusieurs d&#233;cennies. Sauf &#224; conna&#238;tre le d&#233;tail des s&#233;ries statistiques concern&#233;es sur la longue p&#233;riode, les jeunes Parisiens d'aujourd'hui sont bien incapables d'imaginer qu&#8216;avec le m&#234;me niveau d'effort, ils auraient pu acqu&#233;rir ou louer un logement d'une surface triple en 1981. De la m&#234;me fa&#231;on, il est &#224; peu pr&#232;s impossible de saisir combien de portes largement ouvertes aux jeunes voil&#224; trente ans se sont referm&#233;es devant leurs pu&#238;n&#233;s.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;La comparaison sur la longue p&#233;riode de la r&#233;partition par &#226;ge du personnel politique, m&#234;me le plus visible ou g&#233;r&#233; centralement comme le sont les d&#233;put&#233;s, exige de saisir laborieusement des donn&#233;es statistiques de base dont la quantit&#233; exc&#232;de les capacit&#233;s du travailleur parcellaire qu'est le chercheur en sciences sociales. Depuis pr&#232;s de dix ans que je traque les diff&#233;rents sympt&#244;mes des difficult&#233;s de la soci&#233;t&#233; fran&#231;aise avec la notion de transmission, j'avais la certitude ind&#233;montrable que l'absence de renouvellement du personnel politique de l'Assembl&#233;e nationale &#233;tait un mouvement de fond, de nature typiquement g&#233;n&#233;rationnel. Pour autant, saisir les pr&#232;s de 4000 fiches correspondant aux &#233;lus des sept l&#233;gislatures depuis 1981 est une besogne &#224; peu pr&#232;s irr&#233;alisable dans les conditions actuelles de la recherche acad&#233;mique en sciences sociales. C'est donc avec un certain soulagement que j'ai vu appara&#238;tre, voil&#224; quelques mois, la base &lt;a href=&quot;http://www.assemblee-nationale.fr/sycomore&quot; class='spip_out' rel='external'&gt;Sycomore&lt;/a&gt; de l'Assembl&#233;e nationale qui entend recenser les d&#233;put&#233;s depuis 1789 (le sycomore &#233;tait le bois dont &#233;tait fait le sarcophage de certaines momies &#233;gyptiennes). Cette base de donn&#233;es permet ainsi de valider l'hypoth&#232;se que la r&#233;alit&#233; d&#233;passe sa caricature. Pr&#233;cisons que, dans chaque cas, nous avons consid&#233;r&#233; la liste des d&#233;put&#233;s trois mois apr&#232;s la date d'&#233;lection, de fa&#231;on &#224; prendre acte des mouvements minist&#233;riels. D&#232;s lors, la date 1947 correspond aux l&#233;gislatives du 10 novembre 1946.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Dans son travail sur les facteurs de la r&#233;&#233;lection des d&#233;put&#233;s, Vincent Loonis [&lt;a href=&quot;http://histoiremesure.revues.org/document1547.html&quot; class='spip_out' rel='external'&gt;&#171; Les d&#233;terminants de la r&#233;&#233;lection des d&#233;put&#233;s fran&#231;ais de 1871 &#224; 2002 &#187;&lt;/a&gt;, &lt;i&gt;Histoire et mesure&lt;/i&gt;, XXI - N&#176; 1 - Varia, mis en ligne le 18 juillet 2006, r&#233;f&#233;rence du 12 octobre 2007).]] montrait l'importance croissante de l'exp&#233;rience acquise dans les probabilit&#233;s de r&#233;&#233;lections. Mais, si l'on m'autorise cette lapalissade, il faut rappeler qu'avant d'&#234;tre r&#233;&#233;lu, il faut au pr&#233;alable avoir &#233;t&#233; &#233;lu. L'analyse de la pr&#233;cocit&#233; d'entr&#233;e &#224; l'assembl&#233;e nationale est ainsi la clef de compr&#233;hension des processus qui nous int&#233;ressent : certaines g&#233;n&#233;rations entrent t&#244;t, en masse, &#224; l'Assembl&#233;e, et s'y maintiennent durablement jusqu'&#224; leur tardif retrait, alors que d'autres, longtemps consid&#233;r&#233;es comme trop jeunes pour investir la place, constatent apr&#232;s une ou deux d&#233;cennies que l'histoire ne leur passera pas les plats et que de plus jeunes qu'eux se verront offrir leur si&#232;ge.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;1981-2007 : Il faut que tout change pour que rien ne change&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Les observateurs des &#233;lections du printemps 2007 avaient anticip&#233; un profond renouvellement de la politique fran&#231;aise, notamment d'un point de vue g&#233;n&#233;rationnel. Une ironie de l'histoire veut que la g&#233;n&#233;ration des premiers n&#233;s du baby-boom (n&#233;s typiquement entre 1944 et 1950) ont toujours vu la pr&#233;sidentielle leur &#233;chapper. Alors que 2002 avait oppos&#233; deux retrait&#233;s n&#233;s dans les ann&#233;es 1930, les processus de d&#233;signation des candidats de la pr&#233;sidentielle 2007 ont exclu syst&#233;matiquement les baby-boomers au profit d'une g&#233;n&#233;ration plus jeune : au sein des deux principaux partis politiques, aux vingtenaires de 1968 ont &#233;t&#233; pr&#233;f&#233;r&#233;s des candidats plus jeunes, dont le cadet est &#233;lu &#224; l'&#226;ge de 52 ans. Derri&#232;re ce profond renouvellement en trompe l'&#339;il, une Assembl&#233;e immuable poursuit sa trajectoire de vieillissement d&#233;but&#233;e 25 ans plus t&#244;t.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Si l'Assembl&#233;e nationale de 1981 est authentiquement interg&#233;n&#233;rationnelle, depuis Annette Ch&#233;py-L&#233;ger (1953) jusqu'&#224; Marcel Dassault (1892), celle de 2007 est particuli&#232;rement homog&#232;ne par l'&#226;ge, puisque l'essentiel de la repr&#233;sentation nationale est &#226;g&#233;e de 55 &#224; 65 ans. Surtout, l'ensemble du film fait appara&#238;tre une vague montante de jeunes d&#233;put&#233;s trentenaires en 1981, dont la cr&#234;te se d&#233;place r&#233;guli&#232;rement de cinq ans en cinq ans sans d&#233;formation majeure. Au cours de ce processus de vieillissement, la quasi disparition des moins de 40 ans, et plus r&#233;cemment, au cours des 10 derni&#232;res ann&#233;es, la marginalisation m&#234;me des jeunes cinquantenaires, font appara&#238;tre une dynamique g&#233;n&#233;rationnelle indubitable. Les gagnants de ce mouvement sont les jeunes sexag&#233;naires, de 60 &#224; 64 ans, qui repr&#233;sentent 22,4 % de la nouvelle Assembl&#233;e, contre 13,8% en 2002 et 9,6% en 1997 : un doublement en dix ans, bien au-del&#224; du simple effet &#171; naturel &#187; du vieillissement du baby-boom. Le constat s'impose : les g&#233;n&#233;rations arriv&#233;es t&#244;t en politique repartent tard, et celles qui attendent trop patiemment le renouvellement ne seront gu&#232;re r&#233;compens&#233;es.&lt;/p&gt; &lt;dl class='spip_document_49 spip_documents spip_documents_center'&gt;
&lt;dt&gt;&lt;img src='http://www.liens-socio.org/local/cache-vignettes/L464xH323/chauvel_1-2-b9e3a-2e381.jpg' width='464' height='323' alt='JPEG - 44.4 ko' style='height:323px;width:464px;' /&gt;&lt;/dt&gt;
&lt;dt class='crayon document-titre-49 spip_doc_titre' style='width:350px;'&gt;&lt;strong&gt;Evolution de la r&#233;partition par &#226;ge des d&#233;put&#233;s 1981-2007 (nombre par tranche d'&#226;ge 5 ans)&lt;/strong&gt;&lt;/dt&gt;
&lt;dd class='crayon document-descriptif-49 spip_doc_descriptif' style='width:350px;'&gt;Source : Base Sycomore, Assembl&#233;e Nationale
&lt;/dd&gt;
&lt;/dl&gt;
&lt;p&gt;Pour autant, cette dynamique depuis 1981 peut laisser croire &#224; un mouvement autog&#232;ne, dont la source s'&#233;puise dans l'origine soixante-huitarde de la g&#233;n&#233;ration situ&#233;e au centre du processus. Il n'en est rien, car une analyse plus longue fait appara&#238;tre l'existence, dans la France de l'apr&#232;s Deuxi&#232;me Guerre mondiale, de deux g&#233;n&#233;rations politiques successives dont la seconde fut d&#233;mographiquement la fille de la premi&#232;re.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;1946-1968 : deux r&#233;bellions, deux &#233;coles du pouvoir&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;/strong&gt;En remontant aux origines de la reconstruction fran&#231;aise des ann&#233;es 1940, un ph&#233;nom&#232;ne central appara&#238;t : l'extr&#234;me jeunesse des d&#233;put&#233;s du 10 novembre 1946. Les seniors de plus de 50 ans, c'est-&#224;-dire le personnel politique marqu&#233; par l'effondrement de la France, par la collaboration, par ce pass&#233; des ann&#233;es trente qui exer&#231;ait une force de repoussoir, a totalement disparu, alors que la jeunesse r&#233;sistante, forg&#233;e dans le combat contre l'envahisseur, parvint au pouvoir avec une extr&#234;me pr&#233;cocit&#233;. Les moins de 40 ans repr&#233;sentent pr&#232;s de 35% de l'Assembl&#233;e de 1946, contre 3,6% aujourd'hui. La R&#233;sistance appara&#238;t ainsi comme un lieu de socialisation et de l&#233;gitimation politique aux effets g&#233;n&#233;rationnels exceptionnels.&lt;/p&gt; &lt;dl class='spip_document_50 spip_documents spip_documents_center'&gt;
&lt;dt&gt;&lt;img src='http://www.liens-socio.org/local/cache-vignettes/L470xH261/chauvel_2bis-2-15154-f3e74.jpg' width='470' height='261' alt='JPEG - 45.1 ko' style='height:261px;width:470px;' /&gt;&lt;/dt&gt;
&lt;dt class='crayon document-titre-50 spip_doc_titre' style='width:350px;'&gt;&lt;strong&gt;Evolution de la r&#233;partition par &#226;ge des d&#233;put&#233;s 1947-1978 (nombre par tranche d'&#226;ge 5 ans) &lt;/strong&gt;&lt;/dt&gt;
&lt;dd class='crayon document-descriptif-50 spip_doc_descriptif' style='width:350px;'&gt;Source : Base Sycomore, Assembl&#233;e Nationale
&lt;/dd&gt;
&lt;/dl&gt;
&lt;p&gt;Malgr&#233; les retournements politiques, l'&#233;mergence de la Ve R&#233;publique et ses renouvellements, cette g&#233;n&#233;ration de jeunes issus de la R&#233;sistance traverse le temps jusqu'en 1973, date &#224; partir de laquelle un d&#233;but de retournement commence &#224; poindre. Les plus &#226;g&#233;s de 1973 sont d&#233;faits en 1978, et une jeune garde appara&#238;t, avec les Emmanuelli, Fabius, Barnier, Madelin, Longuet, Millon [v&#233;rifier l'orthographe]... A droite comme &#224; gauche, d&#232;s 1978, une grande r&#233;volution g&#233;n&#233;rationnelle et culturelle est &#224; l'&#339;uvre, o&#249; les influences directes ou indirectes du trotskisme et du mao&#239;sme des uns a pour parall&#232;le le mouvement Occident qui, lui aussi, au travers de son anti-gaullisme, s'en prenait &#224; la g&#233;n&#233;ration pr&#233;c&#233;dente, &#233;touffante, celle de la R&#233;sistance. Ainsi, en 1978, se joue le d&#233;but d'une succession, celle des baby-boomers n&#233;s &#224; partir de 1945, qui poussent &#224; l'&#233;cart celle de la R&#233;sistance, n&#233;e autour de 1915. D&#233;mographiquement, les uns sont les enfants des autres. Cette scansion historique est int&#233;ressante, dans la mesure o&#249; 1968 a oppos&#233; une g&#233;n&#233;ration fortement politis&#233;e par la Guerre et la R&#233;sistance &#224; la g&#233;n&#233;ration de ses propres enfants, politis&#233;s dans le mouvement de mai 1968, qui ont &#233;t&#233; deux grandes &#233;coles de la prise de parole et du passage &#224; l'action.&lt;/p&gt; &lt;dl class='spip_document_51 spip_documents spip_documents_center'&gt;
&lt;dt&gt;&lt;img src='http://www.liens-socio.org/local/cache-vignettes/L448xH258/chauvel_3_bis-2-026c2-82270.jpg' width='448' height='258' alt='JPEG - 15.8 ko' style='height:258px;width:448px;' /&gt;&lt;/dt&gt;
&lt;dt class='crayon document-titre-51 spip_doc_titre' style='width:350px;'&gt;&lt;strong&gt;Nombre de d&#233;put&#233;s de plus de 60 ans pour 1 d&#233;put&#233; de moins de 40 ans &lt;/strong&gt;&lt;/dt&gt;
&lt;dd class='crayon document-descriptif-51 spip_doc_descriptif' style='width:350px;'&gt;Source : Base Sycomore, Assembl&#233;e Nationale
&lt;/dd&gt;
&lt;/dl&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;G&#233;n&#233;rations creuses&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Si nous avons rep&#233;r&#233; des g&#233;n&#233;rations politiquement avantag&#233;es dans le jeu des soixante derni&#232;res ann&#233;es, d'autres, &#224; l'&#233;vidence, sont singuli&#232;rement absentes. C'est le cas en particulier de la g&#233;n&#233;ration silencieuse n&#233;e dans le courant des ann&#233;es 1930. Longtemps trop jeunes par rapport &#224; leurs a&#238;n&#233;s anciens r&#233;sistants, socialis&#233;s dans le contexte d'une guerre honteuse &#8213; la Guerre d'Alg&#233;rie socialise bien diff&#233;remment la jeunesse que ce ne fut le cas de la France combattante ou r&#233;sistante &#8213;, les membres de la cohorte concern&#233;e arrivent &#224; maturit&#233; trop tard et se retrouvent d&#233;bord&#233;s par la suivante, de dix &#224; vingt ans plus jeune. En r&#233;alit&#233;, la prosopographie des jeux politiques de la gauche est fascinante &#224; cet &#233;gard : alors que Michel Rocard tente de f&#233;d&#233;rer dans sa g&#233;n&#233;ration, Mitterrand, d&#233;put&#233; d&#232;s 1946 &#224; l'&#226;ge de 30 ans, parvient &#224; refonder une dynamique en s'attachant la fid&#233;lit&#233; de baby-boomers, pour certains issus de l'extr&#234;me gauche et du mouvement de 1968. Ce jeu de soumission-transmission politique a permis une large redistribution des places au d&#233;triment de la g&#233;n&#233;ration 1930. Le m&#234;me ph&#233;nom&#232;ne est &#224; l'&#339;uvre dans le camp de Giscard d'Estaing, qui de 1974 &#224; 1978 renouvelle profond&#233;ment la pyramide des &#226;ges en privil&#233;giant les successions &#224; l'avantage des plus jeunes : les strat&#233;gies d'attente patiente ne sont gu&#232;re r&#233;compens&#233;es.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;L'analyse des soixante derni&#232;res ann&#233;es montre combien la dynamique g&#233;n&#233;rationnelle, puissante, n'a rien d'&#233;quilibrant sur le plan g&#233;n&#233;rationnel : l'histoire ne repasse les plats qu'une fois toutes les deux ou trois d&#233;cennies, ceux qui ratent la distribution &#224; quelques ann&#233;es pr&#232;s ont peu de chances de b&#233;n&#233;ficier de la suivante. Ainsi, c'est vers l'&#226;ge de 40 ans que nous savons si une g&#233;n&#233;ration politique sera fortement constitu&#233;e ou non. Le film des surrepr&#233;sentations politiques (rapport&#233; donc &#224; l'effectif des cohortes concern&#233;es pour annuler l'effet des cohortes d&#233;mographiquement pleines ou creuses) de 1947 &#224; 2007 permet en effet de rep&#233;rer une succession de g&#233;n&#233;rations : celle n&#233;e en 1890 et qui semble avoir tout subi du XXe si&#232;cle et avoir disparu sans pouvoir participer &#224; la reconstruction ; celle de 1915, clairement surrepr&#233;sent&#233;e, celle de 1930, g&#233;n&#233;ration silencieuse, politiquement en creux ; celle de 1947 qui b&#233;n&#233;ficie pr&#233;cocement d'une succession anticip&#233;e, et qui se renforce au long de sa trajectoire, faute de rel&#232;ve ult&#233;rieure. Pour leur part, les cohortes n&#233;es dans les ann&#233;es 1960 et 1970 semblent incapables de se faire une place dans un jeu trop verrouill&#233;.&lt;/p&gt; &lt;dl class='spip_document_52 spip_documents spip_documents_center'&gt;
&lt;dt&gt;&lt;img src='http://www.liens-socio.org/local/cache-vignettes/L480xH245/chauvel_4_bis-2-1ed48-611d5.jpg' width='480' height='245' alt='JPEG - 60 ko' style='height:245px;width:480px;' /&gt;&lt;/dt&gt;
&lt;dt class='crayon document-titre-52 spip_doc_titre' style='width:350px;'&gt;&lt;strong&gt;Variation relative des probabilit&#233;s d'acc&#232;s &#224; la d&#233;putation selon la p&#233;riode et l'&#226;ge &lt;/strong&gt;&lt;/dt&gt;
&lt;dd class='crayon document-descriptif-52 spip_doc_descriptif' style='width:350px;'&gt;Source : Base Sycomore, Assembl&#233;e Nationale
&lt;/dd&gt;
&lt;/dl&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Note : r&#233;sidu multiplicatif des probabilit&#233;s d'acc&#232;s &#224; la d&#233;putation, les zones les plus fonc&#233;es (1,45 = 145% de chances de plus que la moyenne d'acc&#233;der &#224; un poste de d&#233;put&#233; ; -0,55 = -55 % de chances que la moyenne) ; en moyennant sur le cycle de vie, entre les g&#233;n&#233;rations les plus et les moins chanceuses, les probabilit&#233;s vont du simple au triple.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Ainsi, ce qui appara&#238;t de fa&#231;on cruciale aujourd'hui, c'est l'absence de la troisi&#232;me g&#233;n&#233;ration : les vingtenaires de 1968, socialis&#233;s politiquement notamment par l'influence de leurs propres parents qui avaient connu la Guerre et la R&#233;sistance (ou la collaboration), semblent ne pas avoir transmis leurs passions juv&#233;niles &#224; leurs propres enfants. D'une certaine fa&#231;on, les anciens soixante-huitards en tirent profit : pas de succession, pas de lutte de succession, d'o&#249; cette Assembl&#233;e de 2007, historiquement et d&#233;mographiquement in&#233;dite, quasiment sans nouvelle g&#233;n&#233;ration constitu&#233;e.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Les comparaisons internationales que nous pouvons esquisser renforcent cette impression d'&#234;tre aujourd'hui, en France, devant une situation in&#233;dite, sans &#233;quivalent m&#234;me dans des pays connus pour avoir pein&#233; &#224; renouveler leur personnel politique. Notons que les pays qui ont &#233;t&#233; en mesure de r&#233;former avec le plus de responsabilit&#233; et d'&#233;quilibre leurs r&#233;gimes d'Etat-providence, comme la Su&#232;de, sont aussi ceux o&#249; le poids des seniors dans la chambre basse est le plus mod&#233;r&#233;. Cette situation de d&#233;s&#233;quilibre en France laisse anticiper, par contrecoup, des retournements &#224; venir, qui seront d'autant plus profonds et violents qu'ils auront tard&#233; [&lt;a href=&quot;http://www.strategie.gouv.fr/revue/IMG/pdf/article_Arnoux2.pdf&quot; class='spip_out' rel='external'&gt;&#171; L'Assembl&#233;e nationale est-elle trop &#226;g&#233;e ? &#187;&lt;/a&gt;, &lt;i&gt;Horizons strat&#233;giques&lt;/i&gt;, n&#176; 4, Avril 2007]].&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;Nombre de repr&#233;sentants de plus de 60 ans pour un repr&#233;sentant de moins de 40 an&lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;s&lt;/strong&gt;. Chambres basses de diff&#233;rents pays.&lt;/p&gt; &lt;table class=&quot;spip&quot;&gt;
&lt;thead&gt;&lt;tr class='row_first'&gt;&lt;th scope='col'&gt;pays &lt;/th&gt;&lt;th scope='col'&gt;nombre de repr&#233;sentants &lt;/th&gt;&lt;/tr&gt;&lt;/thead&gt;
&lt;tbody&gt;
&lt;tr class='row_odd'&gt;
&lt;td&gt;Su&#232;de &lt;/td&gt;
&lt;td class='numeric virgule'&gt;0,44 &lt;/td&gt;&lt;/tr&gt;
&lt;tr class='row_even'&gt;
&lt;td&gt;Australie &lt;/td&gt;
&lt;td class='numeric virgule'&gt;0,44 &lt;/td&gt;&lt;/tr&gt;
&lt;tr class='row_odd'&gt;
&lt;td&gt;Lettonie &lt;/td&gt;
&lt;td class='numeric virgule'&gt;0,59 &lt;/td&gt;&lt;/tr&gt;
&lt;tr class='row_even'&gt;
&lt;td&gt;Allemagne &lt;/td&gt;
&lt;td class='numeric virgule'&gt;0,78 &lt;/td&gt;&lt;/tr&gt;
&lt;tr class='row_odd'&gt;
&lt;td&gt;Italie &lt;/td&gt;
&lt;td class='numeric virgule'&gt;2,66 &lt;/td&gt;&lt;/tr&gt;
&lt;tr class='row_even'&gt;
&lt;td&gt;Royaume-Uni &lt;/td&gt;
&lt;td class='numeric virgule'&gt;3,00 &lt;/td&gt;&lt;/tr&gt;
&lt;tr class='row_odd'&gt;
&lt;td&gt;France &lt;/td&gt;
&lt;td class='numeric virgule'&gt;9,00 &lt;/td&gt;&lt;/tr&gt;
&lt;/tbody&gt;
&lt;/table&gt;
&lt;p&gt;Source : Recueils biographiques nationaux ; ann&#233;e la plus r&#233;cente&lt;/p&gt; &lt;p&gt;A plus d'un titre, l'Assembl&#233;e nationale et ses coulisses fournissent comme une caricature des caract&#233;ristiques de la soci&#233;t&#233; fran&#231;aise et de ses rapports g&#233;n&#233;rationnels : la crispation des seniors, qui ne veulent pas songer &#224; une succession apr&#232;s trente ans de carri&#232;re au plus haut niveau, et la frustration de jeunes plus si jeunes, travaillant avec abn&#233;gation et discr&#233;tion, mais sans promotion, pour un syst&#232;me qui ne les r&#233;tribue gu&#232;re. S'ils ne sont pas contents, qu'ils s'en aillent. Un trou g&#233;n&#233;rationnel s'est creus&#233;, d'autant plus pr&#233;occupant qu'il ne se r&#233;duit pas &#224; la sph&#232;re politique, mais se rencontre aussi dans la pyramide des &#226;ges des chercheurs, des enseignants, des m&#233;decins, des journalistes, etc.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Ce ph&#233;nom&#232;ne est plus probl&#233;matique encore pour la gauche : alors que la droite trouve ais&#233;ment dans sa sociologie propre (m&#233;decins, notaires, avocats, h&#233;ritiers politiques d'une circonscription familiale) la capacit&#233; &#224; recouvrir la totalit&#233; du territoire, la gauche dont les assises fond&#233;es sur le mouvement social se d&#233;sagr&#232;gent, ne pourra esp&#233;rer se succ&#233;der aussi facilement. Il ne suffit pas de s&#233;lectionner des fonctionnaires ou des enseignants ; il faut aussi des r&#233;seaux, des solidarit&#233;s actives, des interconnaissances, ainsi qu'une formation id&#233;ologique et militante. Faute d'avoir su entretenir cette flamme aupr&#232;s des nouvelles g&#233;n&#233;rations, &#224; force d'avoir &#233;cart&#233; les jeunes faute d'avoir su leur faire une place, la gauche pourrait bien avoir perdu au long terme des capacit&#233;s de d&#233;veloppement durable de son environnement politique. La d&#233;sertification politique dont elle pourrait &#234;tre la victime pour une ou deux d&#233;cennies est un avenir possible, plus probable qu'un autre. Si elle ne parvient &#224; r&#233;chauffer son climat politique, elle dispara&#238;tra, temporairement, avec la g&#233;n&#233;ration qui l'a port&#233;e et qui s'en va dans les 5 &#224; 10 ans. Cela signifie qu'il y a urgence, ou qu'elle ne se rel&#232;vera pas.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;A quelques mois des comm&#233;morations des quarante ans de 1968, peut-&#234;tre faut-il m&#233;diter la r&#233;flexion d'Emile Durkheim : &#171; Pour qu'il se produise des nouveaut&#233;s dans la vie sociale, il ne suffit pas que des g&#233;n&#233;rations nouvelles arrivent &#224; la lumi&#232;re, il faut encore qu'elles ne soient pas trop fortement entra&#238;n&#233;es &#224; suivre les errements de leur devanci&#232;res. Plus l'influence de ces derni&#232;res est profonde - et elle est d'autant plus profonde qu'elle dure davantage -, plus il y a d'obstacles aux changements &#187; [&lt;a href='#nb4-1' class='spip_note' rel='footnote' title='E. Durkheim, 1930 (1893), De la division du travail social, F&#233;lix Alcan, (...)' id='nh4-1'&gt;1&lt;/a&gt;].&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;p&gt;[&lt;a href='#nh4-1' id='nb4-1' class='spip_note' title='Notes 4-1' rev='footnote'&gt;1&lt;/a&gt;] E. Durkheim, 1930 (1893), &lt;i&gt;De la division du travail social&lt;/i&gt;, F&#233;lix Alcan, Paris, pp. 279-280.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;&lt;span class='spip_document_54 spip_documents spip_documents_center'&gt;
&lt;img src='http://www.liens-socio.org/IMG/gif/logo_laviedesidees.gif' width=&quot;195&quot; height=&quot;75&quot; alt=&quot;&quot; /&gt;&lt;/span&gt;&lt;br /&gt;
Ce texte est reproduit dans liens socio avec l'autorisation de Louis Chauvel et de &lt;a href=&quot;http://www.laviedesidees.fr/&quot; class='spip_out' rel='external'&gt;laviedesidees.fr&lt;/a&gt;, o&#249; il a &#233;t&#233; initialement publi&#233; le 22 octobre 2007.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;La version originale de ce texte peut &#234;tre consult&#233;e &#224; cette adresse : &lt;a href=&quot;http://laviedesidees.fr/L-age-de-l-Assemblee-1946-2007,81.html&quot; class='spip_out' rel='external'&gt;http://laviedesidees.fr/L-age-de-l-Assemblee-1946-2007,81.html&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
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		<title>La police et les jeunes des banlieues</title>
		<link>http://www.liens-socio.org/La-police-et-les-jeunes-des</link>
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		<dc:date>2006-01-31T12:09:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Pierre Merckl&#233;</dc:creator>
		
		<category domain="http://www.liens-socio.org/Idees">Id&#233;es</category>
		

		<dc:subject>Sociologie</dc:subject>
		<dc:subject>Ville</dc:subject>
		<dc:subject>Discriminations</dc:subject>
		<dc:subject>Jeunesse</dc:subject>
		<dc:subject>Etudiants</dc:subject>
		<dc:subject>Secondaire</dc:subject>
		<dc:subject>El&#232;ves</dc:subject>
		<dc:subject>Violence</dc:subject>
		<dc:subject>Sup&#233;rieur</dc:subject>

		<description>&lt;strong&gt;Par Marc Loriol, Val&#233;rie Boussard et Sandrine Caroly&lt;/strong&gt;&lt;br /&gt;Il a souvent &#233;t&#233; reproch&#233; aux sociologues qui cherchaient &#224; d&#233;construire les st&#233;r&#233;otypes visant les jeunes des banlieues difficiles (et &#224; comprendre les causes de leurs comportements) de pratiquer une politique de l'excuse, de vouloir les d&#233;responsabiliser. Cette critique est mal fond&#233;e. Mieux conna&#238;tre et comprendre n'est pas excuser, mais se donner les moyens de l'action : &#224; quelles conditions un changement est-il possible ? Les st&#233;r&#233;otypes abusivement employ&#233;s, comme la volont&#233; de se placer de fa&#231;on (...)
		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Il a souvent &#233;t&#233; reproch&#233; aux sociologues qui cherchaient &#224; d&#233;construire les st&#233;r&#233;otypes visant les jeunes des banlieues difficiles (et &#224; comprendre les causes de leurs comportements) de pratiquer une politique de l'excuse, de vouloir les d&#233;responsabiliser. Cette critique est mal fond&#233;e. Mieux conna&#238;tre et comprendre n'est pas excuser, mais se donner les moyens de l'action : &#224; quelles conditions un changement est-il possible ? Les st&#233;r&#233;otypes abusivement employ&#233;s, comme la volont&#233; de se placer de fa&#231;on simpliste sur le seul registre du bien et du mal, emp&#234;chent au contraire les uns et les autres de s'accorder de fa&#231;on d&#233;passionn&#233;e sur le diagnostic et les solutions appropri&#233;es. C'est le cas notamment en ce qui concerne les relations entre les jeunes et la police qui intervient dans ces quartiers.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Ce qui manque, par contre, ce sont des &#233;tudes &#233;quivalentes concernant la police. Comme pour les habitants des quartiers difficiles, trop d'a-priori circulent, d'amalgames. De plus, les comportements inacceptables de certains (&#171; bavures &#187;, harc&#232;lement ou manque de consid&#233;ration pour les jeunes des cit&#233;s), comme les tensions avec certains citoyens peuvent s'expliquer en partie par des causes structurelles, organisationnelles et politiques. Le jugement moral simpliste (par exemple &#171; tous les policiers sont des racistes &#187;) est ici tout aussi infond&#233; qu'inutile pour l'analyse. S'il y a encore peu de policiers &#171; beurs &#187;, les policiers d'origine antillaise sont un peu plus nombreux et bien accept&#233;s par leurs coll&#232;gues. Ils sont par contre souvent les premiers &#224; recevoir les remarques racistes de la population (&#171; sale n&#232;gre &#187; a ainsi &#233;t&#233; entendu plusieurs fois en observation) ou l'agressivit&#233; des jeunes (&#171; tra&#238;tre &#224; ta race &#187; ; &#171; qu'est-ce que tu fais dans la police &#187;...).&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Pas plus que les jeunes des banlieues ne sont tous des &#171; casseurs &#187; ou des d&#233;linquants, tous les policiers ne sont pas des racistes harcelant les jeunes. D'ailleurs, le syndicat se r&#233;clamant de l'extr&#234;me droite, la FPIP (F&#233;d&#233;ration Professionnelle Ind&#233;pendante de la Police), n'a obtenu que 5,48% des voix dans le corps de ma&#238;trise et d'application aux derni&#232;res &#233;lections professionnelles de 2003. Pourtant les relations entre jeunes des quartiers et policiers restent souvent marqu&#233;es par une tension plus ou moins latente suivant les p&#233;riodes. Des deux c&#244;t&#233;s, il y a une cat&#233;gorisation de l'autre au &#171; pire de sa cat&#233;gorie &#187;, des amalgames qui entretiennent rumeurs et m&#233;contentement. Ainsi, plusieurs &#233;meutes, comme celles que nous avons connues en novembre dernier, ont &#233;clat&#233;, ces derni&#232;res ann&#233;es suite &#224; des rumeurs d'implication des forces de police dans le d&#233;c&#232;s d'un jeune. Que la rumeur soit fond&#233;e ou non, le r&#233;sultat semble le m&#234;me, comme si la culpabilit&#233; de la police &#233;tait acquise d'embl&#233;e pour les jeunes.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;De m&#234;me, des policiers qui ne professent pas particuli&#232;rement des opinions racistes (par comparaison avec d'autres milieux de travail la police n'est pas le lieu o&#249; ont &#233;t&#233; entendues le plus de remarques racistes) peuvent &#234;tre amen&#233;s &#224; suspecter assez syst&#233;matiquement les jeunes &#171; blacks &#187; ou &#171; beurs &#187;, notamment s'ils ont un &#171; look banlieue &#187; et se d&#233;placent en groupe. Des routines auto-confirmatrices se d&#233;veloppent ainsi : plus souvent contr&#244;l&#233;s et surveill&#233;s, ces jeunes risquent plus souvent d'&#234;tre impliqu&#233;s dans des affaires d&#233;lictueuses ; d'autant que le contr&#244;le lui-m&#234;me peut &#234;tre source de tensions, d'outrage voire de r&#233;bellion. Toutes choses qui viennent en retour &#171; confirmer &#187; les soup&#231;ons initiaux. Chaque groupe nourrit &#224; l'&#233;gard de l'autre des a priori qui p&#232;sent d'embl&#233;e sur la relation en imposant une m&#233;fiance r&#233;ciproque [&lt;a href='#nb5-1' class='spip_note' rel='footnote' title='Maryse Esterl&#233;-H&#233;dibel, &#171; policiers et jeunes de banlieue &#187;, Panoramiques, (...)' id='nh5-1'&gt;1&lt;/a&gt;].&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Des difficult&#233;s li&#233;es au mode de l&#233;gitimation de l'action polici&#232;re&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&lt;br /&gt;
&lt;/i&gt;Au sein de la police, ces m&#233;canismes de cat&#233;gorisation sont fortement li&#233;s &#224; la fa&#231;on dont le m&#233;tier est collectivement v&#233;cu, plut&#244;t qu'&#224; des caract&#232;res individuels. La police, en France, comme ailleurs, entretient avec la population une relation complexe. D'une part, les citoyens attendent de la part de la police assistante et protection, tout en rejetant, g&#233;n&#233;ralement, d'&#234;tre l'objet du contr&#244;le et des sanctions polici&#232;res. D'autre part, les policiers attendent soutien et respect de la part de la population, tout en &#233;tant conduit, par habitude et exp&#233;rience professionnelle &#224; se m&#233;fier des citoyens (&#171; on voit tout ce qui ne va dans la soci&#233;t&#233; &#187; ; &#171; on apprend &#224; ne plus avoir confiance... &#187;). De plus, la mont&#233;e de la petite d&#233;linquance depuis plus de 50 ans a affaibli la l&#233;gitimit&#233; de l'action polici&#232;re : En 1950, la police enregistrait 190 000 plaintes pour vol. En 1992, ce chiffre est pass&#233; 2 600 000 ! Du coup, le taux d'&#233;lucidation est pass&#233; de 36% &#224; 14 %. Mais si l'on tient compte du fait que sur la p&#233;riode le nombre de gendarme et de policier a &#233;t&#233; multipli&#233; par deux, on peut en conclure que le nombre moyen de faits &#233;lucid&#233;s par gendarme ou par policier a &#233;t&#233; multipli&#233; par 2,85 ! [&lt;a href='#nb5-2' class='spip_note' rel='footnote' title='chiffres cit&#233;s dans Hugues Lagrange, Demandes de s&#233;curit&#233;. France, Europe, (...)' id='nh5-2'&gt;2&lt;/a&gt;] Cette situation est paradoxale : d'une part, la productivit&#233; moyenne de chaque gendarme ou policier a augment&#233;, mais dans le m&#234;me temps, l'id&#233;e que la police est capable de supprimer la d&#233;linquance semble de moins en moins tenable.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Face &#224; ces difficult&#233;s de l&#233;gitimation le groupe policier a &#233;t&#233; amen&#233; &#224; d&#233;velopper plusieurs &#171; m&#233;canismes collectifs de d&#233;fense &#187;. Le premier d'entre eux, bien &#233;tudi&#233; par les sociologues am&#233;ricains de la police [&lt;a href='#nb5-3' class='spip_note' rel='footnote' title='Par exemple : William. A Westley, Violence and the Police : a sociological (...)' id='nh5-3'&gt;3&lt;/a&gt;] est le repli sur &#171; l'entre soi &#187; : Nous ne sommes pas aim&#233;s, les gens nous sont hostiles, les non policiers ne peuvent pas comprendre notre travail, il faut donc se soutenir entre nous. L'entraide entre coll&#232;gues et la solidarit&#233; sont en effet des valeurs fortement affirm&#233;es et souvent concr&#233;tis&#233;es dans de nombreux commissariats. Cette caract&#233;ristique, qui permet bien souvent de faire face &#224; une activit&#233; stressante et au m&#233;pris de certains usagers, &#233;vite le recours au soutien psychologique. Mais la solidarit&#233; peut aussi avoir des aspects plus n&#233;gatifs comme la tendance &#224; couvrir les agissements r&#233;pr&#233;hensibles ou violents de certains coll&#232;gues (m&#234;me si on les condamne en son for int&#233;rieur). Toutefois, globalement, des rapports tendus et un manque de reconnaissance dans le collectif de travail se traduisent, d'apr&#232;s nos observations [&lt;a href='#nb5-4' class='spip_note' rel='footnote' title='Cette recherche s'appuie sur l'observation de terrain de patrouilles de (...)' id='nh5-4'&gt;4&lt;/a&gt;], par des relations plus conflictuelles avec les usagers, une plus grande tendance &#224; r&#233;agir aux &#171; provocations &#187;. Au contraire, les patrouilles o&#249; r&#232;gne une bonne ambiance, o&#249; le &lt;i&gt;turn over&lt;/i&gt; est faible, o&#249; jeunes et anciens s'entendent bien, sont des patrouilles o&#249; les incidents sont rares. Une division du travail et une entraide se font spontan&#233;ment entre policiers qui permettent de faire face, en gardant son calme, &#224; des usagers difficiles, voire provocateurs.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Le deuxi&#232;me m&#233;canisme, li&#233; au premier, est l'attachement et l'affirmation d'un sens moral clair et sans ambigu&#239;t&#233; au travail. Cela conduit les policiers &#224; pr&#233;senter, pour eux-m&#234;me et pour autrui, leur mission en termes de r&#233;pression du crime, de protection des gentils contre les agissements des m&#233;chants. La &#171; belle affaire &#187; qui permet de se valoriser, d'augmenter l'estime de soi, celle pour laquelle on accepte de prendre des risques physiques, est celle qui d&#233;bouche sur l'arrestation d'un vrai bandit. Le &#171; vrai m&#233;chant &#187; faisant en retour le &#171; vrai policier &#187;. Or le travail quotidien des brigades de police secours est bien souvent &#233;loign&#233;. De nombreuses interventions sont en effet li&#233;es &#224; des troubles mineurs &#224; l'ordre public, des diff&#233;rends familiaux ou entre voisins, des incivilit&#233;s, des probl&#232;mes sociaux li&#233;s &#224; la pr&#233;carit&#233; et &#224; l'exclusion. Les jeunes des cit&#233;s, et notamment les mineurs, apparaissent aux yeux des policiers comme des &#171; clients &#187; peu int&#233;ressants. Non seulement les actes commis et le m&#233;rite qu'il y a &#224; les interpeller sont de faible envergure, d'autant que du fait de la nature de ses actes et de leur &#226;ge des poursuites ne sont pas toujours possibles. Ensuite parce que les policiers ont le sentiment qu'on leur fait jouer un r&#244;le qui n'est pas le leur : pallier le manque &#233;ducatif des parents, jouer les assistantes sociales... Enfin, parce que dans ce cas, leur travail consiste moins en l'application de la loi qu'en l'obligation d'imposer une certaine autorit&#233;.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Le travail avec les jeunes est v&#233;cu comme peu valorisant&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Ces m&#233;canismes de d&#233;fense expliquent tant le rejet de la police de proximit&#233; que le malaise et le sentiment de d&#233;valorisation li&#233; aux relations avec les jeunes des banlieues. Ces derniers, en effet ne sont pour les policiers ni des &#171; vrais m&#233;chants &#187;, ni des gentils. A l'oppos&#233; de l'image du &#171; grand bandit &#187;, l'on trouve celle du jeune de cit&#233;, qualifi&#233; suivant les endroits de &#171; branleur &#187;, de &#171; petit merdeux &#187;, voire parfois de &#171; crapaud &#187;. Ces jeunes sont les &#171; mauvais &#187; m&#233;chants parce qu'ils ne se comportent pas selon les r&#232;gles du jeu &#233;tablies par les policiers. Ils manquent de respect, n'acceptent pas les sanctions, n&#233;gocient les &#233;l&#233;ments de leur mise en cause, etc. Les interactions polici&#232;res avec ce public sont diff&#233;rentes et peuvent conduire l&#224; aussi &#224; des m&#233;canismes renfor&#231;ant les repr&#233;sentations. Les policiers les abordent avec moins d'&#233;gards que ceux qu'ils consid&#232;rent comme les &#171; vrais &#187; m&#233;chants, et renforcent ainsi les possibilit&#233;s d'apparition de comportements de r&#233;bellion ou d'outrage.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Lors de nos observations, nous avons ainsi &#233;t&#233; confront&#233;s &#224; plusieurs interactions de ce type. Un exemple permet d'en saisir la banalit&#233; et la signification : &#171; Apr&#232;s dix minutes de discussions, alors que les gardiens de la paix se pr&#233;parent &#224; r&#233;diger la proc&#233;dure et le t&#233;lex pour les feux de voitures, nous voyons partir la BAC &#224; toute vitesse. &#171; Il y a une bagarre au centre commercial pr&#232;s de la gare ! Tout de suite, l'&#233;quipage que j'observe bondit &#224; leur suite &#171; vite, si on se d&#233;p&#234;che, on peu arriver avant la BAC &#187;. Nous prenons les petites rues en coupant par le centre &#171; La BAC, ils connaissent moins bien ces rues l&#224;, on a peut-&#234;tre une chance d'arriver en premier ! &#187; L'objectif est d'&#233;viter les feux rouges que devrait subir la BAC en passant par un autre chemin. En fait, nous arrivons exactement en m&#234;me temps que la BAC. Mais il n'y a pas de bagarre &#224; l'endroit indiqu&#233;, seulement quatre jeunes (trois marocains et un s&#233;n&#233;galais) assis par terre et qui boivent de la bi&#232;re. Les policiers leur font mettre les mains au mur, contr&#244;lent les identit&#233;s, les fouillent (pas d'armes) vident les bouteilles de bi&#232;re au sol. Il y a au moins 12 policiers (BAC, Police secours, CRS) pour quatre jeunes. Les jeunes oscillent entre la d&#233;n&#233;gation, l'excuse et la provocation : &#171; On faisait rien, m'sieur, on n'a rien fait... On est juste content parce que le Maroc a gagn&#233; [au foot contre le Mali en demie-finale de la coupe d'Afrique des nations], on a rien fait... &#187; L'un d'eux, plus ivre que les autres est plus provocateur et multiplie les remarques d&#233;sobligeantes et ironiques, il finit par d&#233;passer la &#171; limite &#187; que peuvent supporter les policiers -qui de leur c&#244;t&#233; ne sont pas non plus sp&#233;cialement aimables, m&#234;me s'ils restent corrects- et se fait embarquer &#171; pour d&#233;griser pendant deux ou trois heures &#187;. Pendant que les policiers de la BAC l'emm&#232;nent, ses copains lui disent : &#171; Oh Omar, tu l'as bien cherch&#233;, Omar, tu l'as bien cherch&#233;... T'inqui&#232;te pas dans quatre heures ils te rel&#226;chent... &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cette histoire est exemplaire &#224; plusieurs titres : Tout d'abord, la d&#233;ception li&#233;e &#224; la mauvaise information sur la nature exacte de l'&#233;v&#233;nement : il n'est pas rare que ceux qui appellent la police exag&#232;rent volontairement les faits dans l'espoir d'une intervention plus rapide. Au lieu d'une affaire &#171; int&#233;ressante &#187; (une bagarre), les policiers se trouvent un peu ridicules devant ces quatre jeunes pris de boisson. Si les jeunes ne sont pas contents d'&#234;tre d&#233;rang&#233;s par les policiers, ces derniers sont aussi &#233;nerv&#233;s d'avoir pris des risques (d'accident de la route) pour une &#171; affaire de merde &#187;. D'o&#249; la tension et l'&#233;nervement r&#233;ciproque. L'observation montre bien un jeu de subtile provocation de la part des deux groupes (jeunes et policiers) visant, dans leur esprit, &#224; garder la face mais conduisant &#224; l'interpellation d'un jeune.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Les rencontres entre jeunes et policiers sont d'autant plus frustrantes pour ces derniers qu'elles les conduisent &#224; faire un travail qui leur semble d&#233;valorisant, peu productif et en dehors de leur &#171; vraie mission &#187; : &#233;ducation, travail social, m&#233;diation... A ce titre, l'expression &#171; nettoyer au karcher &#187; du ministre de l'Int&#233;rieur est insultante tant pour les jeunes des cit&#233;s que pour les policiers ; eux qui se plaignent si souvent d'&#234;tre pris pour &#171; les serpilli&#232;res de la soci&#233;t&#233; &#187; !&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Une police de proximit&#233; qui ne s'est jamais impos&#233;e&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;La police de proximit&#233; a souvent &#233;t&#233; pr&#233;sent&#233;e comme une solution aux tensions entre police et jeunes, mais celle-ci n'a pas &#233;t&#233; appliqu&#233;e avec suffisamment de moyens et de conviction [&lt;a href='#nb5-5' class='spip_note' rel='footnote' title='S&#233;bastian Roch&#233;, Police de proximit&#233;, Le Seuil, 2005.' id='nh5-5'&gt;5&lt;/a&gt;]. Surtout, sa mise en place n'a pas tenu compte des probl&#232;mes d'identit&#233; et de l&#233;gitimit&#233; des policiers, ce qui explique pour une part son &#233;chec relatif.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Faire de la police de proximit&#233;, c'est s'assurer d'une pr&#233;sence r&#233;guli&#232;re et soutenue sur un territoire d&#233;termin&#233;. En entretenant des contacts avec la population, les policiers seraient en mesure de pr&#233;venir la criminalit&#233; plut&#244;t que de la contenir. Les patrouilles se font &#224; pied, les unit&#233;s administratives sont d&#233;localis&#233;es dans des &#171; postes de police &#187;, diss&#233;min&#233;s dans les zones dites sensibles. L'usager est pens&#233; comme un &#171; proche &#187; (et non un &#233;tranger), dont on partage le territoire, et avec qui on peut avoir des &#233;changes cordiaux ou int&#233;ress&#233;s. C'est la coop&#233;ration volontaire de la population qui est recherch&#233;e.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cependant, beaucoup de policiers qui ont &#233;t&#233; affect&#233;s &#224; la police de proximit&#233; ont cherch&#233; &#224; se r&#233;approprier leurs nouvelles missions pour les faire entrer dans le cadre mythique du jeu du &#171; gendarme et du voleur &#187;. Ainsi, le fait de se reprocher de la population, de gagner sa confiance, n'est pas interpr&#233;t&#233; comme une fin en soi (&#234;tre plus proche des citoyens et de leurs besoins), mais comme un moyen &#233;ventuel d'avoir des informations qui permettraient de d&#233;nicher une &#171; belle affaire &#187;, donc de faire un vrai travail policier. Dans la culture polici&#232;re et surtout dans la hi&#233;rarchie, le simple travail de proximit&#233; n'est pas tr&#232;s valoris&#233;, d'autant qu'il ne produit pas de r&#233;sultats tangibles imm&#233;diats (on ne peut pas compter le nombre de mains serr&#233;es ou l'am&#233;lioration de l'image de la police dans la population). Ainsi, il n'est pas rare que la police de proximit&#233; soit utilis&#233;e comme &#171; bouche-trou &#187; pour des t&#226;ches pour lesquelles on ne veut pas mobiliser des effectifs des brigades de roulement : par exemple porter un pli &#224; la pr&#233;fecture ou garder un malade hospitalis&#233;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Les exp&#233;riences de police de proximit&#233; racont&#233;es par les policiers de Pandore et Serbourg (dans lesquelles elles ont d'ailleurs &#233;t&#233; volontairement stopp&#233;es) ont toujours &#233;t&#233; v&#233;cues sur le mode n&#233;gatif, avec quantit&#233; de r&#233;cits douloureux : &#171; on nous a br&#251;l&#233; le poste plusieurs fois &#187;. Ces exp&#233;riences sont relat&#233;es sur le mode de l'intrusion en territoire &#233;tranger, avec le minimum de protection et de capacit&#233; de mise en sc&#232;ne. La police de proximit&#233; est &#224; l'oppos&#233; du jeu du &#171; gendarme et du voleur &#187;. Une interpellation muscl&#233;e avec des services ext&#233;rieurs (BAC, CRS) au quartier peut venir ruiner les patients efforts des fonctionnaires locaux pour gagner la confiance des jeunes. A l'inverse pour les policiers ext&#233;rieurs, les rapports avec les jeunes per&#231;us comme d&#233;linquants peuvent sembler suspects. A Villedieu, lors de l'observation de la PUP, un gardien a demand&#233; au chercheur des renseignements sur le BAFA afin de pouvoir encadrer des camps de vacances organis&#233;s par la police pour les jeunes de certains quartiers difficiles. Ce gardien a ensuite pr&#233;cis&#233; au chercheur qu'il ne fallait absolument pas qu'il &#233;voque devant les autres policiers cette demande : &#171; &lt;i&gt;Ils ne comprendraient pas &lt;/i&gt; ! &#187;&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Une politique r&#233;pressive &#224; l'esprit gestionnaire&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Avec la &#171; politique du chiffre &#187; et le tournant r&#233;pressif initi&#233; par Nicolas Sarkozy, c'est une toute autre politique qui a &#233;t&#233; lanc&#233;e. La mesure de la performance de l'activit&#233; polici&#232;re est devenue avec les ambitions de modernisation de l'institution un objectif des plus dignes. Pens&#233;e traditionnellement (Le principe de &#171; l'index 4001 &#187; existe depuis plus de trente ans) sur le mode du contr&#244;le chiffr&#233; de l'activit&#233;, &#224; l'instar des entreprises productives de biens mat&#233;riels, la performance se mesure au nombre d'interpellation et au taux d'&#233;lucidation (nombre de dossiers r&#233;solus sur nombre de dossiers ouverts). Ces principes se sont accentu&#233;s ces derniers temps avec les objectifs s&#233;curitaires fix&#233;s &#224; la police et l'introduction d'une notion directement reprise du management des entreprises priv&#233;es : l'attribution de moyens aux circonscriptions qui le justifient. A priori, cela n'est pas contradictoire avec la repr&#233;sentation de la police comme jeu du &#171; gendarme et du voleur &#187;. Mais le risque est justement de trop prendre au s&#233;rieux cette repr&#233;sentation et de saper le travail, notamment des anciens, visant &#224; donner un sens positif aux activit&#233;s des brigades de roulement. A Grandeville, un certain nombre d'anciens ont ainsi exprim&#233; leur malaise face &#224; la demande de &#171; faire du chiffre &#187; : &#171; &lt;i&gt;On ne va pas inventer la d&#233;linquance. L'objectif c'est quand m&#234;me faire baisser la d&#233;linquance. Par exemple, sur le parking d'un grand supermarch&#233;, vous avez des d&#233;linquants qui cassent des voitures. On va surveiller pour essayer de les interpeller. Ce qui nous int&#233;resse c'est toutes les formes de d&#233;linquance. Par exemple, des jeunes qui fument, on va &#234;tre pr&#233;sent. Etre r&#233;actif, ce n'est pas le probl&#232;me des chiffres. Si on est r&#233;actif, apr&#232;s &#231;a tombe tout seul de toute fa&#231;on&lt;/i&gt;. &#187; (Brigadier, Grandeville, province). &#171; &lt;i&gt;Il n'y a aucune gloire dans le travail que l'on fait. C'est vu par les gens comme de la r&#233;pression. On n'est pas l&#224; pour se faire aimer, on est habitu&#233; &#224; endosser. &#199;a c'est pas du stress on est habitu&#233; avec le temps, le n&#233;gatif c'est avec la hi&#233;rarchie.&lt;/i&gt; &lt;i&gt;Il y a des primes aux m&#233;rites, on est dans une usine. Il faut faire des interpellations, faire du chiffre. Tout dans l'ombre, tout sans suite. C'est les &#171; buchettes&lt;/i&gt; &#187; (gardien, Grandeville, province).&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Enfin, la volont&#233; politique de faire du chiffre a pouss&#233; au d&#233;veloppement de services sp&#233;cialis&#233;s, notamment les BAC, qui non seulement ont tendance &#224; prendre les &#171; belles affaires &#187; aux brigades de roulement, ce qui peut d&#233;velopper un sentiment de concurrence d&#233;loyale (ils sont en civil, ce qui favorise les flagrants-d&#233;lits), mais permettent le d&#233;veloppement d'une &#233;valuation quantitative qui d&#233;valorise le type de travail fait en police secours ou en police de proximit&#233; : &#171; &lt;i&gt;Les relations entre la section et la BAC sont devenues plus tendues, car avant c'&#233;tait qu'eux le chiffre. Maintenant c'est eux et nous. Donc c'est plus que de la comp&#233;tition, c'est de la rage. Le service de proximit&#233; c'est la section la plus d&#233;valoris&#233;e par rapport aux autres sections, car c'est une section pas sp&#233;cialis&#233;e. Or il faut savoir tout faire et on n'est pas reconnu. On nous appelle toujours parce qu'il y a un probl&#232;me.&lt;/i&gt; &#187; (gardien, Grandeville, province). Pour les BAC, le jeu du gendarme et du voleur est moins un mythe que pour les unit&#233;s de Police-Secours.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Le cercle vicieux des interventions difficiles&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;L'absence de police de proximit&#233; et la volont&#233; de faire du chiffre poussent les brigades de police &#224; entretenir des relations tendues avec les habitants des quartiers difficiles. Si ces quartiers ne sont pas des zones de &#171; non droit &#187; (les policiers peuvent y circuler, m&#234;me s'ils restent vigilants par rapport au jet de projectiles), les interpellations et les contr&#244;les y sont difficiles, la peur du d&#233;bordement (les jeunes du quartier qui se rassemblent pour emp&#234;cher une arrestation) ou de la &#171; bavure &#187; (par exemple chute d'un jeune poursuivi parce qu'il ne portait pas de casque sur son scooter) sont toujours pr&#233;sents et bloquent l'action, g&#233;n&#233;rant ainsi des frustrations. Quand une interpellation doit toutefois &#234;tre r&#233;alis&#233;e, la seule &#171; solution &#187;, dans le contexte actuel, est de venir en force (plusieurs voitures de police, soutien des CRS). Cela peut provoquer le sentiment des jeunes du quartier d'&#234;tre agress&#233;s par la police ; d'autant que certains policiers pourront en profiter pour se &#171; rattraper &#187; de tous les contr&#244;les et interpellations qui n'avaient pu &#234;tre faits auparavant. Le cercle vicieux de la m&#233;fiance r&#233;ciproque et de la tension s'aggrave alors un peu plus.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Pour finir, il est &#224; noter que pour g&#233;rer ces quartiers difficiles, on trouve essentiellement des fonctionnaires jeunes et sans exp&#233;rience. A Serbourg, dans une des trois brigades, le plus vieux a 25 ans et deux ans d'anciennet&#233;. C'est &#171; l'ancien &#187; comme le plaisantent ses coll&#232;gues. Mais en patrouille, il n'a pas l'exp&#233;rience pour jouer ce r&#244;le. Plusieurs fois, pendant l'observation, nous verrons son &#233;quipage renoncer &#224; des interventions ou reculer devant des provocations des &#171; jeunes &#187;, de peur de se lancer dans des situations qu'il ne saurait pas g&#233;rer (tant sur le plan relationnel et s&#233;curitaire que sur le plan juridique). A chaque fois, c'est la frustration et le sentiment d'impuissance qui en ressort. Peut &#234;tre que chez certains cette frustration accumul&#233;e pourra rejaillir de fa&#231;on mal contr&#244;l&#233;e &#224; l'occasion d'une intervention &#171; muscl&#233;e &#187;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cette situation est d'autant plus critique que la r&#233;partition des effectifs de police sur le territoire national n'a pratiquement pas &#233;t&#233; revue depuis cinquante ans [&lt;a href='#nb5-6' class='spip_note' rel='footnote' title='S&#233;bastian Roch&#233;, Police de proximit&#233;, Le Seuil, 2005.' id='nh5-6'&gt;6&lt;/a&gt;] ; du coup, les banlieues qui comptent le plus grand nombre d'actes de d&#233;linquance sont parfois moins bien pourvues, en policier ou gendarme par habitant, que des d&#233;partements ruraux plus calmes. La police peut alors difficilement assurer une pr&#233;sence r&#233;guli&#232;re dans les quartiers difficiles et reste per&#231;ue comme &#233;trang&#232;re.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Au total, &#171; plusieurs &#233;l&#233;ments contribuent &#224; construire un mur d'incompr&#233;hension entre les policiers et les jeunes ou les immigr&#233;s : l'attitude effectivement raciste d'une minorit&#233; de policiers, l'utilisation par certains d&#233;linquants de l'accusation de racisme qui leur permet de se d&#233;douaner de leurs actes et surtout les modes d'action des patrouilles de police. Quand celles-ci interviennent, surtout dans les quartiers dits difficiles, leurs interventions sont br&#232;ves, par manque de temps disponible, &#171; muscl&#233;es &#187; dans le sens o&#249;, faute de mieux, le policier invoque des arguments d'autorit&#233;, et souvent sans effet &#187; [&lt;a href='#nb5-7' class='spip_note' rel='footnote' title='Christian Mouhanna, &#171; la police de proximit&#233; ou les contradictions d'une (...)' id='nh5-7'&gt;7&lt;/a&gt;]. Tant que les conditions politiques, structurelles et organisationnelles qui expliquent le maintien de ce mode d'intervention ne seront pas abord&#233;es, il semble utopique de demander de meilleures relations entre la police et les jeunes des quartiers difficiles comme d'exiger une baisse importante de la d&#233;linquance.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;i&gt;Marc Loriol, Val&#233;rie Boussard, Sandrine Caroly&lt;/i&gt; [&lt;a href='#nb5-8' class='spip_note' rel='footnote' title='Marc Loriol est sociologue et charg&#233; de recherche au CNRS (laboratoire (...)' id='nh5-8'&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;p&gt;[&lt;a href='#nh5-1' id='nb5-1' class='spip_note' title='Notes 5-1' rev='footnote'&gt;1&lt;/a&gt;] Maryse Esterl&#233;-H&#233;dibel, &#171; policiers et jeunes de banlieue &#187;, Panoramiques, n&#176;33, 1998, pp. 176-184.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[&lt;a href='#nh5-2' id='nb5-2' class='spip_note' title='Notes 5-2' rev='footnote'&gt;2&lt;/a&gt;] chiffres cit&#233;s dans Hugues Lagrange, Demandes de s&#233;curit&#233;. France, Europe, Etats-Unis, Le Seuil, Col. &#171; R&#233;publique des id&#233;es &#187;, 2003.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[&lt;a href='#nh5-3' id='nb5-3' class='spip_note' title='Notes 5-3' rev='footnote'&gt;3&lt;/a&gt;] Par exemple : William. A Westley, Violence and the Police : a sociological study of Law, Custom and Morality, MIT Press, Cambridge, Mass, 1970 (&#233;dition originale, 1950) ou Clayton Hartjen, &#171; Police-Citizen Encounters : Social Order in Interpersonal Interaction &#187;, Criminology, 10, 1972, p. 61-84.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[&lt;a href='#nh5-4' id='nb5-4' class='spip_note' title='Notes 5-4' rev='footnote'&gt;4&lt;/a&gt;] Cette recherche s'appuie sur l'observation de terrain de patrouilles de s&#233;curit&#233; publique de quatre commissariats fran&#231;ais et sur des entretiens (N=60) aupr&#232;s des policiers. Les commissariats &#233;tudi&#233;s pr&#233;sentent des situations assez vari&#233;es. Deux se trouvent en grande banlieue parisienne. Pandore (les noms sont fictifs) est une grande ville comptant des quartiers ais&#233;s, mais aussi des quartiers difficiles, m&#234;me si ce ne sont pas les plus r&#233;put&#233;s du d&#233;partement ; Serbourg comporte une grande cit&#233; difficile souvent cit&#233;e dans les m&#233;dias &#224; propos des &#171; violences urbaines &#187;. Dans ces deux commissariats, et surtout &#224; Serbourg, les effectifs sont jeunes et le turn over &#233;lev&#233;. Villedieu est une circonscription ais&#233;e de la petite couronne parisienne, la d&#233;linquance y est faible et la moyenne d'&#226;ge des policiers est plus &#233;lev&#233;e. Beaucoup de fonctionnaires y font toute leur carri&#232;re. Grandeville, enfin, se trouve en province et comporte plusieurs quartiers difficiles ainsi qu'une d&#233;linquance organis&#233;e assez importante. La proportion d'anciens est assez importante. Ce travail a re&#231;u le soutien financier du minist&#232;re de la Recherche pour l'ACI &#171; travail dans la fonction publique &#187;. Il peut &#234;tre consult&#233; sur : &lt;a href=&quot;http://laboratoiregeorgesfriedmann.univ-paris1.fr/lgf/IMG/pdf/Projet_de_recherche.pdf&quot; class='spip_out' rel='external'&gt;http://laboratoiregeorgesfriedmann.univ-paris1.fr/lgf/IMG/pdf/Projet_de_recherche.pdf&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[&lt;a href='#nh5-5' id='nb5-5' class='spip_note' title='Notes 5-5' rev='footnote'&gt;5&lt;/a&gt;] S&#233;bastian Roch&#233;, Police de proximit&#233;, Le Seuil, 2005.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[&lt;a href='#nh5-6' id='nb5-6' class='spip_note' title='Notes 5-6' rev='footnote'&gt;6&lt;/a&gt;] S&#233;bastian Roch&#233;, Police de proximit&#233;, Le Seuil, 2005.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[&lt;a href='#nh5-7' id='nb5-7' class='spip_note' title='Notes 5-7' rev='footnote'&gt;7&lt;/a&gt;] Christian Mouhanna, &#171; la police de proximit&#233; ou les contradictions d'une police au service du public &#187;, Panoramiques, n&#176;33, 1998, pp. 27-32.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[&lt;a href='#nh5-8' id='nb5-8' class='spip_note' title='Notes 5-8' rev='footnote'&gt;8&lt;/a&gt;] Marc Loriol est sociologue et charg&#233; de recherche au CNRS (laboratoire Georges Friedmann), Val&#233;rie Boussard est sociologue et ma&#238;tre de conf&#233;rence &#224; l'Universit&#233; de Versailles Saint Quentin en Yveline (laboratoire Printemps), et Sandrine Caroly est ergonome et ma&#238;tre de conf&#233;rences Caroly &#224; l'Universit&#233; Pierre Mend&#232;s France (CREAPT).&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Suicide : changement de r&#233;gime. Un observateur hors pair, Maurice Halbwachs</title>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Pierre Merckl&#233;</dc:creator>
		
		<category domain="http://www.liens-socio.org/Idees">Id&#233;es</category>
		

		<dc:subject>Sociologie</dc:subject>
		<dc:subject>Etudiants</dc:subject>
		<dc:subject>Secondaire</dc:subject>
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		<dc:subject>Statistiques</dc:subject>
		<dc:subject>Sup&#233;rieur</dc:subject>

		<description>&lt;img class=&quot;spip_logos&quot; alt=&quot;&quot; align=&quot;left&quot; src=&quot;http://www.liens-socio.org/IMG/arton1116.gif?1138650266&quot; width=&quot;85&quot; height=&quot;106&quot; /&gt;&lt;strong&gt;Par Christian Baudelot et Roger Establet&lt;/strong&gt;&lt;br /&gt;A l'occasion de la sortie de leur nouvel ouvrage intitul&#233; Suicide : l'envers de notre monde (Seuil, janvier 2006), Christian Baudelot et Roger Establet ont tr&#232;s gentiment accept&#233; que liens socio publie le texte de leur intervention sur Halbwachs et le suicide, lors du colloque qui a eu lieu le mois dernier &#224; l'Ecole normale sup&#233;rieure &#224; l'occasion du 60&#232;me anniversaire de sa disparition. Nous vous en souhaitons bonne lecture ! Pierre Merckl&#233; Pour citer ce texte : BAUDELOT Christian, ESTABLET Roger (...)
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 <content:encoded>&lt;img class='spip_logos' alt=&quot;&quot; align=&quot;right&quot; src=&quot;http://www.liens-socio.org/local/cache-vignettes/L85xH106/arton1116-18d58.gif&quot; width='85' height='106' style='height:106px;width:85px;' /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;A l'occasion de la sortie de leur nouvel ouvrage intitul&#233; &lt;/i&gt;Suicide : l'envers de notre monde (Seuil, janvier 2006)&lt;i&gt;, Christian Baudelot et Roger Establet ont tr&#232;s gentiment accept&#233; que &lt;/i&gt;liens socio&lt;i&gt; publie le texte de leur intervention sur Halbwachs et le suicide, lors du colloque qui a eu lieu le mois dernier &#224; l'Ecole normale sup&#233;rieure &#224; l'occasion du 60&#232;me anniversaire de sa disparition. Nous vous en souhaitons bonne lecture !&lt;/i&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;i&gt;Pierre Merckl&#233;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt; &lt;table class=&quot;spip&quot;&gt;
&lt;tr class='row_even'&gt;
&lt;td&gt;&lt;strong&gt;Pour citer ce texte :
BAUDELOT Christian, ESTABLET Roger (2006), &#171; Suicide : changement de r&#233;gime. Un observateur hors pair, Maurice Halbwachs &#187;, intervention au colloque &#171; Dialogue avec Maurice Halbwachs &#187;, Paris, Campus Paris-Jourdan, jeudi 1er d&#233;cembre 2005, &lt;/strong&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;liens socio&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;, janvier 2006 (&lt;a href=&quot;http://www.liens-socio.org/article.php3?id_article=1116&quot; class=''&gt;http://www.liens-socio.org/article.php3?id_article=1116&lt;/a&gt;)&lt;/strong&gt; &lt;/td&gt;&lt;/tr&gt;
&lt;/table&gt;
&lt;p&gt;Maurice Halbwachs publie &lt;i&gt;Les Causes du suicide&lt;/i&gt; en 1930. Il a 53 ans. Tr&#232;s vite, ce livre fondamental devient introuvable, contrairement &#224; l'ouvrage de Durkheim qui n'a cess&#233;, depuis les ann&#233;es 1960, d'&#234;tre r&#233;&#233;dit&#233; dans un grand nombre de pays et &#233;tudi&#233; par tous les chercheurs qui se sont int&#233;ress&#233;s au suicide : sociologues, psychiatres, anthropologues, &#233;conomistes, &#233;pid&#233;miologistes.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Tr&#232;s peu &#233;tudi&#233;, le livre d'Halbwachs est pourtant fondamental &#224; la fois pour l'&#233;tude du suicide mais aussi pour jalonner l'histoire de la sociologie en France. Il &#233;tait donc indispensable, en le r&#233;&#233;ditant, de lui rendre sa place parmi les grands classiques de la sociologie fran&#231;aise. Merci et bravo &#224; Serge Paugam d'avoir r&#233;alis&#233; cette r&#233;&#233;dition [&lt;a href='#nb7-1' class='spip_note' rel='footnote' title='Maurice Halbwachs, Les causes du suicide, coll Le lien social, Presses (...)' id='nh7-1'&gt;1&lt;/a&gt;]. Car, comme il le souligne lui-m&#234;me dans sa pr&#233;face, ce livre est loin de constituer une simple actualisation avec de meilleures donn&#233;es de l'&#339;uvre majeure du ma&#238;tre par un disciple mineur. C'est bien une remise en question fondamentale du travail de Durkheim &#224; laquelle proc&#232;de Maurice Halbwachs.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Le lecteur met pourtant quelque temps &#224; s'en apercevoir, tant l'ouvrage semble s'inscrire dans le droit fil de la d&#233;marche d'Emile Durkheim. Maurice Halbwachs contribue lui-m&#234;me &#224; cette impression en se pr&#233;sentant sous les traits d'un continuateur modeste disposant seulement de donn&#233;es meilleures sur des p&#233;riodes plus longues, un plus grand nombre de pays, et recourant &#224; des techniques statistiques plus fines. De fait, l'essentiel des donn&#233;es de Durkheim commencent en 1840 et finissent en 1891. Maurice Halbwachs les compl&#232;te en amont et en aval par des s&#233;ries fran&#231;aises allant de 1827 &#224; 1920, des s&#233;ries allemandes de 1849 &#224; 1913, des donn&#233;es anglaises qui vont de 1860 &#224; 1926 et des s&#233;ries italiennes de 1864 &#224; 1914. Sans compter l'extraordinaire qualit&#233; des donn&#233;es sovi&#233;tiques des ann&#233;es 1922 - 1924 qui lui permettent de valider empiriquement une hypoth&#232;se sur le r&#244;le protecteur des enfants que Durkheim avait seulement formul&#233;e sans pouvoir la d&#233;montrer. Durkheim avait vu juste, plus on a d'enfants et moins on se suicide. La m&#233;thode utilis&#233;e pour analyser le ph&#233;nom&#232;ne reprend celle qu'avait inaugur&#233;e le ma&#238;tre : une exp&#233;rimentation indirecte (&#171; variations concomitantes &#187;) fond&#233;e sur des statistiques o&#249; les taux de suicide sont mis en relation avec d'autres grandeurs de la vie sociale : statut matrimonial, religion, indicateurs &#233;conomiques. Mieux form&#233; en statistique, Halbwachs ne se contente pas de raisonner sur des moyennes, il prend aussi en compte les dispersions autour de la moyenne en mesurant les &#233;carts.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Simples perfectionnements, dira-t-on, dont la mise en &#339;uvre permet de confirmer et de compl&#233;ter les r&#233;sultats obtenus par Durkheim. S'inscrivent apparemment dans la m&#234;me ligne, les trois brefs chapitres que Maurice Halbwachs consacre, au d&#233;but de son livre, &#224; des aspects du suicide que Durkheim avait peu ou pas du tout trait&#233;s : la qualit&#233; des sources et des m&#233;thodes d'enregistrement des suicides dans les diff&#233;rents pays europ&#233;ens (chapitre 1), l'&#233;tude des modes de perp&#233;tration du suicide, pendaison, noyade, arme &#224; feu, poison, d&#233;f&#233;nestration, etc ...(chapitre 2), les tentatives (chapitre 3). Dans les trois cas, ces incursions dans des domaines jusque l&#224; peu explor&#233;s, confirment le bien fond&#233; des analyses durkheimiennes : les donn&#233;es statistiques sont fausses en niveau mais justes dans la mesure des &#233;carts et des variations ; la r&#233;partition des modes de perp&#233;tration confirme &#171; la r&#233;gularit&#233; &#233;tonnante &#187; du ph&#233;nom&#232;ne et l'action de forces qui ne d&#233;pendent pas de l'individu mais de r&#233;alit&#233;s sociales qui le d&#233;passent. Les tentatives ne peuvent &#234;tre ajout&#233;es aux suicides consomm&#233;s, car, outre la difficult&#233; de les recenser objectivement, il est impossible d'apporter la preuve &#171; qu'elles correspondent &#224; autant d'intentions fermes de se donner la mort &#187;.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Une remise en question de l'explication durkheimienne&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Et puis, &#224; mesure qu'on progresse dans la lecture de l'ouvrage, un doute s'insinue insensiblement : plusieurs piliers de l'&#233;difice th&#233;orique du fondateur de la sociologie manquent &#224; l'appel. Tr&#232;s attendu, le recours au concept d'int&#233;gration comme ressort explicatif d'ensemble ne se produit pas. Nulle part, il n'est fait mention de la fameuse typologie distinguant les suicides &#233;go&#239;ste, altruiste et anomique. Brisant enfin le silence, le dernier chapitre s'en prend directement aux notions de suicide altruiste et d'anomie. Le premier est exclu du champ car il s'agit d'un sacrifice. Or suicide et sacrifice ont beau constituer &#171; deux esp&#232;ces d'un m&#234;me genre &#187;, il importe de ne pas les confondre car la soci&#233;t&#233; imprime diff&#233;remment sa marque sur les deux comportements. La soci&#233;t&#233; revendique le sacrifice comme son &#339;uvre propre, il n'en va pas de m&#234;me du suicide qu'elle traite comme un produit ill&#233;gitime, sans y reconna&#238;tre la marque de son action. Quant &#224; l'anomie, concept cardinal de la th&#233;orie durkheimienne du suicide, Maurice Halbwachs la soumet &#224; une critique en r&#232;gle. La nouvelle soci&#233;t&#233; qui &#233;merge &#224; la fin du 19&#232;me si&#232;cle de tous les bouleversements induits par l'industrialisation, l'exode rural et le nouvel ordre &#233;conomique n'est pas une soci&#233;t&#233; d&#233;sordonn&#233;e qui ne serait r&#233;gie que par les pulsions ou les initiatives individuelles. Loin d'&#234;tre d&#233;r&#233;gl&#233;e et anarchique, la vie sociale moderne est m&#234;me plus normative que l'ancienne. Domin&#233;e par la loi du march&#233; qui impose &#224; chacun d'&#233;valuer &#171; ses prestations, ses travaux et ses efforts &#187;, elle est anim&#233;e par ses rythmes propres, ses formes conventionnelles auxquelles nous devons nous plier. Les originalit&#233;s dont elle ne s'accommode pas sont impitoyablement &#233;limin&#233;es. Pire, selon Halbwachs, les gestes, les mani&#232;res de pens&#233;e et de sentir des hommes sont r&#233;glement&#233;s sur un mode &#171; plus tyrannique &#187; aujourd'hui qu'hier et les passions sont coul&#233;es dans un moule unique. La vie sociale moderne n'est donc pas plus d&#233;sordonn&#233;e aujourd'hui qu'hier, elle est seulement &#171; plus compliqu&#233;e &#187;. Voil&#224; qui condamne d&#233;finitivement la vertu explicative du concept d'anomie, charg&#233; chez Durkheim d'expliquer l'accroissement spectaculaire des suicides provoqu&#233;s par le passage d'une soci&#233;t&#233; rurale, artisanale et religieuse &#224; une soci&#233;t&#233; urbaine, industrielle et la&#239;que.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Mais c'est sans doute dans les derni&#232;res pages du livre, &#224; propos du r&#244;le explicatif des motivations personnelles, que se manifeste avec le plus de clart&#233; la distance que prend Maurice Halbwachs &#224; l'&#233;gard de Durkheim. Pour expliquer le suicide, bien s&#251;r, mais plus largement pour concevoir les relations entre l'individu et la soci&#233;t&#233;. Durkheim avait d'embl&#233;e chass&#233; du cadre de son analyse les motifs subjectifs invoqu&#233;s par les victimes pour donner un sens &#224; leur acte. Pertes d'emplois, revers de fortune, mis&#232;re, chagrins de famille, amour contrari&#233;, jalousie, ivresse et ivrognerie, maladies mentales, d&#233;go&#251;t de la vie, etc.. n'&#233;taient pour lui que des &#171; causes apparentes &#187;, des raisons invoqu&#233;es &#171; apr&#232;s coup &#187; pour expliquer ou justifier des suicides d&#233;termin&#233;s en fait par de toutes autres causes, les grandes forces collectives qui travaillaient le corps social dont l'anomie. Pour Durkheim, les motifs invoqu&#233;s par les victimes comme les raisons de leur acte expriment soit des tendances organiques (souffrances physiques, maladies mentales, ivresse et ivrognerie) et dans ce cas elles ne d&#233;pendent pas de la vie sociale ; soit des propri&#233;t&#233;s individuelles qui se neutralisent et s'effacent mutuellement, noy&#233;es dans la masse des autres. Maurice Halbwachs les r&#233;habilite au contraire en consid&#233;rant que les motifs et circonstances individuelles &#171; d&#233;pendent de la structure du corps social &#187; et qu'il est n&#233;cessaire de les envisager comme des causes du suicide &#224; part enti&#232;re, au m&#234;me titre que les croyances et coutumes collectives (chapitre 15, 2).&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Chez Durkheim, note-t-il, l'individuel s'oppose au social comme &#171; le r&#232;gne de la contingence et de l'impr&#233;visibilit&#233; &#224; celui de la n&#233;cessit&#233;, des lois et de l'ordre &#187;. Cette s&#233;paration de fait, quasi mat&#233;rielle entre deux ordres de r&#233;alit&#233;s, lui semble illusoire. Il soutient en effet que les motifs individuels sont en rapport avec les causes g&#233;n&#233;rales et qu'ils forment syst&#232;me avec elles. C'est une erreur de s&#233;parer arbitrairement les grands courants de la vie collective de ces accidents particuliers. Les dispositions organiques qui &#171; affinent les syst&#232;mes nerveux &#187; et les rendent &#171; d&#233;licats &#224; l'exc&#232;s &#187; ont aussi des causes sociales puisque &#171; ce n'est point par hasard qu'elles se rencontrent en plus grand nombre dans les professions lib&#233;rales, industrielles et commerciales, et dans les groupes urbains que dans les autres &#187;. D'autre part la distinction entre l'individu et la soci&#233;t&#233; n'a rien d'absolu puisque la soci&#233;t&#233; est &#224; l'int&#233;rieur de l'individu. Mieux, la soci&#233;t&#233; n'existe pas en dehors des individus qui l'incarnent : &#171; les sentiments de famille, les pratiques religieuses, l'activit&#233; &#233;conomique ne sont pas des entit&#233;s. Ils prennent corps dans les croyances et les coutumes qui rattachent et lient l'une &#224; l'autre les existences individuelles &#187;. Cette conception d'une incorporation (&#171; prennent corps &#187;) de la r&#233;alit&#233; sociale par les individus s'imposera dans la seconde moiti&#233; du vingti&#232;me si&#232;cle gr&#226;ce aux travaux d'Edward Sapir, Norbert Elias, Pierre Bourdieu et de nombreux ethnologues. Mais d&#232;s 1930, Maurice Halbwachs en avait jet&#233; les bases en discutant le travail de Durkheim sur le suicide. Il en d&#233;coule une conception beaucoup plus compl&#233;mentaire et pacifi&#233;e des relations entre psychiatrie et sociologie. Il n'y a pas deux cat&#233;gories de suicides, ceux qui rel&#232;veraient d'un d&#233;terminisme organique, objet de la psychiatrie, et ceux qui rel&#232;veraient d'un d&#233;terminisme social, objet de la sociologie. Chaque suicide rel&#232;ve &#224; la fois des deux points de vue. &#171; Suivant qu'on se place &#224; l'un ou &#224; l'autre, on y verra l'effet d'un trouble nerveux, qui rel&#232;ve de causes organiques, ou d'une rupture de l'&#233;quilibre collectif qui r&#233;sulte de causes sociales. &#187; C'est le point de vue qui cr&#233;e l'objet.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cette remise en question en profondeur d'un certain nombre d'aspects majeurs de la th&#233;orie durkheimienne du suicide s'effectue, sans la moindre pol&#233;mique, dans le cadre d'une discussion scientifique exemplaire par son honn&#234;tet&#233; intellectuelle et son seul souci de mieux &#233;tablir et de mieux expliquer les faits. A aucun moment Maurice Halbwachs ne c&#232;de &#224; la tentation de prendre la place du ma&#238;tre en mettant au jour les failles ou les insuffisances de son &#339;uvre. A aucun moment il ne pr&#233;tend substituer &#224; la th&#233;orie constitu&#233;e de Durkheim un syst&#232;me explicatif sup&#233;rieur qui serait le sien. Car pour Durkheim et pour Halbwachs les enjeux th&#233;oriques d'un livre sur le suicide &#233;taient radicalement diff&#233;rents. En 1897, Durkheim avait 39 ans, une th&#232;se &#224; d&#233;montrer, une th&#233;orie &#224; d&#233;ployer, une science &#224; construire, la sociologie. Il lui faut donc r&#233;futer ses pr&#233;d&#233;cesseurs, guerroyer contre les sciences concurrentes et affirmer hautement que seule la sociologie est &#224; m&#234;me de comprendre et d'expliquer le suicide dans toutes ses dimensions. Gabriel Tarde, son rival, les psychologues. les psychiatres font les frais de cette entreprise pionni&#232;re et fondatrice qui consiste pour Durkheim &#224; d&#233;finir et marquer un territoire le plus large possible. B&#233;n&#233;ficiant, trente trois ans plus tard, de la perc&#233;e du fondateur, Maurice Halbwachs ne se sent plus oblig&#233; de produire une th&#233;orie g&#233;n&#233;rale du suicide ni de faire converger tous les faits dans la m&#234;me direction. Beaucoup plus serein et confiant dans l'&#233;lan imprim&#233; &#224; une discipline dont il n'a plus &#224; d&#233;montrer la possibilit&#233; ou la n&#233;cessit&#233; de son existence, il s'int&#233;resse davantage aux faits pour eux-m&#234;mes sans jamais vouloir les soumettre &#224; tout prix &#224; une th&#233;orie g&#233;n&#233;rale pr&#233;existante. Alors que l'ouvrage de Durkheim &#233;tait construit, comme une th&#232;se, avec ses trois grandes parties (&#171; trois livres &#187;) ou alternaient r&#233;futations et d&#233;monstrations de grands principes (le suicide est social), celui d'Halbwachs se pr&#233;sente sous l'aspect plus d&#233;tendu de quinze chapitres ind&#233;pendants les uns des autres o&#249; chacun traite pour lui-m&#234;me un probl&#232;me nouveau sur la base des faits disponibles, sans &#233;pargner au lecteur des doutes et des h&#233;sitations. L'&#233;difice construit par Durkheim en sort &#233;branl&#233;, certes, mais renforc&#233; : d&#233;barrass&#233; de ses exc&#232;s et de ses illusions d'optique, il est r&#233;duit &#224; ses &#339;uvres vives et compl&#233;t&#233; de perspectives nouvelles. Lesquelles ?&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Trois points nous semblent d&#233;cisifs dans l'apport de Maurice Halbwachs. Travaillant sur les donn&#233;es actuelles du suicide, &#224; l'&#233;chelle du monde, nous sommes amen&#233;s &#224; relire &#224; la lumi&#232;re de notre travail pr&#233;sent les grandes avanc&#233;es de notre illustre coll&#232;gue [&lt;a href='#nb7-2' class='spip_note' rel='footnote' title='Christian Baudelot, Roger Establet, Suicide, l'envers de notre monde, Le (...)' id='nh7-2'&gt;2&lt;/a&gt;].&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;La th&#233;orie du maximum&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;L'une des plus importantes tient &#224; l'&#233;volution du ph&#233;nom&#232;ne.&lt;strong&gt; &lt;/strong&gt;Quatre chapitres entiers - IV, V, VI et VII, soit 82 pages, un cinqui&#232;me du livre- sont consacr&#233;s &#224; actualiser et &#224; remettre en chantier les donn&#233;es de Durkheim sur l'&#233;volution globale des taux de suicide. L'examen minutieux des faits aboutit &#224; une rectification d&#233;cisive.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;i&gt;Le suicide&lt;/i&gt; de Durkheim se concluait par un pronostic tr&#232;s pessimiste : l'analyse des causes sociales permet d'extrapoler, &#224; partir des donn&#233;es initiales, une hausse r&#233;guli&#232;re et continue des taux, puisque les traits fondamentaux des soci&#233;t&#233;s contemporaines sont autant de facteurs aggravant : individualisme, anomie g&#233;n&#233;ralis&#233;e de l'&#233;conomie. D&#232;s le tableau IX, retra&#231;ant l'&#233;volution des taux dans 11 pays europ&#233;ens de 1836 &#224; 1925, dont l'analyse serr&#233;e se conclut par le calcul des coefficients de dispersion [&lt;a href='#nb7-3' class='spip_note' rel='footnote' title='Tableau XII, Halbwachs, op cit, page 78.' id='nh7-3'&gt;3&lt;/a&gt;], Halbwachs rectifie le diagnostic : sur un si&#232;cle, en Europe, le taux de suicide augmente en moyenne mais, d'un pays &#224; l'autre, la dispersion des taux diminue. La hausse se ralentit dans les pays o&#249; le suicide &#233;tait au d&#233;part le plus fort, elle est plus vive dans les autres. Il y a, &#224; la fois, homog&#233;n&#233;isation des taux et tendance &#224; un maximum. La croissance n'est pas sans limites. C'est &#171; cette hypoth&#232;se &#187; qui sera soumise &#224; l'examen de toutes les donn&#233;es disponibles dans les trois chapitres suivants.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;La d&#233;monstration, pour la France, s'effectue &#224; l'aide d'une comparaison de deux cartes d&#233;partementales, l'une de 1872, l'autre de 1911, et d'un suivi des taux r&#233;gionaux de 1827 &#224; 1919. L'examen ne laisse aucun doute : tout au long de la p&#233;riode, la localisation des taux de suicide est inchang&#233;e, mais les &#233;carts entre les r&#233;gions ont baiss&#233; de fa&#231;on continue et spectaculaire : le taux de suicide au Nord &#233;tait quatre fois sup&#233;rieur &#224; celui du Sud en 1827-1843 ; il ne l'est plus que deux fois en 1919. Au cours du si&#232;cle, la hausse a &#233;t&#233; la plus faible l&#224; o&#249; le suicide &#233;tait le plus fort, et la plus forte l&#224; o&#249; il &#233;tait le plus faible. L'examen de l'&#233;volution en Allemagne, en Italie et en Angleterre aboutit au m&#234;me r&#233;sultat : diminution de la dispersion des taux r&#233;gionaux, croissance ralentie dans les r&#233;gions aux taux les plus fort, et donc convergence de la hausse globale vers un maximum. Et Halbwachs de conclure son chapitre VI : &#171; Ainsi se v&#233;rifie exactement la loi que nous avions &#233;nonc&#233;e. &#187; [&lt;a href='#nb7-4' class='spip_note' rel='footnote' title='Ibid. page 124' id='nh7-4'&gt;4&lt;/a&gt;] L'affaire semble donc entendue.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Mais Halbwachs reprend le fil de sa d&#233;monstration en abordant les donn&#233;es, &#224; travers la distinction ville-campagne. Il mobilise avec minutie toutes les donn&#233;es disponibles. Aux donn&#233;es classiques sur l'Allemagne, la France, l'Italie et l'Angleterre, il ajoute des s&#233;ries su&#233;doises, tch&#233;coslovaques et m&#234;me sovi&#233;tiques. La d&#233;monstration s'effectue en deux temps : &#224; une &#233;chelle macroscopique, on constate, dans tous les pays la diminution des &#233;carts entre les villes et les campagnes ; puis, gr&#226;ce &#224; une interrogation soigneuse des donn&#233;es r&#233;gionales, on v&#233;rifie, en Italie et surtout en Angleterre, que les &#233;carts entre la m&#233;tropole r&#233;gionale et sa province diminuent d'autant plus fortement que la m&#233;tropole est plus importante. La croissance des taux de suicide tend donc bien vers un maximum. Le pronostic durkheimien est corrig&#233; et celui d'Halbwachs se v&#233;rifiera dans tous les pays d&#233;velopp&#233;s.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Ce long r&#233;examen de la croissance des taux de suicide ne comporte aucune redondance. Il ne s'agit pas pour Halbwachs de v&#233;rifier une loi sociologique abstraite, mais de suivre en son d&#233;tail le d&#233;veloppement d'un processus, o&#249; s'exprime l'une des caract&#233;ristiques majeures des soci&#233;t&#233;s de notre temps : la mise en place progressive d'un nouveau &#171; genre de vie &#187; et la constitution d' &#171; une civilisation urbaine &#187; [&lt;a href='#nb7-5' class='spip_note' rel='footnote' title='Ibid. page 147.' id='nh7-5'&gt;5&lt;/a&gt;].&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Si ce point suscite chez nous autant d'admiration pour la virtuosit&#233; technique, c'est que l'&#233;volution ult&#233;rieure a d'abord confirm&#233; la tendance au plafonnement des taux puis accus&#233; une tendance &#224; la baisse. On comprend, en regardant cette courbe, pourquoi Emile Durkheim, publiant son ouvrage en 1897 et dont les sources statistiques les plus r&#233;centes dataient du d&#233;but des ann&#233;es 1890, ne voyait pas de fin possible &#224; l'accroissement du ph&#233;nom&#232;ne. La p&#233;riode o&#249; il con&#231;oit son livre est celle de l'apog&#233;e apr&#232;s une hausse forte et continue tout au long du si&#232;cle. La fin des ann&#233;es 1920 constitue pour Maurice Halbwachs un observatoire moins dramatique. La courbe s'est invers&#233;e quelques ann&#233;es avant la premi&#232;re guerre mondiale.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;span class='spip_document_25 spip_documents spip_documents_center'&gt;
&lt;img src='http://www.liens-socio.org/local/cache-vignettes/L500xH305/dossiers_liens_socio_03_baudelot_establet_fig_01-5c2c4.png' width='500' height='305' alt=&quot;&quot; style='height:305px;width:500px;' /&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;L'interaction des variables [&lt;a href='#nb7-6' class='spip_note' rel='footnote' title='L'expression est anachronique, Halbwachs ne s exprimant jamais dans ces (...)' id='nh7-6'&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Durkheim a fond&#233; une grande partie de sa th&#233;orie du suicide sur le &#171; fait &#187; que les protestants se suicidaient plus que les catholiques. Peu importe ici qu'il ait bien ou mal &#233;tabli ce &#171; fait &#187;, ses successeurs l'ayant plut&#244;t v&#233;rifi&#233;. On sait comment il en rendait compte : &#171; Le penchant du protestantisme pour le suicide est en rapport avec l'esprit de libre examen. &#187; Mais le libre examen r&#233;sulte lui-m&#234;me de l'&#233;branlement des croyances traditionnelles : &#171; Plus un groupe confessionnel abandonne au jugement des particuliers, plus il est absent de leur vie, moins il a de coh&#233;sion et de vitalit&#233;... La sup&#233;riorit&#233; ou plut&#244;t l'inf&#233;riorit&#233; du protestantisme sous ce rapport vient de ce qu'il est une &#233;glise moins fortement int&#233;gr&#233;e que l'&#201;glise catholique. &#187; M&#234;me son de cloche chez le p&#232;re Krose S.J. qui en fait lui aussi une affaire de croyances. Si le catholicisme d&#233;tourne ses fid&#232;les de se tuer, c'est, d'apr&#232;s lui, parce qu'il leur inspire une crainte des peines d'outre-tombe.&lt;br /&gt;
Les faits r&#233;unis par Durkheim ne lui semblant ni bien &#233;tablis, ni bien expliqu&#233;s, Maurice Halbwachs reprend le dossier trente ans plus tard. C'est l'objet du chapitre 9 des &lt;i&gt;Causes du suicide. &lt;/i&gt;Soulignons en passant le grand avantage que pr&#233;sente, d'un point de vue scientifique, la m&#233;thode statistique : laisser des traces assez objectives pour &#234;tre &#224; leur tour discut&#233;es, augment&#233;es et reprises par d'autres, inspir&#233;s d'hypoth&#232;ses th&#233;oriques identiques ou radicalement diff&#233;rentes, sous le regard de tous. Comme dans les sciences de la nature, on peut recommencer l'exp&#233;rience autant de fois qu'il est n&#233;cessaire.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Halbwachs remarque d'abord que, d'un strict point de vue statistique, il est impossible, sur la base des donn&#233;es disponibles, d'isoler &#224; l'&#233;tat pur le facteur religieux et de mesurer son action. Seuls deux &#201;tats pr&#233;sentent &#224; son &#233;poque la double propri&#233;t&#233; de compter des proportions significatives de protestants et de catholiques et d'indiquer la confession religieuse de leurs suicid&#233;s, la Prusse et la Suisse. Or, dans ces deux &#201;tats, la diff&#233;rence entre protestants et catholiques se complique d'autres clivages ayant trait &#224; la nationalit&#233; et au genre de vie. En Prusse, Ies protestants sont prussiens et les catholiques, polonais ; les catholiques sont, en Prusse comme en Suisse, plus nombreux &#224; la campagne et les protestants dans les villes. D'o&#249; la question : est-ce parce que polonais ou paysans ou est-ce parce que &#171; non protestants &#187; que les catholiques, en Prusse, se suicident peu ?&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Afin de tenter de r&#233;pondre &#224; cette question, Maurice Halbwachs construit le tableau 35 (p. 210). Au beau milieu du tableau, plusieurs erreurs de calcul : le total des taux mixtes des districts catholiques ne peut arithm&#233;tiquement s'&#233;lever &#224; 309. Il est en fait de 111 [&lt;a href='#nb7-7' class='spip_note' rel='footnote' title='1. Cette erreur n'est pas la seule : la colonne de droite (&#233;cart relatif) en (...)' id='nh7-7'&gt;7&lt;/a&gt;]. Encore un des grands m&#233;rites de l'analyse statistique : les erreurs y sont visibles et rectifiables f&#251;t-ce 75 ans plus tard. Le statisticien agit en pleine transparence.&lt;/p&gt; &lt;dl class='spip_document_26 spip_documents spip_documents_center'&gt;
&lt;dt&gt;&lt;img src='http://www.liens-socio.org/local/cache-vignettes/L333xH403/dossiers_liens_socio_03_baudelot_establet_fig_02-b3ca4.gif' width='333' height='403' alt='GIF - 95.6 ko' style='height:403px;width:333px;' /&gt;&lt;/dt&gt;
&lt;dd class='crayon document-descriptif-26 spip_doc_descriptif' style='width:333px;'&gt;Les &#233;carts relatifs repr&#233;sentent le taux de suicide des protestants, en &#233;galant &#224; 100 le taux de suicide des catholiques.
&lt;/dd&gt;
&lt;/dl&gt;
&lt;p&gt;Lisons-le en d&#233;tail. Le th&#232;me du passage de la soci&#233;t&#233; rurale &#224; la soci&#233;t&#233; urbaine est tr&#232;s fortement mis en avant. La lecture attentive de Max Weber a d'autre part attir&#233; l'attention de Maurice Halbwachs sur la liaison entre vocation urbaine et religion protestante, entre traditionalisme rural et religion catholique.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;On peut lire en un premier temps le tableau de Maurice Halbwachs comme un effort pour mettre au jour une variable latente n&#233;glig&#233;e par son pr&#233;d&#233;cesseur. Coup classique de l'effet de structure en statistique : une variable peut en cacher une autre.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;La statistique suisse montre en effet que le taux de suicide des catholiques augmente quand on passe des cantons agricoles aux cantons mixtes puis aux cantons industriels. Le m&#234;me ph&#233;nom&#232;ne affecte avec moins d'ampleur le taux de suicide des protestants. De sorte que dans la Suisse industrielle et urbaine, les &#233;carts entre les deux taux tendent &#224; se rapprocher : &#233;cart de 330 (328 !) dans les cantons agricoles, de 240 dans les cantons mixtes, de 144 (139 !) dans les cantons industriels.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;II s'agit jusque-l&#224; d'une correction inspir&#233;e par les m&#234;mes principes que ceux de Durkheim et allant dans le m&#234;me sens. Il serait cependant faux de limiter la lecture de Maurice Halbwachs &#224; une exp&#233;rimentation indirecte qui isolerait le ph&#233;nom&#232;ne social de l'urbanisation d'une part et le ph&#233;nom&#232;ne social de la religion de l'autre.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Le tableau rend au contraire Maurice Halbwachs sensible &#224; l'interaction entre les deux ph&#233;nom&#232;nes. Ayant &#224; expliquer l'importance du taux de suicide protestant dans les cantons ruraux, Maurice Halbwachs &#233;met l'hypoth&#232;se que les ruraux protestants sont moins engag&#233;s dans la soci&#233;t&#233; rurale et davantage tourn&#233;s vers les foyers de l'activit&#233; urbaine &#171; Si les protestants &#224; la campagne ne subissent pas au m&#234;me degr&#233; l'influence du milieu paysan, c'est qu'ils ne s'y engagent pas tout entiers : ils repr&#233;sentent dans les r&#233;gions agricoles des &#233;l&#233;ments &#233;trangers que leurs occupations et leurs habitudes orientent vers les villes et vers l'industrie. &#187; [&lt;a href='#nb7-8' class='spip_note' rel='footnote' title='Ibid, p. 213' id='nh7-8'&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;br /&gt;
De m&#234;me qu'un rural protestant n'est pas aussi rural qu'un rural catholique, un industriel catholique est moins industriel qu'un industriel protestant.&lt;br /&gt;
Maurice Halbwachs ne nie pas, compte tenu des faits dont il disposait, que les protestants se suicident plus que les catholiques. Il confirme ainsi l'intuition durkheimienne. A une nuance pr&#232;s : pour lui, ce n'est pas seulement une affaire de libre examen et de croyance. Il replace la religion dans son milieu. Une religion n'existe pas en dehors des conditions sociales de la soci&#233;t&#233; qui l'a produite. &#171; On va sans doute un peu vite lorsque, des seules statistiques allemandes, on conclut que les protestants sont particuli&#232;rement expos&#233;s au suicide. Le protestantisme allemand pr&#233;sente des caract&#232;res particuliers, en raison m&#234;me de ce qu'il est allemand. Du moment que les influences religieuses varient suivant le milieu o&#249; elles s'exercent, il faut prendre garde de ne pas attribuer &#224; la religion ce qui r&#233;sulte du milieu [&lt;a href='#nb7-9' class='spip_note' rel='footnote' title='Ibid, p 219)' id='nh7-9'&gt;9&lt;/a&gt;]. &#187; Et la religion est elle-m&#234;me une composante du milieu.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&#171; II est bien difficile, affirme-t-il aussi, de distinguer les habitudes religieuses et les autres coutumes parce qu'elles forment le plus souvent un tout ind&#233;composable. Pourquoi le paysan est-il attach&#233; &#224; son &#233;glise ? Parce que c'est le lieu du culte ou parce qu'elle repr&#233;sente &#224; ses yeux son village ? Pourquoi honore-t-il ses morts et entretient-il leurs tombes ? Est-ce parce qu'il songe &#224; la communaut&#233; des vivants et des morts, &#224; la vie future, ou parce qu'il garde le souvenir de ceux qui l'ont pr&#233;c&#233;d&#233; dans sa maison, sur sa terre, et par attachement tradi&#172;tionnel &#224; ce qui repr&#233;sente le pass&#233; ? Pourquoi le suicide lui fait-il horreur ? Est-ce parce que c'est un p&#233;ch&#233; irr&#233;missible, ou parce que celui qui se tue se singularise, et meurt suivant des formes qui ne sont pas admises dans la communaut&#233; paysanne ? Pour qu'on puisse distin&#172;guer ici ce qui est proprement religieux et ce qui ne l'est pas, il faudrait que le groupe confessionnel ne se confonde pas avec une soci&#233;t&#233; non religieuse, que ses rites et c&#233;r&#233;monies ne soient point solidaires de coutumes et de f&#234;tes traditionnelles et sans aucune signification transcendante [&lt;a href='#nb7-10' class='spip_note' rel='footnote' title='Ibid, p216' id='nh7-10'&gt;10&lt;/a&gt;]. &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;La d&#233;marche est exemplaire. Seule une m&#233;thode statistique pouvait mettre en &#233;vidence le ph&#233;nom&#232;ne. Une fois le fait av&#233;r&#233;, il avait deux solutions. Ou bien, il simplifiait l'&#233;quation et substituait la seconde variable (environnement) &#224; la premi&#232;re (religion). Ou bien, se faisant &#233;conom&#232;tre, il cherchait, allant encore plus loin, &#224; d&#233;composer l'effet pur de la religion et l'effet pur de l'environnement (ville ou campagne). Aujourd'hui, il disposerait des outils statistiques n&#233;cessaires.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Refusant de s'engager dans aucune de ces deux voies, Halbwachs en ouvre une troisi&#232;me : il affirme l'indissociable interaction entre ces variables dont les actions conjugu&#233;es portent la marque d'un &#171; milieu &#187;. Ramen&#233;e &#224; ses dimensions culturelles plus que cultuelles, la religion fait corps avec le milieu et le genre de vie. Loin de rompre avec des explications de type culturaliste, il leur ouvre au contraire la voie, sur des bases parfaitement saines : la mise en &#233;vidence de relations statistiques r&#233;guli&#232;res, robustes et complexes entre le suicide, la religion, le pays et le mode de vie. Et le chantier est loin d'&#234;tre clos.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;La relation entre suicide et richesse&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Bien qu'il n'ait pas &#233;tudi&#233; syst&#233;matiquement la relation entre richesse et suicide, Emile Durkheim sugg&#232;re des orientations qui s'inscrivent dans sa th&#233;orie g&#233;n&#233;rale de l'anomie. Les cat&#233;gories sociales les plus pauvres se suicideraient moins que les autres (&#171; la mis&#232;re prot&#232;ge &#187;, &#233;crit-il), alors que le suicide battrait son plein parmi les cat&#233;gories les plus expos&#233;es aux brutalit&#233;s de l'anomie g&#233;n&#233;ralis&#233;e de l'&#233;conomie moderne. Les crises exposent davantage &#224; des faillites ceux qui sont d&#233;j&#224; en haut. Les crises de prosp&#233;rit&#233; cr&#233;ent de nouveaux riches anim&#233;s de besoins infinis qui se trouvent par l&#224; plus expos&#233;s au risque du suicide. &#171; Ce qui d&#233;montre mieux encore que la d&#233;tresse &#233;conomique n'a pas l'influence aggravante qu'on lui a souvent attribu&#233;e, c'est qu'elle produit plut&#244;t l'effet contraire. On se tue tr&#232;s peu en Irlande, pas du tout en Calabre, l'Espagne en a dix fois moins que la France. On peut m&#234;me dire que &lt;i&gt;la mis&#232;re prot&#232;ge&lt;/i&gt;. Dans les diff&#233;rents d&#233;partements fran&#231;ais, les suicides sont d'autant plus nombreux qu'il y a plus de gens qui vivent de leurs revenus [&lt;a href='#nb7-11' class='spip_note' rel='footnote' title='Emile Durkheim, Le suicide, p. 269' id='nh7-11'&gt;11&lt;/a&gt;]... &#187;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Emile Durkheim faisait de la crise le ressort explicatif principal de la relation entre suicide et croissance &#233;conomique. Trente ans plus tard, Maurice Halbwachs critique les indicateurs retenus par Durkheim en particulier l'indice des prix qui ne rend pas compte des crises financi&#232;res. Il souligne d'autre part la grande difficult&#233; d'isoler un effet pur de l'&#233;conomie sur le suicide. Raisonnant sur l'Allemagne &#224; l'&#233;poque du bond &#233;conomique post&#233;rieur &#224; 1880 (1880 - 1913) et secondairement sur la France, il montre que la relation entre le suicide et le mouvement des prix n'est pas la m&#234;me dans les deux pays. En Allemagne, le ph&#233;nom&#232;ne est clair. Le suicide baisse quand les prix montent et monte quand les prix baissent. La tendance est moins nette en France o&#249; la variation ne joue dans le m&#234;me sens que pour 5 des p&#233;riodes &#233;tudi&#233;es sur 9. Surtout, Maurice Halbwachs s'en prend au principe m&#234;me de l'analyse durkheimienne qui fait de la crise le moteur unique et principal de l'explication. &#171; Ce n'est pas la crise comme telle mais la p&#233;riode de d&#233;pression apr&#232;s la crise qui d&#233;termine une &#233;l&#233;vation des morts volontaires. Ce n'est pas la mis&#232;re des ouvriers qui ch&#244;ment, les banqueroutes et les faillites qui sont les causes imm&#233;diates, mais un sentiment obscur d'oppression qui p&#232;se sur toutes les &#226;mes parce qu'il y a moins d'activit&#233; g&#233;n&#233;rale, que les hommes participent moins &#224; une vie &#233;conomique qui les d&#233;passe et que leur attention n'&#233;tant plus tourn&#233;e vers le dehors se porte davantage non seulement sur leur d&#233;tresse ou leur m&#233;diocrit&#233; mat&#233;rielle mais sur tous les motifs individuels qu'ils peuvent avoir de d&#233;sirer la mort &#187;(p 283-284). Les riches ne sont donc pas selon lui les seuls &#224; souffrir des crises &#233;conomiques au point de mettre fin &#224; leurs jours. Aujourd'hui, l'ensemble des donn&#233;es plus riches, plus nombreuses, plus pr&#233;cises dont on dispose, confirme son diagnostic, sans toutefois donner enti&#232;rement tort &#224; la position d&#233;fendue par Emile Durkheim.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Lorsqu'on examine aujourd'hui pour l'ensemble des pays du monde la relation entre la richesse mesur&#233;e par le niveau du Pib et le taux de suicide, une tendance g&#233;n&#233;rale se d&#233;gage avec nettet&#233;. Plus un pays est riche, plus le niveau de suicide est &#233;lev&#233;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;span class='spip_document_27 spip_documents spip_documents_center'&gt;
&lt;img src='http://www.liens-socio.org/local/cache-vignettes/L500xH305/dossiers_liens_socio_03_baudelot_establet_fig_03-922aa.png' width='500' height='305' alt=&quot;&quot; style='height:305px;width:500px;' /&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;On pourrait donc imputer les taux &#233;lev&#233;s de suicide soit &#224; la richesse en elle-m&#234;me (oisivet&#233;, ennui, saturation des d&#233;sirs...), soit &#224; l'une ou &#224; plusieurs des r&#233;alit&#233;s sociales qui lui sont g&#233;n&#233;ralement associ&#233;es : urbanisation, esprit de comp&#233;tition, mont&#233;e de l'individualisme, vieillissement de la population, baisse de la f&#233;condit&#233;...&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Ce sont les pays les plus pauvres, l'Egypte, le P&#233;rou, la Syrie, le Nicaragua, l'Equateur, la Chine et m&#234;me l'Inde o&#249; les taux de suicide sont les plus bas. Les pays africains ne sont pas repr&#233;sent&#233;s : les donn&#233;es sur le suicide manquent. On s'y suicide pourtant. Les &#233;tudes coordonn&#233;es par Paul Bohannan au Nig&#233;ria, en Ouganda et au Kenya l'attestent [&lt;a href='#nb7-12' class='spip_note' rel='footnote' title='. Paul Bohannan, African homicide and suicide, New York, Atheneum, (...)' id='nh7-12'&gt;12&lt;/a&gt;]. Lorsqu'on les calcule pour certaines populations les taux sont faibles : ils varient entre 5 et 10 pour 100 000. On pourrait donc dire avec Durkheim : &#171; la mis&#232;re prot&#232;ge &#187;. Les variations du taux de suicide seraient une sorte de compensation morale aux tristes in&#233;galit&#233;s de richesse de ce bas monde. &lt;i&gt;Ex egestate nascitur virtus.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cette vision moralisatrice r&#233;siste pourtant mal aux statistiques propres aux pays les plus riches. Ce n'est pas dans les r&#233;gions centrales et urbaines de ces pays que le suicide est le plus fort mais au contraire dans les p&#233;riph&#233;ries les plus pauvres. Ainsi aux USA, les Etats les plus urbanis&#233;s et les plus riches, autour de Chicago, San Francisco, Los Angeles, New York ont les taux de suicide les plus faibles alors que le suicide s&#233;vit particuli&#232;rement dans les Etats les plus pauvres et les moins repr&#233;sentatifs de l' &#171; &lt;i&gt;american way of life&lt;/i&gt; &#187;. A l'int&#233;rieur des USA, richesse et suicide varient en sens inverse.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;C'est aussi &#224; Birmingham et Manchester, les villes les plus sinistr&#233;es par la d&#233;sindustrialisation et rendues c&#233;l&#232;bres par les films de Ken Loach que le taux de suicide est le plus &#233;lev&#233;. En France, c'est dans les d&#233;partements les plus riches que le suicide est le plus faible. Il en va de m&#234;me pour les 42 pr&#233;fectures du Japon. Et partout o&#249; nous disposons de statistiques sur la profession des suicid&#233;s, c'est en bas de l'&#233;chelle sociale que le suicide bat son plein aujourd'hui.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Les donn&#233;es nous confrontent donc &#224; une contradiction : &#224; s'en tenir &#224; la statistique internationale, on conclurait volontiers &#224; un effet massif de la richesse sur le suicide. Le&lt;i&gt; &lt;/i&gt;d&#233;veloppement &#233;conomique aboutirait, par ses cons&#233;quences directes et indirectes, &#224; des d&#233;saffections &#224; l'&#233;gard de la vie et &#224; des d&#233;sespoirs engendr&#233;s par les forces morales les plus directement associ&#233;es au progr&#232;s. On serait alors dans le droit fil des explications et des pr&#233;occupations de Durkheim qui discernait dans le d&#233;veloppement des soci&#233;t&#233;s modernes de la fin du dix-neuvi&#232;me des &#171; courants suicidog&#232;nes &#187; en grande partie aliment&#233;s par la destruction des protections assur&#233;es par les communaut&#233;s traditionnelles - paroisse, famille, village - et l'autonomie croissante des initiatives individuelles dont les niveaux d'aspiration s'&#233;l&#232;veraient sans entraves dans tous les domaines de la vie : richesse, sexualit&#233;, pens&#233;e rationnelle... Mais les donn&#233;es nationales disponibles sur les pays les plus riches vont dans un sens enti&#232;rement oppos&#233; : c'est dans les r&#233;gions et les cat&#233;gories sociales laiss&#233;es pour compte par le d&#233;veloppement que le suicide est le plus fort. Halbwachs aurait donc vu juste. De fait, si les crises de prosp&#233;rit&#233; augmentaient les risques de se tuer, les suicides auraient d&#251; augmenter fortement pendant les Trente Glorieuses et diminuer ensuite. C'est exactement le contraire que l'on observe. La quasi-stagnation du taux de suicide au cours des trente ann&#233;es de forte croissance s'inscrit &#233;galement &#224; l'encontre de la conclusion tir&#233;e sur la base de la relation synchronique entre PIB et taux de suicide &#224; l'&#233;chelle internationale (plus un pays est riche, plus son taux de suicide est &#233;lev&#233;...). Dans la France du 20&#232;me si&#232;cle, c'est l'augmentation du pouvoir d'achat qui prot&#232;ge du suicide, et son ralentissement qui le fait monter. Lorsque le pouvoir d'achat stagne, le suicide baisse ; il stagne encore lorsque le pouvoir d'achat monte fort et vite ; il monte lorsque le pouvoir d'achat se d&#233;grade. Il est encore difficile de tirer de ce constat des conclusions d&#233;finitives, sinon que l'affirmation p&#233;remptoire de Durkheim &#171; la mis&#232;re prot&#232;ge &#187; ne se v&#233;rifie pas dans la France du XXe si&#232;cle et que Maurice Halbwachs a largement anticip&#233; les r&#233;sultats qu'on peut aujourd'hui obtenir &#224; partir d'une sociologie contemporaine du suicide. La p&#233;riode o&#249; il publie ses &lt;i&gt;Causes du suicide &lt;/i&gt;est pr&#233;cis&#233;ment celle o&#249; le r&#233;gime du suicide bascule, frappant autant les cat&#233;gories les plus pauvres que les plus riches. Il n'en allait pas de m&#234;me au 19&#232;me o&#249; les riches &#233;taient fortement expos&#233;s au ph&#233;nom&#232;ne. Il n'en ira plus de m&#234;me dans la seconde moiti&#233; du 20&#232;me o&#249; le suicide frappe majoritairement les cat&#233;gories les plus d&#233;munies. Le taux de suicide est aujourd'hui le plus fort dans les groupes et les r&#233;gions o&#249; l'esp&#233;rance de vie est d&#233;j&#224; la plus faible.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;En mettant l'accent sur les seules relations de l'individu au groupe, Durkheim situait la causalit&#233; sociale du suicide &#224; l'&#233;tage des interactions individuelles, pour le suicide par d&#233;faut d'int&#233;gration, et dans le domaine de la psychologie individuelle, dans le cas du suicide anomique : l'individu perd alors les rep&#232;res qui lui permettaient d'ajuster ses comportements aux r&#232;gles en vigueur dans son groupe social et de r&#233;gler ses d&#233;sirs sur les possibilit&#233;s de les satisfaire. Le fondateur de la sociologie a par l&#224; largement sous-estim&#233; l'existence d'un substrat organique, en grande partie produit par les contraintes &#233;conomiques et sociales, susceptible d'alt&#233;rer ces liens ou de d&#233;sorienter les individus. Bien s&#251;r, il &#233;voque les crises &#233;conomiques, les mouvements des prix, les faillites, etc.., mais il en reste &#224; un niveau tr&#232;s g&#233;n&#233;ral et jamais il ne prend en compte les conditions mat&#233;rielles d'existence et de travail des individus. Et lorsqu'il parle de sant&#233; mentale, c'est pour affirmer qu'il n'existe aucun rapport entre le suicide et la folie, le suicide et la neurasth&#233;nie, le suicide et l'alcoolisme. Les donn&#233;es accumul&#233;es depuis un si&#232;cle par les &#233;pid&#233;miologistes, les m&#233;decins, les psychiatres, les ergonomes et les sociologues du travail de tous les pays s'inscrivent &#224; l'encontre de cette derni&#232;re hypoth&#232;se. Il y bien un lien entre suicide et troubles psychiatriques, suicide et alcoolisme. Mais ces &#233;tats et ces sympt&#244;mes ne sont jamais des causes n&#233;cessaires et suffisantes du suicide puisque ils n'apparaissent que dans des contextes &#233;conomiques et sociaux bien particuliers.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Toutes ces donn&#233;es nouvelles incitent &#224; intercaler un nouveau maillon dans la cha&#238;ne de causalit&#233; reliant &#171; le social &#187; au suicide individuel. Ce nouveau maillon serait celui des effets produits par les conditions mat&#233;rielles d'existence et de travail sur l'&#233;tat de sant&#233; physique et mental des individus, c'est-&#224;-dire sur leurs propres corps. On ne revient pas &#224; une explication en termes de causalit&#233; biologique en faisant de l'&#233;tat de l'organisme la cause du suicide. On demeure au contraire dans le cadre d'une explication sociologique telle que l'a inaugur&#233;e Durkheim en &#233;largissant seulement le spectre des variables sociales prises en compte aux pathologies tr&#232;s diverses qui affectent les individus selon la place qu'ils occupent dans l'espace social et professionnel. Aujourd'hui, personne ne peut plus consid&#233;rer le corps comme une r&#233;alit&#233; naturelle relevant des lois de la seule biologie. Nos corps sont aujourd'hui p&#233;tris et fa&#231;onn&#233;s par la vie sociale qui va jusqu'&#224; en d&#233;terminer la dur&#233;e. C'est en ce sens qu'Halbwachs traite d&#233;j&#224; la mort comme un ph&#233;nom&#232;ne social, estimant que l'&#226;ge o&#249; elle survient r&#233;sulte en grande partie des conditions de travail et d'hygi&#232;ne, de l'attention &#224; la fatigue et aux maladies, bref de conditions sociales autant que physiologiques.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Deux angles morts : le sexe et l'&#226;ge&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Saisis d'admiration par la clairvoyance de Maurice Halbwachs qui per&#231;oit - fait exceptionnel chez les sociologues ! - les transformations profondes du r&#233;gime du suicide au moment m&#234;me o&#249; elles se produisent en discernant le d&#233;placement de son centre de gravit&#233; des villes vers les campagnes, des riches vers les pauvres, etc..., on est d'autant plus surpris du quasi silence qu'il observe &#224; l'&#233;gard de deux variables qui accusent, depuis qu'elles sont mesur&#233;es, les plus fortes variations avec le suicide, le sexe et l'&#226;ge. Des diff&#233;rences &#233;normes des taux de suicides entre hommes et femmes, jeunes et vieux, il ne dit rien ou presque, parce qu'il les consid&#232;re, &#224; l'instar de Durkheim, comme des faits de nature, hors champ de la sociologie. Comme tous les intellectuels de son temps, cet esprit pionnier &#233;prouve encore en 1930 de v&#233;ritables difficult&#233;s &#224; consid&#233;rer le sexe et l'&#226;ge comme des variables sociales. M&#233;fions-nous n&#233;anmoins des anachronismes ! Notre &#171; &#233;tonnement &#187; et son &#171; aveuglement &#187; doivent &#234;tre relativis&#233;s par le fait que les travaux des ethnologues comme Margaret Mead et Ruth Benedict et &lt;i&gt;a fortiori&lt;/i&gt; les combats des mouvements f&#233;ministes et le d&#233;veloppement des &#171; &lt;i&gt;gender studies&lt;/i&gt; &#187; sont post&#233;rieurs &#224; la seconde guerre mondiale. Ce silence d'Halbwachs a le m&#233;rite de nous rappeler le caract&#232;re tr&#232;s nouveau de la prise de compte des dimensions sociales du genre. Evidence &#171; naturelle &#187; pour les sociologues d'aujourd'hui, elle est le fruit d'un combat acharn&#233; de la connaissance contre les &#171; &#233;vidences naturelles &#187; des diff&#233;rences biologiques entre les sexes et de luttes politiques des mouvements f&#233;ministes. Les deux variables, sexe et &#226;ge, ne rel&#232;vent pourtant pas chez lui d'un m&#234;me traitement. Maurice Halbwachs se montre plus averti sur le sexe que sur l'&#226;ge.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Oph&#233;lie s'est-elle vraiment suicid&#233;e ?&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Halbwachs commence par reprendre la question l&#224; o&#249; Durkheim l'avait laiss&#233;e : au fameux tableau de la page 204 croisant le taux de suicide avec le sexe, l'&#226;ge, le statut matrimonial et le lieu de r&#233;sidence (Paris ou Province). Et, en grand virtuose, il lui fait subir une transformation statistique, en &#233;galant &#224; 100 le suicide des &#233;poux de chaque &#226;ge et des deux sexes (tableau 25, p.152).&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cette nouvelle pr&#233;sentation des donn&#233;es lui permet de raisonner &#224; &#226;ge &#233;gal et &#224; sexe identique et de confirmer, en les retrouvant, les grandes conclusions de Durkheim relatives &#224; la protection qu'assure le mariage, et plus largement, la famille. Cette nouvelle pr&#233;sentation a pourtant le gros inconv&#233;nient de faire dispara&#238;tre les deux effets majeurs lisibles dans le tableau brut publi&#233; par Durkheim, mais qu'il ne commente pas : la croissance exponentielle du taux de suicide avec l'&#226;ge ; la protection dont b&#233;n&#233;ficient les femmes, qui se suicident de trois &#224; quatre fois moins souvent que les hommes.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;La variable Hommes/Femmes est purement et simplement escamot&#233;e. Rien, pas une ligne, pas un mot, sur l'effet du sexe sur le suicide, aucune explication en termes de genre. Il revient pourtant sur la question de fa&#231;on oblique dans le chapitre consacr&#233; &#224; la question des tentatives.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;span class='spip_document_28 spip_documents spip_documents_center'&gt;
&lt;img src='http://www.liens-socio.org/local/cache-vignettes/L500xH278/dossiers_liens_socio_03_baudelot_establet_fig_04-1f282.png' width='500' height='278' alt=&quot;&quot; style='height:278px;width:500px;' /&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt; &lt;p&gt;En statisticien plus cosmopolite encore que Durkheim, Halbwachs sait bien que, dans tous les pays observ&#233;s, les r&#233;gularit&#233;s de la statistique se d&#233;clinent au masculin et au f&#233;minin. Il r&#233;cuse vivement le naturalisme gaillard de Morselli qui voit dans la sursuicidit&#233; masculine la preuve que l'homme &#171; a plus de volont&#233; et de force de caract&#232;re &#187; que &#171; la femme dont le syst&#232;me nerveux est plus impressionnable &#187;. Il rappelle que le suicide ayant des causes sociales, &#171; les hommes et les femmes n'occupant pas la m&#234;me place et n'exer&#231;ant pas les m&#234;mes fonctions dans la soci&#233;t&#233;, il para&#238;t tr&#232;s naturel que la tendance au suicide ne soit pas &#233;galement forte entre les deux sexes &#187;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Frapp&#233; par l'&#233;cart observ&#233; entre les deux sexes, Halbwachs est un moment tent&#233; par une explication possible : la sursuicidit&#233; des hommes serait une illusion d'optique. D&#232;s lors que l'on prend en compte &#224; la fois les suicides accomplis et les tentatives de suicide, l'&#233;cart entre hommes et femmes se r&#233;duit notablement, puisque les tentatives sont massivement des actes de femmes. Halbwachs multiplie les donn&#233;es en ce sens, en &#233;tablissant une statistique europ&#233;enne des modes de perp&#233;tration. Partout, les hommes utilisent des modes plus infaillibles, la corde ou le fusil. Mais, en sociologue moderne, sans les pr&#233;ventions de Durkheim contre la psychologie, lecteur de Freud s&#251;rement, ou de la litt&#233;rature allemande qui s'en inspire, il conclut ces paragraphes de doute sur les donn&#233;es par un doute sur le doute. Il convoque alors Shakespeare et Dante &#224; l'appui de son doute dans un passage tr&#232;s original o&#249; il se demande si le suicide embl&#233;matique d'Oph&#233;lie n'&#233;tait pas au fond un simple accident....&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&#171; Rien ne ressemble plus, ext&#233;rieurement, &#224; un suicide v&#233;ritable que certains suicides simul&#233;s, et &#224; un suicide simul&#233; que certains suicides v&#233;ritables. Mais les acteurs eux-m&#234;mes sont-ils mieux fix&#233;s &#224; cet &#233;gard que les spectateurs ? Relisons, dans &lt;i&gt;Hamlet, &lt;/i&gt;le r&#233;cit de la mort d'Oph&#233;lie. &#171; Au bord du ruisseau voisin s'&#233;l&#232;ve un saule, dont le p&#226;le feuillage se refl&#232;te dans le miroir de l'eau. Elle s'&#233;tait rendue en cet endroit, portant de bizarres guirlandes de renoncules, d'orties, de marguerites, et de ces longues fleurs pourpres auxquelles nos bergers impudents donnent un nom grossier, mais que nos chastes filles appellent doigts de mort. Au moment o&#249; elle essayait de suspendre sa sauvage couronne aux rameaux inclin&#233;s, une branche m&#233;chante sur laquelle elle s'appuyait s'est rompue, et tous ses troph&#233;es de verdure sont tomb&#233;s avec elle dans l'eau qui pleurait. Ses v&#234;tements, se d&#233;ployant autour d'elle, l'ont quelque temps soutenue &#224; la surface comme une sir&#232;ne. Pendant ce temps elle chantait des fragments de vieux airs, comme si elle n'avait pas conscience de sa d&#233;tresse. Mais cela ne pouvait durer. Bient&#244;t ses v&#234;tements alourdis par l'eau qu'ils buvaient l'ont entra&#238;n&#233;e tandis qu'elle chantait, et le pauvre &#234;tre est mort dans un lit de vase. &#187; Si elle s'&#233;tait retenue instinctivement aux roseaux du bord, si on &#233;tait &#224; temps survenu pour la retirer, eut-elle pu dire si elle avait gliss&#233; par hasard, si elle avait cherch&#233; la mort, si elle l'avait accept&#233;e, si son &#233;garement &#233;tait en partie simul&#233; ? Sait-on si l'on est jamais engag&#233; tout entier dans le geste supr&#234;me ? Celui qui a pris la d&#233;cision d'en finir se sent peut-&#234;tre li&#233; par un engagement pris vis-&#224;-vis de lui-m&#234;me. Ou bien il ob&#233;it &#224; une logique irr&#233;sistible. Mais on n'est jamais s&#251;r qu'on ne sera pas, au dernier moment, dispens&#233; de remplir un engagement de ce genre, et que la logique n'aura pas tort. Quant les plus d&#233;sesp&#233;r&#233;s, au moment o&#249; la vie leur &#233;chappe, tendent la main pour la retenir, n'est-ce qu'une r&#233;action organique, ou bien est-ce un appel des puissances profondes et les plus &#233;clair&#233;es de l'&#234;tre ? Certes, il n'y a pas de commune mesure entre ceux qui, fermement d&#233;cid&#233;s &#224; mourir, prennent les pr&#233;cautions n&#233;cessaires pour qu'on ne puisse ni les arr&#234;ter, avant qu'ils aient atteint leur but, ni les ramener &#224;&lt;i&gt; &lt;/i&gt;la vie, et les autres qui veulent seulement jouer avec la mort et ne l'affrontent pas bravement. Aux premiers seuls appartient le nom de &#171; violents contre eux-m&#234;mes &#187;. Eux seuls sont digues des supplices cruels, mais path&#233;tiques et touchants, que Dante leur r&#233;serve dans la for&#234;t douloureuse. Pour les autres, leur place serait &#224;&lt;i&gt; &lt;/i&gt;l'entr&#233;e des cercles de l'enfer, parmi ceux qui ne savent pas se d&#233;cider, et qui, comme unique punition, ont &#233;t&#233; priv&#233;s &#224; jamais de l'esp&#233;rance de mourir [&lt;a href='#nb7-13' class='spip_note' rel='footnote' title='Maurice Halbwachs, op.cit., pp 61-62' id='nh7-13'&gt;13&lt;/a&gt;]. &#187;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;L'hypoth&#232;se avanc&#233;e est donc rejet&#233;e au b&#233;n&#233;fice du doute. Et le dossier clos. L'histoire ult&#233;rieure des variations des &#233;carts, leur persistance, voire leur creusement, dans les pays occidentaux nous incitent aujourd'hui &#224; regarder de pr&#232;s les investissements diff&#233;rentiels des hommes et des femmes dans la famille et le travail professionnel. Engag&#233;es dans la comp&#233;tition &#233;conomique et les al&#233;as de la vie professionnelle, portant encore la charge du travail domestique et de sa gestion, les femmes n'ont pas align&#233; leurs comportements sur ceux des hommes. Toutes in&#233;galit&#233;s qui en les prot&#233;geant encore du suicide, t&#233;moignent &#224; leur fa&#231;on des diff&#233;rences fondamentales qui s&#233;parent encore aujourd'hui les statuts sociaux des hommes et des femmes. L'engagement des femmes dans le travail se d&#233;marque nettement de celle des hommes, tout enti&#232;re organis&#233;e autour du pouvoir, de l'argent et du souci de laisser par son travail une trace durable. Elles sont beaucoup plus sensibles aux aspects quotidiens de leur activit&#233; professionnelle qu'elles vivent sur un mode personnel ; elles prennent davantage en compte l'int&#233;r&#234;t imm&#233;diat du contenu de leur travail (&#171; Je m'implique dans mon travail parce que &#231;a m'int&#233;resse &#187;) et l'attention qui leur est port&#233;e en tant que personne (&#171; J'ai le sentiment d'&#234;tre &#233;cout&#233;e et je l'appr&#233;cie &#187;). Le contact humain, le plaisir &#233;prouv&#233; &#224; se mettre au service des autres semble davantage relever d'une conception f&#233;minine du travail. Pour appr&#233;cier un &#171; bon travail &#187;, les hommes mettent en avant la question du salaire, les femmes celle des horaires. Il est clair que ces diff&#233;rences de jugements sont en grande partie le produit d'une in&#233;galit&#233; objective, structurelle, li&#233;e &#224; l'engagement des femmes dans le travail domestique [&lt;a href='#nb7-14' class='spip_note' rel='footnote' title='Christian Baudelot, Michel Gollac, C&#233;line Bessi&#232;re, Isabelle Coutant, Olivier (...)' id='nh7-14'&gt;14&lt;/a&gt;] dont la participation &#224; la vie professionnelle ne les a pas du tout (ou si peu...) d&#233;charg&#233;es. Les &#233;carts observ&#233;s dans les pays occidentaux s'estompent dans la r&#233;gion du Pacifique et s'inversent en Chine, seul pays au monde o&#249; le taux de suicide des femmes l'emporte sur celui des hommes. Preuve ultime, s'il en &#233;tait encore besoin, des dimensions sociales du genre....&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Age, silence absolu&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;L'allongement de l'esp&#233;rance de vie, l'invention du troisi&#232;me &#226;ge, la maltraitance sociale (ch&#244;mage, petits boulots, bas salaires, pr&#233;carit&#233;...) inflig&#233;e aux jeunes par les transformations brutales li&#233;es aux chocs p&#233;troliers ont amen&#233; les sociologues &#224; renouveler le regard sur les &#226;ges, &#224; proposer plusieurs th&#233;ories, &#224; diversifier les points de vue sur ce qui se joue entre les jeunes et les vieux, les solidarit&#233;s entre g&#233;n&#233;rations dans un contexte de rivalit&#233;s entre les cohortes. Rien de tel &#224; l'&#233;poque d'Halbwachs.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Le dernier quart du vingti&#232;me a en effet boulevers&#233; une relation que plus de 150 ans de statistiques mondiales avait incit&#233; &#224; consid&#233;rer comme une donn&#233;e universelle : la croissance r&#233;guli&#232;re du taux de suicide avec l'&#226;ge. Depuis le d&#233;but du 19&#232;me si&#232;cle et dans la quasi-totalit&#233; des pays disposant de statistiques, la tendance ne souffrait aucune exception. Les jeunes mettaient peu fin &#224; leurs jours, tandis que l'&#226;ge venant, la proportion de personnes passant &#224; l'acte augmentait selon un profil quasi lin&#233;aire. S'imposant &#224; tous avec la force d'une &#233;vidence naturelle, la relation appelait peu de commentaires. Elle &#233;tait si simple et si universelle qu'elle devenait transparente. Alors m&#234;me que les &#233;carts qu'il observait entre les suicides des plus jeunes et des plus vieux d&#233;passait largement en amplitude tous ceux qu'il constatait en mati&#232;re d'&#233;tat civil, de religion ou d'urbanisation, Emile Durkheim ne consid&#232;re jamais l'&#226;ge comme une variable sociale &#224; part enti&#232;re. Il voit seulement dans la croissance du suicide avec l'&#226;ge une confirmation suppl&#233;mentaire du caract&#232;re social du ph&#233;nom&#232;ne : les chances de se suicider augmentant avec le temps pass&#233; en soci&#233;t&#233;, c'est bien dans la vie sociale et dans les effets &#224; long terme de son action sur les individus qu'il faut chercher les causes du suicide, et non dans la nature ou la biologie. &#171; Comment, d&#232;s lors, attribuer &#224; l'h&#233;r&#233;dit&#233; une tendance qui n'appara&#238;t que chez l'adulte et qui, &#224; partir de ce moment prend toujours plus de force &#224; mesure que l'homme avance dans l'existence [&lt;a href='#nb7-15' class='spip_note' rel='footnote' title='Emile Durkheim, op cit, pp 78-81.' id='nh7-15'&gt;15&lt;/a&gt;] ? &#187; Halbwachs est encore moins loquace que son pr&#233;d&#233;cesseur sur cet aspect du suicide, il n'en souffle mot.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Beaucoup plus attentifs aujourd'hui aux effets d'&#226;ge et de g&#233;n&#233;ration sur tous les aspects de la vie sociale, d&#233;mographes, sociologues et &#233;conomistes consid&#232;rent au contraire les variations du taux de suicide selon l'&#226;ge comme particuli&#232;rement significatives. Ils ont ainsi propos&#233; diverses explications &#224; l'accroissement quasi-lin&#233;aire des risques de suicide au fil des ans. La plus courante confirme &#224; sa mani&#232;re le principe de l'explication durkheimienne ; elle assimile le vieillissement &#224; une &#171; mort sociale [&lt;a href='#nb7-16' class='spip_note' rel='footnote' title='Anne Marie Guillemard, La retraite, une mort sociale, Puf, Paris, 1972, tel (...)' id='nh7-16'&gt;16&lt;/a&gt;] &#187;, les personnes &#226;g&#233;es cumulant les facteurs favorables au suicide : &#224; l'affaiblissement des liens qui unissent l'individu aux grands foyers d'int&#233;gration que sont la famille (d&#233;part des enfants, isolement, veuvage,..) et l'activit&#233; professionnelle (mise &#224; la retraite, sentiment d'inutilit&#233;, perte de l'usage r&#233;gl&#233; de l'espace et du temps qu'assure le va et vient entre domicile et travail, etc..), s'ajoutait jusqu'&#224; un pass&#233; r&#233;cent l'appauvrissement et la pr&#233;carit&#233; mat&#233;rielle. Pour certains &#233;conomistes, le suicide peut alors devenir un arbitrage rationnel entre les co&#251;ts et les souffrances escompt&#233;s d'un futur assombri et les maigres profits &#224; attendre du temps qui reste &#224; vivre [&lt;a href='#nb7-17' class='spip_note' rel='footnote' title='D. Hamermesh and N. Soss &#171; An Economic Theory of Suicide &#187;, Journal of (...)' id='nh7-17'&gt;17&lt;/a&gt;]. La valeur attendue du futur est moindre que celle de la d&#233;livrance des maux assur&#233;e par la mort. D'autant qu'&#224; un &#226;ge avanc&#233;, l'esp&#233;rance de vie se r&#233;duisant comme une peau de chagrin, la quantit&#233; d'existence &#224; sacrifier devient tr&#232;s inf&#233;rieure &#224; celle que doit consentir un adolescent ou un jeune de vingt ans. Cette &#233;l&#233;vation du risque de suicide au fil des ans &#233;tait mise en relation avec les diff&#233;rentes conditions mat&#233;rielles associ&#233;es aux grands &#226;ges de la vie au dix-neuvi&#232;me si&#232;cle et dans la premi&#232;re partie du vingti&#232;me. La vieillesse &#233;tait souvent un naufrage &#233;conomique et corporel, tandis que les jeunes &#233;taient en droit de fonder de riches perspectives dans l'avenir. Des th&#233;ories de bon sens confortaient ainsi l'un des faits les plus robustes &#233;tablis par la sociologie du suicide qui devenait monotone &#224; force de ne varier ni dans le temps, ni dans l'espace.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Et puis, voil&#224; qu'au cours des ann&#233;es 1970, cette belle institution vieille d'un si&#232;cle et demi se d&#233;r&#232;gle brutalement sous les coups d'un double mouvement : le suicide des jeunes augmente, celui des personnes &#226;g&#233;es diminue. Les deux ph&#233;nom&#232;nes surviennent au m&#234;me moment ; ils sont &#233;troitement li&#233;s et doivent &#234;tre analys&#233;s ensemble. De fait, entre jeunes et vieux, se creuse aujourd'hui un foss&#233; qui s&#233;pare d'un c&#244;t&#233;, ceux qui cumulent les attributs majeurs de la puissance sociale, et de l'autre, ceux qui concentrent sur leurs t&#234;tes la majorit&#233; des handicaps.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;Une sociologie du d&#233;sespoir&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Dans l'analyse du suicide, comme dans les &#233;tapes de la sociologie fran&#231;aise, &lt;i&gt;Les causes du suicide &lt;/i&gt;repr&#233;sente une contribution majeure. Halbwachs y d&#233;montre la f&#233;condit&#233; cumulative et rectificative de la m&#233;thode statistique. Reprenant 33ans plus tard le dossier ouvert par Durkheim, il l'actualise, l'amende et le compl&#232;te. En m&#234;me temps qu'il continue l'&#339;uvre de Durkheim en la rajeunissant, il laisse &#224; ses successeurs un &#233;tat de la question pendant l'entre-deux guerres pr&#233;figurant une grande partie les &#233;volutions ult&#233;rieures. Aussi persuad&#233; que son pr&#233;d&#233;cesseur par la n&#233;cessit&#233; d'objectiver les faits et de briser avec les repr&#233;sentations du sens commun, il allie &#224; cette entreprise de distanciation un rapprochement exemplaire avec les donn&#233;es imm&#233;diates de l'exp&#233;rience. La notion de d&#233;sespoir y joue un r&#244;le central, se substituant ainsi au couple de forces tr&#232;s abstraites retenues par Durkheim, l'int&#233;gration et la r&#233;gulation. Renon&#231;ant &#224; la distinction absolue entre le social et l'individuel, il r&#233;introduit &#224; leur place les dimensions subjectives que les victimes donnent &#224; leur acte. Il rend alors possible une coop&#233;ration entre les sociologues et les psychologues, les psychiatres et les psychanalystes, chacun cherchant &#224; mettre en &#339;uvre ses propres principes d'explication, aucun point de vue ne se trouvant exclusif de l'autre. Surtout, le point du suicide qu'il fixe sur la carte des soci&#233;t&#233;s occidentales &#224; son &#233;poque demeure pour tous les navigateurs qui lui succ&#232;deront un amer indispensable pour tracer leur propre route dans un monde qui ne cesse de se transformer.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&lt;i&gt;Christian Baudelot et Roger Establet, 1er d&#233;cembre 2005&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;p&gt;[&lt;a href='#nh7-1' id='nb7-1' class='spip_note' title='Notes 7-1' rev='footnote'&gt;1&lt;/a&gt;] Maurice Halbwachs, Les causes du suicide, coll Le lien social, Presses Universitaires de France, pr&#233;face de Serge Paugam, Paris, 2005. Les r&#233;f&#233;rences au texte d'Halbwachs de notre communication renvoient &#224; la pagination de cette nouvelle &#233;dition.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[&lt;a href='#nh7-2' id='nb7-2' class='spip_note' title='Notes 7-2' rev='footnote'&gt;2&lt;/a&gt;] Christian Baudelot, Roger Establet, Suicide, l'envers de notre monde, Le Seuil , Paris, 2006&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[&lt;a href='#nh7-3' id='nb7-3' class='spip_note' title='Notes 7-3' rev='footnote'&gt;3&lt;/a&gt;] Tableau XII, Halbwachs, op cit, page 78.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[&lt;a href='#nh7-4' id='nb7-4' class='spip_note' title='Notes 7-4' rev='footnote'&gt;4&lt;/a&gt;] Ibid. page 124&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[&lt;a href='#nh7-5' id='nb7-5' class='spip_note' title='Notes 7-5' rev='footnote'&gt;5&lt;/a&gt;] Ibid. page 147.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[&lt;a href='#nh7-6' id='nb7-6' class='spip_note' title='Notes 7-6' rev='footnote'&gt;6&lt;/a&gt;] L'expression est anachronique, Halbwachs ne s exprimant jamais dans ces termes : la notion de variable lui est largement post&#233;rieure. Il reste que cette expression contemporaine est celle qui rend le mieux compte de son apport.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[&lt;a href='#nh7-7' id='nb7-7' class='spip_note' title='Notes 7-7' rev='footnote'&gt;7&lt;/a&gt;] 1. Cette erreur n'est pas la seule : la colonne de droite (&#233;cart relatif) en compte trois autres ; il faut
remplacer 126, 144 et 330 par 122, 139 et 328.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[&lt;a href='#nh7-8' id='nb7-8' class='spip_note' title='Notes 7-8' rev='footnote'&gt;8&lt;/a&gt;] Ibid, p. 213&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[&lt;a href='#nh7-9' id='nb7-9' class='spip_note' title='Notes 7-9' rev='footnote'&gt;9&lt;/a&gt;] Ibid, p 219)&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[&lt;a href='#nh7-10' id='nb7-10' class='spip_note' title='Notes 7-10' rev='footnote'&gt;10&lt;/a&gt;] Ibid, p216&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[&lt;a href='#nh7-11' id='nb7-11' class='spip_note' title='Notes 7-11' rev='footnote'&gt;11&lt;/a&gt;] Emile Durkheim, Le suicide, p. 269&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[&lt;a href='#nh7-12' id='nb7-12' class='spip_note' title='Notes 7-12' rev='footnote'&gt;12&lt;/a&gt;] . Paul Bohannan, African homicide and suicide, New York, Atheneum, 1967&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[&lt;a href='#nh7-13' id='nb7-13' class='spip_note' title='Notes 7-13' rev='footnote'&gt;13&lt;/a&gt;] Maurice Halbwachs, op.cit., pp 61-62&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[&lt;a href='#nh7-14' id='nb7-14' class='spip_note' title='Notes 7-14' rev='footnote'&gt;14&lt;/a&gt;] Christian Baudelot, Michel Gollac, C&#233;line Bessi&#232;re, Isabelle Coutant, Olivier Godechot, Delphine Serre, Fr&#233;d&#233;ric Viguier, Faut-il travailler pour &#234;tre heureux ? Fayard, 2003&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[&lt;a href='#nh7-15' id='nb7-15' class='spip_note' title='Notes 7-15' rev='footnote'&gt;15&lt;/a&gt;] Emile Durkheim, op cit, pp 78-81.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[&lt;a href='#nh7-16' id='nb7-16' class='spip_note' title='Notes 7-16' rev='footnote'&gt;16&lt;/a&gt;] Anne Marie Guillemard, La retraite, une mort sociale, Puf, Paris, 1972, tel est le titre donn&#233; au d&#233;but des ann&#233;es 1970 &#224; un ouvrage consacr&#233; aux retrait&#233;s de la fin des ann&#233;es 1960.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;[&lt;a href='#nh7-17' id='nb7-17' class='spip_note' title='Notes 7-17' rev='footnote'&gt;17&lt;/a&gt;] D. Hamermesh and N. Soss &#171; An Economic Theory of Suicide &#187;, Journal of Political Economy 82 (1) : 83-98, 1974&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;div align=center&gt;Lire et t&#233;l&#233;charger le texte de Christian Baudelot et Roger Establet au format PDF (560Ko).&lt;/div&gt;
&lt;dl class='spip_document_30 spip_documents spip_documents_center'&gt;
&lt;dt&gt;&lt;a href=&quot;http://www.liens-socio.org/IMG/pdf/dossiers_liens_socio_03_baudelot_establet.pdf&quot; title='PDF - 559.4 ko' type=&quot;application/pdf&quot;&gt;&lt;img src='http://www.liens-socio.org/prive/vignettes/pdf.png' width='52' height='52' alt='PDF - 559.4 ko' /&gt;&lt;/a&gt;&lt;/dt&gt;
&lt;/dl&gt;&lt;/div&gt;
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>La &#171; racaille &#187; et les &#171; vrais jeunes. Critique d'une vision binaire du monde des cit&#233;s</title>
		<link>http://www.liens-socio.org/La-racaille-et-les-vrais-jeunes</link>
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		<dc:date>2005-11-30T22:53:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Pierre Merckl&#233;</dc:creator>
		
		<category domain="http://www.liens-socio.org/Idees">Id&#233;es</category>
		

		<dc:subject>Sociologie</dc:subject>
		<dc:subject>Ville</dc:subject>
		<dc:subject>Discriminations</dc:subject>
		<dc:subject>Secondaire</dc:subject>
		<dc:subject>El&#232;ves</dc:subject>
		<dc:subject>Violence</dc:subject>

		<description>&lt;strong&gt;Par St&#233;phane Beaud et Michel Pialoux&lt;/strong&gt;&lt;br /&gt;Beaucoup ont &#233;t&#233; surpris par les violences [dites] urbaines des semaines derni&#232;res. Ayant publi&#233; en 2003 un livre intitul&#233; Violences urbaines, violence sociale (Fayard, 2003) dont le point de d&#233;part &#233;tait une &#171; &#233;meute urbaine &#187; dans la ZUP de Montb&#233;liard, ces &#233;v&#233;nements ne pouvaient pas constituer pour nous une surprise. Les derni&#232;res phrases de notre livre &#233;voquaient l'ampleur des discriminations subies par les jeunes Fran&#231;ais issus de l'immigration et s'interrogeaient sur les cons&#233;quences sociales de (...)
		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Beaucoup ont &#233;t&#233; surpris par les violences [dites] urbaines des semaines derni&#232;res. Ayant publi&#233; en 2003 un livre intitul&#233; &lt;i&gt;Violences urbaines, violence sociale &lt;/i&gt;(Fayard, 2003) dont le point de d&#233;part &#233;tait une &#171; &#233;meute urbaine &#187; dans la ZUP de Montb&#233;liard, ces &#233;v&#233;nements ne pouvaient pas constituer pour nous une surprise. Les derni&#232;res phrases de notre livre &#233;voquaient l'ampleur des discriminations subies par les jeunes Fran&#231;ais issus de l'immigration et s'interrogeaient sur les cons&#233;quences sociales de l'impossible acc&#232;s &#224; l'emploi stable pour la majorit&#233; d'entre eux. Et le livre s'achevait par ces mots : &#171; autant de bombes &#224; retardement !... &#187;. Il n'&#233;tait pas besoin d'&#234;tre devin pour anticiper l'avenir tant la r&#233;currence des &#233;meutes urbaines depuis quinze ans en France s'inscrit dans un &#171; ordre des choses &#187; qui renvoie &#224; des ph&#233;nom&#232;nes structurels tels que : ch&#244;mage des jeunes non ou peu dipl&#244;m&#233;s, pr&#233;carisation sans issue, aggravation de la s&#233;gr&#233;gation urbaine, &#233;chec scolaire, paup&#233;risation et d&#233;structuration des familles populaires habitant en HLM, discriminations &#224; l'embauche et racisme ordinaire, etc. Autant de ph&#233;nom&#232;nes qui produisent, &#224; la longue une violence sociale multiforme qui ne se donne pas toujours &#224; voir mais qui, condens&#233;e et coagul&#233;e, peut &#233;clater soudainement. Il suffit d'un d&#233;tonateur. Donner un sens &#224; une &#233;meute urbaine, qui produit toujours un effet de surprise, voire de stup&#233;faction, c'est avant tout mettre au jour cette violence invisible, peu spectaculaire - si bien qu'on n'en parle peu dans les m&#233;dias - qui, seule, peut expliquer l'esp&#232;ce de rage autodestructrice qui la caract&#233;rise.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;A l'oppos&#233; de cette perspective sociologique qui passe n&#233;cessairement par un d&#233;tour par l'histoire et la compr&#233;hension de la gen&#232;se des dispositions, le discours sur les violences urbaines, qu'il soit tenu par les repr&#233;sentants des institutions (police, justice, &#233;cole) ou par les hommes politiques, s'attache presque toujours &#224; la recherche et &#224; la d&#233;signation des &#171; coupables &#187; - ceux qui ont particip&#233; directement aux &#233;v&#233;nements (les &#171; casseurs &#187; ou les &#171; voyous &#187; comme le dit aujourd'hui N. Sarkozy) - qu'il conviendrait de neutraliser au plus vite. A entendre les innombrables commentaires qui sont faits autour de ce type d'&#233;v&#233;nements, on a l'impression que, pour r&#233;tablir le calme et pacifier le quartier, il suffirait de cibler des &#171; micro-groupes &#187; qui se constituent autour des meneurs (des &#171; ca&#239;ds &#187;) et de les isoler durablement. Ce discours s&#233;curitaire a pour particularit&#233; d'occulter la gen&#232;se des attitudes et des groupes &#233;tiquet&#233;s comme d&#233;viants. Il se nourrit d'une &#233;tiologie sommaire du ph&#233;nom&#232;ne de violence qui repose, au fond, sur une dichotomie rassurante : il y aurait, d'un c&#244;t&#233;, un noyau de &#171; violents &#187;, d'&#171; irr&#233;ductibles &#187;, de &#171; sauvages &#187;, dont on n'ose pas dire qu'ils sont irr&#233;cup&#233;rables et non r&#233;&#233;ducables (ce que pensent pourtant nombre de responsables...), et de l'autre, les jeunes &#171; non violents &#187;, qui se laisseraient entra&#238;ner et qu'il conviendrait donc de prot&#233;ger contre la contamination des premiers.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;On reconna&#238;t l&#224; les grandes lignes du discours du Ministre de l'Int&#233;rieur qui, en durcissant son langage, semble vouloir renouer avec le vocabulaire des classes dominantes du XIXe si&#232;cle confront&#233;es &#224; des &#233;meutes populaires. Ainsi, les &#233;meutiers ont, d&#232;s les premiers jours, &#233;t&#233; rebaptis&#233;s du nom de &#171; racaille &#187; par Sarkozy. Ces paroles, qui s'inscrivent dans une logique de provocation calcul&#233;e, ont jou&#233; un r&#244;le majeur dans la contagion des &#171; &#233;meutes &#187; de Clichy-sous-Bois &#224; la r&#233;gion parisienne et &#224; la France enti&#232;re. Cette &#171; s&#233;mantique guerri&#232;re &#187;, pour reprendre les mots de l'autre Ministre (Azouz Begag), voudrait faire croire que, dans les cit&#233;s il y a, d'un c&#244;t&#233;, les &#171; d&#233;linquants &#187;, les &#171; voyous &#187; et, de l'autre, des &#171; bons &#187; jeunes (des &#171; vrais jeunes &#187; comme l'a dit une fois le Ministre &#224; la t&#233;l&#233;vision). Comme s'il suffisait de s&#233;parer ainsi le bon grain de l'ivraie.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Pour apporter la preuve de son interpr&#233;tation des &#233;meutes - des bandes de &#171; voyous &#187; qui s&#232;ment le d&#233;sordre dans les quartiers - le Ministre de l'Int&#233;rieur a sorti de son chapeau des donn&#233;es statistiques qui &#233;tabliraient que 80% des jeunes d&#233;f&#233;r&#233;s au parquet seraient &#171; bien connus des services de police &#187;. Or, cette statistique brandie comme un troph&#233;e, et reprise sans recul par les m&#233;dias audiovisuels, est plus que contestable. Les premi&#232;res comparutions imm&#233;diates des &#171; &#233;meutiers &#187; au tribunal de Bobigny ont fait appara&#238;tre que la majorit&#233; d'entre eux n'ont pas d'ant&#233;c&#233;dents judiciaires et ne peuvent donc &#234;tre &#233;tiquet&#233;s comme &#171; d&#233;linquants &#187;. La plus lourde peine jusqu'alors prononc&#233;e (quatre ans de prison pour un incendiaire d'un grand magasin de tapis) concerne un jeune de vingt ans, int&#233;rimaire, titulaire d'un bac pro de peinture, fils d'ouvrier fran&#231;ais habitant la banlieue d'Arras. La sociologie des jeunes d&#233;f&#233;r&#233;s au Parquet (pr&#232;s de 3000) reste &#224; &#233;tablir, mais les donn&#233;es tir&#233;es des audiences montrent, &#224; l'oppos&#233; des d&#233;clarations du Ministre de l'Int&#233;rieur, qu'il s'agit de jeunes &#171; ordinaires &#187;, appartenant aux milieux populaires : certains sont scolaris&#233;s, d'autres ont des petits boulots (int&#233;rimaires, vendeurs, commis de cuisine) ou peuvent encore &#234;tre scolaris&#233;s. Sans casier judiciaire, ils se sont pr&#233;cipit&#233;s dans le mouvement, attir&#233;s par l'effervescence du moment, port&#233;s par le m&#234;me sentiment de r&#233;volte, sur fond de partage des m&#234;mes conditions sociales d'existence et de conscience d'appartenance &#224; une m&#234;me g&#233;n&#233;ration sacrifi&#233;e. En ce qui concerne les mineurs, le juge Jean-Pierre Rosenczveig constate qu'au tribunal pour enfants de Bobigny, sur 95 mineurs d&#233;f&#233;r&#233;s devant la justice, seuls 17 d'entre eux &#233;taient connus de la justice : &lt;i&gt;&#171; et encore, quelques-uns &#233;taient connus non pas pour des faits de d&#233;linquance, mais parce qu'ils faisaient l'objet d'une mesure d'assistance &#233;ducative pour enfance en danger &#187; &lt;/i&gt;(&lt;i&gt;Le Figaro&lt;/i&gt; du 19/11/05).&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Pour comprendre ces premi&#232;res donn&#233;es statistiques, qui contredisent la th&#232;se commode qui impute les &#233;meutes urbaines &#224; la seule action malfaisante de la &#171; racaille &#187;, rappelons d'abord que la jeunesse des cit&#233;s constitue un univers social diff&#233;renci&#233;, puis nous analyserons les raisons qui peuvent conduire des jeunes &#171; ordinaires &#187; &#224; rejoindre le mouvement lanc&#233; par la fraction la plus potentiellement violente des jeunes de cit&#233;. Contrairement &#224; la repr&#233;sentation qui en est souvent donn&#233;e, le groupe social que constitue la jeunesse des cit&#233;s ne se r&#233;duit pas sa fraction la plus visible dans l'espace public, celle du noyau dur des jeunes ch&#244;meurs (certaines ZUS comptent 40% de ch&#244;meurs parmi les 15-25 ans). Il comprend aussi, d'une part, des jeunes actifs, principalement ouvriers ou employ&#233;s, le plus souvent employ&#233;s comme int&#233;rimaires ou en CDD, et d'autre part le groupe form&#233; par des jeunes encore scolaris&#233;s, o&#249; l'on trouve aussi bien des &#233;l&#232;ves orient&#233;s dans des fili&#232;res qu'ils per&#231;oivent comme de rel&#233;gation scolaire (BEP, voire bac pro, classes de STT) que des lyc&#233;ens d'enseignement g&#233;n&#233;ral et des &#233;tudiant(e)s - inscrits &#224; la fac mais aussi en IUT ou en BTS (tr&#232;s rarement dans des classes pr&#233;paratoires aux grandes &#233;coles). Ajoutons qu'il existe aussi une minorit&#233; de jeunes appartenant aux professions interm&#233;diaires (enseignants, &#233;ducateurs, animateurs, etc.) qui continuent d'habiter chez leurs parents ou qui ont choisi de prendre un appartement dans leur cit&#233; pour continuer &#224; y vivre.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Les coupures peuvent &#234;tre fortes entre ces divers groupes, notamment entre les fractions oppos&#233;es que constituent, d'une part, la cat&#233;gorie des &#233;tudiants bien partis dans leur qu&#234;te de dipl&#244;mes et, d'autre part, celle des jeunes de la cit&#233; qui, &#233;tant ch&#244;meurs ou scolaris&#233;s malgr&#233; eux dans des fili&#232;res de lyc&#233;e professionnel qu'ils n'ont pas choisies, se per&#231;oivent souvent comme sans avenir. Ces derniers, les plus disponibles temporellement, sont principalement ceux qui se r&#233;unissent en bas des tours, &#224; discuter, s'ennuyer (&#171; tenir les murs &#187;), fumer du shit, &#171; d&#233;lirer &#187;, non sans un sens d&#233;velopp&#233; de l'autod&#233;rision. Ces bandes ne sont pas des mondes ferm&#233;s et &#233;tanches : peuvent s'y adjoindre, par moments et selon les circonstances, d'autres jeunes mieux scolaris&#233;s qui peuvent y retrouver le plaisir de l'entre-soi masculin. L'essentiel est de dire que, par-del&#224; les diff&#233;rences statutaires internes, il existe une forme de porosit&#233; entre les diverses fractions de la jeunesse des cit&#233;s. Et c'est cette porosit&#233; qui va faire que, par exemple, un &#171; bac+2 &#187;, poss&#233;dant un BTS et qui a connu une forte discrimination dans sa recherche de stage, peut tr&#232;s bien &#224; un moment donn&#233; se joindre ponctuellement au combat de ses compagnons d'infortune, qui sont souvent des &#171; bacs-5 &#187;. Parce que, &#224; un certain moment, ce qui les rassemble est plus fort que ce qui les s&#233;pare, &#224; savoir cette tr&#232;s forte communaut&#233; d'exp&#233;rience qui soude entre eux les gar&#231;ons ayant grandi ensemble dans la cit&#233; et qui en gardent des liens tr&#232;s puissants (&#171; &#224; la vie, &#224; la mort &#187;). Communaut&#233; d'exp&#233;rience, v&#233;cue souvent dans la bande, marqu&#233;e par le m&#234;me d&#233;nuement mat&#233;riel, les m&#234;mes humiliations sociales li&#233;es &#224; la pauvret&#233; end&#233;mique et &#224; la couleur de la peau (contr&#244;les au faci&#232;s &#224; r&#233;p&#233;tition, police de plus en plus agressive et brutale pour les Noirs et les Arabes qui constituent, on le sait, la grande majorit&#233; des habitants des cit&#233;s de la r&#233;gion parisienne). On ne peut pas, par exemple, comprendre la r&#233;cente et vive prise de position de Lilian Thuram, &#171; milliardaire du foot &#187;, contre les propos de Sarkozy (&#171; Il faut savoir pourquoi les gens deviennent comme &#231;a ! Il n'y a pas d'agressivit&#233; gratuite, je ne crois pas &#224; &#231;a. Il faut chercher derri&#232;re &#187;) si l'on ne sait pas que sa conscience politique s'est forg&#233;e dans sa jeunesse en cit&#233;, au contact des discriminations et du racisme qui &#233;taient le lot quotidien de sa vie d'alors. Ce sont des stigmates qui ne s'effacent pas, quel que soit le niveau de revenu atteint, contrairement &#224; ce que pense le Ministre qui a voulu disqualifier ces propos de l'International de football en ironisant sur son niveau de vie.&lt;br /&gt;
&lt;i&gt;&lt;br /&gt;
&lt;/i&gt;La v&#233;ritable question sociologique que posent ces &#233;meutes est donc la suivante : comment expliquer la participation de ces jeunes de cit&#233; &#171; ordinaires &#187; &#224; ces &#233;v&#233;nements ? Tout semble s'&#234;tre pass&#233; comme si les comportements d'autodestruction, jusque l&#224; r&#233;serv&#233;s &#224; la fraction la plus humili&#233;e du groupe des jeunes de cit&#233;, s'&#233;taient progressivement diffus&#233;s vers les autres fractions qui, jusqu'&#224; r&#233;cemment, avaient esp&#233;r&#233; &#171; s'en sortir &#187; par l'&#233;cole ou, sinon, par leur ardeur au travail. C'est peut-&#234;tre bien cela, la v&#233;ritable nouveaut&#233; de ce mouvement : la d&#233;sesp&#233;rance sociale, autrefois r&#233;serv&#233;e aux membres les plus domin&#233;s du groupe - et qui s'exprimait notamment par l'addiction aux drogues, l'adoption de conduites &#224; risques (vols, conduite de &#171; fous &#187; au volant, etc.) - semble bien avoir gagn&#233; d'autres fractions du groupe des jeunes de cit&#233; - les jeunes ouvriers et les &#171; bacheliers &#187; - qui en &#233;taient jusqu'alors un peu mieux prot&#233;g&#233;es. Parmi ces derniers, beaucoup ont perdu patience et espoir &#224; force de se cogner contre le mur de la discrimination et du racisme et ont peu &#224; peu accumul&#233; un &#233;norme ressentiment. En fait, l'avenir objectif de ces jeunes de cit&#233; s'est dramatiquement obscurci pour tous lors de ces derni&#232;res ann&#233;es. Nul n'ignore que la situation sur le front de l'emploi s'est fortement d&#233;grad&#233;e depuis 2002. On sait peut-&#234;tre moins que cette d&#233;gradation a touch&#233; de plein fouet les jeunes de cit&#233;. Pour le groupe des &#171; bacheliers &#187; (nous d&#233;signons par l&#224; les jeunes titulaires d'un bac ou d'un bac+2 qui peinent &#224; trouver une place sur le march&#233; du travail), la discrimination &#224; l'embauche p&#232;se fortement en exer&#231;ant une grande violence sur ceux qui la subissent, et surtout les petites portes de sortie (contrats aid&#233;s, emplois-jeunes) qui existaient pour les titulaires du bac se sont peu &#224; peu ferm&#233;es. S'il faut insister sur la disparition des emplois-jeunes, c'est parce qu'ils avaient permis &#224; nombre de ces bacheliers de cit&#233; de rebondir, de reprendre confiance en eux apr&#232;s leur &#233;chec dans leurs &#233;tudes sup&#233;rieures, leur donnant un statut, un revenu, des possibilit&#233;s de s'installer et de r&#234;ver &#224; un avenir meilleur. Pour le groupe des jeunes ouvriers, la pr&#233;carit&#233; s'est fortement accrue pour les emplois non qualifi&#233;s (pour arriver &#224; ce petit chef-d'&#339;uvre de d&#233;r&#233;gulation du march&#233; du travail que constituent les contrats &#171; nouvelles embauches &#187;). En r&#233;gion parisienne o&#249; les possibilit&#233;s sur le march&#233; du travail sont plus grandes (usines, b&#226;timent, h&#244;tellerie-restauration, tertiaire non qualifi&#233;), une partie non n&#233;gligeable de gar&#231;ons de cit&#233; travaille dans des emplois d'ex&#233;cution : en usine, &#224; Roissy, dans le tertiaire non qualifi&#233; (tris postaux, centres d'appel, etc.). Or depuis le 11 septembre, Roissy qui &#233;tait un gros employeur de jeunes de cit&#233; semble bien avoir fait le m&#233;nage, craintes de menace terroriste &#224; l'appui. Citro&#235;n Aulnay a r&#233;cemment &#171; licenci&#233; &#187; 600 int&#233;rimaires, Poissy annonce 550 &#171; licenciements &#187; d'int&#233;rimaires en d&#233;cembre 2005. Les petites embellies sur le march&#233; du travail n'ont pas dur&#233;, la grisaille est revenue. La d&#233;gradation a aussi concern&#233; les conditions de travail. Stress, fatigue, &#171; ambiance pourrie &#187;, ce sont les mots qui reviennent le plus souvent pour parler des nouveaux services ou des ateliers en flux tendus. Beaucoup des jeunes de cit&#233;s qui travaillent voient leur situation comme un &#233;chec : ils restent dans des petits boulots, en CDD ou en int&#233;rim. M&#234;me s'ils n'emploient pas ce mot, ils sont &#171; ouvriers &#187; sans qualification et ont de grandes chances de le rester. Ils n'&#233;volueront pas dans la soci&#233;t&#233; et reproduiront le mod&#232;le paternel qu'ils avaient presque toujours voulu &#171; fuir &#187;. Comme le dit l'un d'entre eux lors du reportage r&#233;cemment diffus&#233; par &lt;i&gt;Envoy&#233; Sp&#233;cial&lt;/i&gt; &#171; on est des manuels... comme nos p&#232;res (sourire triste), avec un tout petit quelque chose en plus, c'est tout &#187;. C'est ce sentiment de surplace social qui est &#224; leurs yeux insupportable. Comme un refus visc&#233;ral d'accepter cette condition ouvri&#232;re qui, pour eux, est d&#233;sormais li&#233;e &#224; l'iniquit&#233;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Ajoutons aussi que les exp&#233;riences de travail qui sont les leurs peuvent &#234;tre extr&#234;mement difficiles &#224; vivre. La condition des enfants d'immigr&#233;s est devenue infiniment plus compliqu&#233;e avec la mont&#233;e du terrorisme port&#233; par l'islamisme radical. Dans l'espace public, les contr&#244;les se multiplient, mais dans les ateliers aussi, un &#171; beur &#187; est suspect par essence : soit comme potentiel alli&#233; des entreprises terroristes, soit comme &#171; musulman &#187; oppos&#233; &#224; la loi sur le voile, etc. Ainsi, Karim, 22 ans, raconte comment dans son travail les ouvriers de son secteur ne l'ont jamais appel&#233; par son pr&#233;nom mais par son surnom cens&#233; faire rire tout le monde : &#171; Al Qua&#239;da &#187;. Un &#233;tudiant nantais raconte dans un m&#233;moire qu'un ami, int&#233;rimaire comme lui aux Chantiers de Saint-Nazaire, qui se pr&#233;nomme Farid, s'est fait d'embl&#233;e surnommer par son chef d'&#233;quipe &#171; petit Popaul &#187; (et c'est comme &#231;a qu'il sera appel&#233; lors de ses six mois d'int&#233;rim). On pourrait multiplier le nombre de ces anecdotes qui en disent long sur le co&#251;t que ces jeunes de cit&#233; doivent payer pour leur int&#233;gration professionnelle. Ces exp&#233;riences de travail, ces anecdotes, ne cessent de circuler dans les cit&#233;s : non seulement il y a de la discrimination mais, une fois franchie timidement la porte de l'entreprise, il y a aussi cette sourde hostilit&#233;, et aussi parfois un racisme ouvert, que doivent affronter au travail les jeunes de cit&#233;. Ils n'ont pas l'impression d'&#234;tre bienvenus dans le monde du travail. C'est peut-&#234;tre l&#224; une grande diff&#233;rence avec leurs a&#238;n&#233;s ouvriers (appartenant &#224; la g&#233;n&#233;ration de la marche des beurs) qui entraient dans un monde ouvrier peut-&#234;tre aussi m&#233;fiant voire hostile vis-&#224;-vis des &#171; jeunes Arabes &#187;, mais qui &#233;tait plus structur&#233;, plus syndiqu&#233;. Le monde des ouvriers d'apr&#232;s la &#171; classe ouvri&#232;re &#187; est plus anomique, min&#233; par la pr&#233;carit&#233; mais aussi par les jalousies et les luttes de concurrence exacerb&#233;es par la nouvelle organisation du travail. Cons&#233;quence : se faire sa place au travail pour les jeunes de cit&#233; exige toujours plus d'efforts, d'abn&#233;gation, de retenue... Or ils appartiennent &#224; une g&#233;n&#233;ration sociale, marqu&#233;e par la vie en cit&#233;, qui ne veut pas jouer les &#171; rabaiss&#233;s &#187;, qui ne veut pas reproduire les logiques d'humiliation v&#233;cues par leurs parents.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Les exp&#233;riences sociales v&#233;cues par les gar&#231;ons de cit&#233; - au travail, dans l'espace public, dans les rapports avec la police (point essentiel que nous ne d&#233;veloppons pas ici) - se diffusent par les conversations, sont transmises dans le groupe des jeunes et aussi dans les familles. Pas &#233;tonnant dans ce contexte que les filles de cit&#233;, bien qu'elles subissent des formes quotidiennes, parfois violentes, de domination masculine de la part des gar&#231;ons (l'une d'entre elle d&#233;clare non sans humour &#224; un journaliste de &lt;i&gt;Politis :&lt;/i&gt; &#171; nous, dans la cit&#233;, c'est le couvre-feu permanent &#187;), n'en ont pas moins exprim&#233; leur solidarit&#233; muette avec les gar&#231;ons lors des &#233;meutes : elles aussi vivent la cit&#233; au quotidien, voient la d&#233;gradation de leurs conditions mat&#233;rielles d'existence et savent d'exp&#233;rience que le racisme est sexu&#233; ; qu'il touche beaucoup plus les gar&#231;ons que les filles. M&#234;me si elles sont souvent conduites &#224; condamner cette violence gratuite, contre les &#233;coles notamment, elles ne peuvent pas s'emp&#234;cher de comprendre la d&#233;sesp&#233;rance de leurs fr&#232;res. Pas &#233;tonnant non plus si les parents immigr&#233;s (p&#232;re comme m&#232;re) peuvent aussi manifester une grande ambivalence face &#224; la r&#233;volte de leurs enfants. On a souvent observ&#233; qu'&#224; la condamnation la plus ferme de la violence (parce que &#171; ce n'est pas une solution &#187;) succ&#232;de, presque dans le m&#234;me mouvement, l'&#233;vocation timide de &#171; circonstances att&#233;nuantes &#187; &#224; leurs conduites qui ont pour noms : ch&#244;mage, racisme, discrimination. Pas &#233;tonnant enfin si les cadets des familles immigr&#233;es, qui voient tous les jours la situation dans laquelle se trouvent leurs a&#238;n&#233;s - &#224; 25-30 ans, ils habitent encore chez leurs parents et naviguent de CDD en CDD sans espoir de travail stable -, sont tent&#233;s de se radicaliser de plus en plus t&#244;t. Ce groupe des mineurs habitant en cit&#233;, qui est d&#233;crit comme &#233;tant de plus en plus &#171; dur &#187;, n'est pas n&#233; par g&#233;n&#233;ration spontan&#233;e mais constitue, au contraire, une g&#233;n&#233;ration sociale qui a grandi dans la crise et dans la pr&#233;carit&#233;, qui a bien souvent assist&#233; au &#171; d&#233;sastre &#187; dans leurs familles : disqualification sociale des p&#232;res, divorce ou s&#233;paration des parents, ch&#244;mage r&#233;current des fr&#232;res a&#238;n&#233;s, impossibilit&#233; pour beaucoup d'entre eux de &#171; faire leur vie &#187;, prison ou internement psychiatrique, suicide, etc.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Pour comprendre les &#233;meutes urbaines, il faut avoir pu mesurer et sentir &#224; quel point est d&#233;cisive l'exp&#233;rience v&#233;cue, de plus en plus t&#244;t, de la d&#233;sesp&#233;rance sociale. On s'aper&#231;oit donc que la r&#233;alit&#233; sociale que vivent les jeunes de cit&#233; est fort &#233;loign&#233;e de la sociologie de bazar dont nous gratifie, chaque jour, notre Ministre de l'int&#233;rieur. La fuite en avant du gouvernement dans la logique r&#233;pressive (couvre-feu de trois mois) illustre une profonde m&#233;connaissance des structures mentales des populations qui habitent en banlieue. Abdemalek Sayad, sociologue, grand connaisseur de l'immigration alg&#233;rienne en France, &#233;crivait dans un de ses textes de &lt;i&gt;La Mis&#232;re du monde &lt;/i&gt;que &#171; le monde de l'immigration et l'exp&#233;rience de ce monde sont sans doute ferm&#233;s &#224; la plupart de ceux qui en parlent &#187;. Ce qui inqui&#232;te dans la r&#233;action de nos gouvernants, c'est leur grande difficult&#233;, d'une part, &#224; mesurer la fragilit&#233; sociale des habitants de cit&#233;, ce monde de souffrance qui s'enracine dans une histoire (comme le montre de mani&#232;re exemplaire l'histoire de la famille de Fouad, ce jeune de 19 ans violemment frapp&#233; par des policiers devant les cam&#233;ras de France 2, retrac&#233;e dans &lt;i&gt;Le Monde&lt;/i&gt; du 16 novembre) et, d'autre part, &#224; percevoir le potentiel d'&#233;nergie et de ressources que rec&#232;le cette jeunesse des cit&#233;s. Encore faut-il pouvoir un temps suspendre ses pr&#233;jug&#233;s de classe et de caste et consid&#233;rer la commune humanit&#233; qui habite &#171; au-del&#224; de nos p&#233;riphs &#187;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;div align=center&gt;Lire et t&#233;l&#233;charger le texte de St&#233;phane Beaud et Michel Pialoux au format PDF (163Ko).&lt;/div&gt;
&lt;dl class='spip_document_20 spip_documents spip_documents_center'&gt;
&lt;dt&gt;&lt;a href=&quot;http://www.liens-socio.org/IMG/pdf/dossiers_liens_socio_02_beaud_pialoux.pdf&quot; title='PDF - 162.5 ko' type=&quot;application/pdf&quot;&gt;&lt;img src='http://www.liens-socio.org/prive/vignettes/pdf.png' width='52' height='52' alt='PDF - 162.5 ko' /&gt;&lt;/a&gt;&lt;/dt&gt;
&lt;/dl&gt;&lt;/div&gt;
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		<title>Pourquoi lire Pareto aujourd'hui ?</title>
		<link>http://www.liens-socio.org/Pourquoi-lire-Pareto-aujourd-hui</link>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Pierre Merckl&#233;</dc:creator>
		
		<category domain="http://www.liens-socio.org/Idees">Id&#233;es</category>
		

		<dc:subject>Sociologie</dc:subject>
		<dc:subject>Etudiants</dc:subject>
		<dc:subject>Secondaire</dc:subject>
		<dc:subject>El&#232;ves</dc:subject>

		<description>&lt;img class=&quot;spip_logos&quot; alt=&quot;&quot; align=&quot;left&quot; src=&quot;http://www.liens-socio.org/IMG/arton281.gif?1246824290&quot; width=&quot;80&quot; height=&quot;114&quot; /&gt;&lt;strong&gt;Les r&#233;ponses de Giovanni Busino, Alban Bouvier et Jean-Claude Passeron, &#224; l'occasion de la mise en ligne de l'&#233;dition num&#233;rique du &lt;em&gt;Trait&#233; de sociologie g&#233;n&#233;rale&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;br /&gt;Le fameux site canadien Les Classiques des sciences sociales propose &#224; ses visiteurs, depuis quelques semaines, une version num&#233;ris&#233;e du texte int&#233;gral du Trait&#233; de sociologie g&#233;n&#233;rale de Vilfredo Pareto, paru en 1916 et traduit en fran&#231;ais l'ann&#233;e suivante. C'est Marcelle Bergeron, professeure d'anglais &#224; la retraite et contributrice b&#233;n&#233;vole des Classiques des sciences sociales, qui a r&#233;alis&#233;e cette &#233;dition num&#233;rique des 1818 pages de la premi&#232;re &#233;dition en fran&#231;ais du Trait&#233; de sociologie g&#233;n&#233;rale, (...)
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 <content:encoded>&lt;img class='spip_logos' alt=&quot;&quot; align=&quot;right&quot; src=&quot;http://www.liens-socio.org/local/cache-vignettes/L80xH114/arton281-f1809.gif&quot; width='80' height='114' style='height:114px;width:80px;' /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Le fameux site canadien &lt;i&gt;Les Classiques des sciences sociales&lt;/i&gt; propose &#224; ses visiteurs, depuis quelques semaines, une version num&#233;ris&#233;e du texte int&#233;gral du &lt;i&gt;Trait&#233; de sociologie g&#233;n&#233;rale&lt;/i&gt; de Vilfredo Pareto, paru en 1916 et traduit en fran&#231;ais l'ann&#233;e suivante.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;C'est Marcelle Bergeron, professeure d'anglais &#224; la retraite et contributrice b&#233;n&#233;vole des &lt;i&gt;Classiques des sciences &lt;/i&gt;sociales, qui a r&#233;alis&#233;e cette &#233;dition num&#233;rique des 1818 pages de la premi&#232;re &#233;dition en fran&#231;ais du &lt;i&gt;Trait&#233; de sociologie g&#233;n&#233;rale&lt;/i&gt;, publi&#233;e en 1917 par la Librairie Droz.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Cette &#233;dition num&#233;rique est d&#233;sormais &#224; la disposition de tous, aux formats Word, RTF (Rich Text Format) et PDF, sur le site des &lt;i&gt;Classiques des sciences sociales&lt;/i&gt;, &#224; l'adresse suivante :&lt;/p&gt; &lt;div align=center&gt;&lt;a href=&quot;http://www.uqac.uquebec.ca/zone30/Classiques_des_sciences_sociales/classiques/
pareto_wilfredo/traite_socio_generale/traite_socio_gen.html&quot; class='spip_out' rel='external'&gt;http://www.uqac.uquebec.ca/zone30/Classiques_des_sciences_sociales/classiques/&lt;br /&gt;pareto_wilfredo/traite_socio_generale/traite_socio_gen.html&lt;/a&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Cette colossale entreprise a n&#233;cessit&#233; &#224; Marcelle Bergeron et Jean-Marie Tremblay, le fondateur des &lt;i&gt;Classiques&lt;/i&gt;, l'&#233;quivalent de plus de 5 mois de travail &#224; temps complet !&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Pour saluer &#224; sa mani&#232;re cette remarquable entreprise, qui permet &#224; tous de d&#233;couvrir ou red&#233;couvrir cette &#339;uvre majeure, &lt;strong&gt; &lt;i&gt;liens socio&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt; a demand&#233; &#224; trois grands connaisseurs du sociologue italien d'expliquer pourquoi, &#224; leur sens, cette &#339;uvre &#233;tait un &#171; classique &#187; : Giovanni Busino, Alban Bouvier et Jean-Claude Passeron ont tr&#232;s aimablement accept&#233; d'expliquer, en d&#233;veloppant des arguments parfois tr&#232;s diff&#233;rents (mais dont la confrontation se r&#233;v&#232;le passionnante) pourquoi il pouvait &#234;tre utile, voire indispensable, de la relire aujourd'hui. Ce sont ces trois textes que nous vous offrons aujourd'hui, pour saluer et accompagner l'irrempla&#231;able contribution des &lt;i&gt;Classiques des sciences sociales&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt; &lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.liens-socio.org/Lire-Pareto-aujourd-hui&quot; class='spip_in'&gt;&lt;strong&gt;Giovanni Busino&lt;/strong&gt;&lt;br /&gt;Lire Pareto aujourd'hui&lt;/a&gt;&lt;/h3&gt;
&lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.liens-socio.org/Le-Traite-de-sociologie-generale&quot; class='spip_in'&gt;&lt;strong&gt;Alban Bouvier&lt;/strong&gt;&lt;br /&gt;Le &lt;i&gt;Trait&#233; de sociologie g&#233;n&#233;rale&lt;/i&gt; aujourd'hui&lt;/a&gt;&lt;/h3&gt;
&lt;h3 class=&quot;spip&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://www.liens-socio.org/Pareto-l-economie-dans-la&quot; class='spip_in'&gt;&lt;strong&gt;Jean-Claude Passeron&lt;/strong&gt;&lt;br /&gt;Pareto : l'&#233;conomie dans la sociologie&lt;/a&gt;&lt;/h3&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;T&#233;l&#233;charger les textes de Giovanni Busino, Alban Bouvier et Jean-Claude Passeron&lt;/p&gt; &lt;dl class='spip_document_8 spip_documents spip_documents_center'&gt;
&lt;dt&gt;&lt;a href=&quot;http://www.liens-socio.org/IMG/pdf/dossiers_liens_socio_01_pareto.pdf&quot; title='PDF - 1 Mo' type=&quot;application/pdf&quot;&gt;&lt;img src='http://www.liens-socio.org/prive/vignettes/pdf.png' width='52' height='52' alt='PDF - 1 Mo' /&gt;&lt;/a&gt;&lt;/dt&gt;
&lt;/dl&gt;&lt;/div&gt;
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		<title>Lire Pareto aujourd'hui</title>
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		<dc:date>2004-10-23T20:07:48Z</dc:date>
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		<dc:creator>Pierre Merckl&#233;</dc:creator>
		
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		<description>&lt;strong&gt;par Giovanni Busino&lt;/strong&gt;&lt;br /&gt;Parmi les classiques de la sociologie la place de Vilfredo Pareto est toujours contest&#233;e et a soulev&#233; depuis un si&#232;cle nombre de r&#233;serves importantes. En France par exemple, Raymond Aron a &#233;crit que Pareto ne jouirait jamais, sur cette terre, d'une reconnaissance unanime et pacifique ; Raymond Boudon est convaincu que le purgatoire de la sociologie par&#233;tienne risque de se prolonger encore un peu ; et il ne manque pas d'auteurs qui, comme Henri Mendras, consid&#232;rent que le savant italo-suisse ne peut (...)
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 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Parmi les classiques de la sociologie la place de Vilfredo Pareto est toujours contest&#233;e et a soulev&#233; depuis un si&#232;cle nombre de r&#233;serves importantes. En France par exemple, Raymond Aron a &#233;crit que Pareto ne jouirait jamais, sur cette terre, d'une reconnaissance unanime et pacifique ; Raymond Boudon est convaincu que le purgatoire de la sociologie par&#233;tienne risque de se prolonger encore un peu ; et il ne manque pas d'auteurs qui, comme Henri Mendras, consid&#232;rent que le savant italo-suisse ne peut pas &#234;tre rang&#233; parmi nos p&#232;res fondateurs car son oeuvre n'apporte gu&#232;re d'aide intellectuelle ou d'instrument m&#233;thodologique aux chercheurs contemporains. On peut aussi s'&#233;tonner, avec Jean-Claude Passeron, que le tarissement des passions id&#233;ologiques du XIX&#176; si&#232;cle n'ait pas ramen&#233; plus vite l'attention des sociologues sur la th&#233;orie sociologique la plus originale, parmi celles qui s'attachent &#224; unifier l'ensemble des sciences sociales.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;En v&#233;rit&#233;, les raisons de cet &#233;tat de fait sont singuli&#232;res. Les crit&#232;res employ&#233;s pour qualifier un sociologue de &#171; classique &#187; pourraient, en effet, s'il n'y avait d'autres anguilles sous roche, s'appliquer sans probl&#232;me &#224; Pareto. Ses analyses de la soci&#233;t&#233; europ&#233;enne de 1870 &#224; 1923 sont utilis&#233;es avec profit par les historiens de diff&#233;rents pays ; les innombrables lectures de ses travaux ont donn&#233; naissance &#224; une montagne d'ex&#233;g&#232;se - dont la conflictualit&#233; m&#234;me souligne sa place privil&#233;gi&#233;e au c&#339;ur des d&#233;bats scientifiques et id&#233;ologiques du d&#233;but du XX&#176; si&#232;cle ; elles sont aussi au principe de re-formulations th&#233;oriques importantes chez des auteurs notables, en particulier dans le domaine de la sociologie politique ou &#224; propos du lien qu'il &#233;tablissait entre sociologie et &#233;conomie ; enfin ses concepts et ses sch&#232;mes d'analyse sont aujourd'hui utilis&#233;s par des chercheurs de terrain, parfois &#233;loign&#233;s de ses options &#233;pist&#233;mologiques de base : &lt;i&gt;Middletown III Research&lt;/i&gt; par exemple, &#224; laquelle Theodore Caplow a activement particip&#233; comme les innombrables enqu&#234;tes sur les &#233;lites dont John Scott a trac&#233; l'historique dans trois gros volumes parus en 1990, en fournissent quelques aper&#231;us probants. Pourquoi alors cet &#233;trange, pour ne pas dire bizarre destin&#233;e ? Le caract&#232;re abrupt de Pareto, son go&#251;t de la pol&#233;mique, parfois de la provocation, ne suffisent pas &#224; expliquer sa marginalit&#233; dans la cit&#233; savante, cela d'autant moins que cette r&#233;serve de la post&#233;rit&#233; concerne presque exclusivement Pareto sociologue, l'&#233;conomiste ayant au contraire pris rang par le &lt;i&gt;Manuel&lt;/i&gt; &lt;i&gt;d'&#233;conomie politique&lt;/i&gt;, comme par le &lt;i&gt;Cours&lt;/i&gt; &lt;i&gt;d'&#233;conomie politique&lt;/i&gt; parmi les fondateurs de la th&#233;orie n&#233;o-classique de l'&#233;quilibre.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Les r&#233;ponses donn&#233;es jusqu'ici &#224; la question pos&#233;e par la r&#233;ception cacophonique de l'&#339;uvre de Pareto me paraissent anecdotiques et parfois franchement contradictoires. Pareto n'est pas le seul sociologue &lt;i&gt;outsider&lt;/i&gt; &#224; d&#233;battre - en affichant une neutralit&#233; &#233;thique, o&#249; perce sans doute une certaine sympathie pour la recherche &#171; r&#233;aliste &#187; de l'efficacit&#233; politique ; mais moins que chez Machiavel &#224; qui nul ne dispute la lucidit&#233; scientifique dont ce &#171; cynisme &#187; politique est le prix - de la force et de la violence, de la ruse ou du mensonge ; ni non plus le seul &#224; inscrire ses th&#232;ses dans des livres monstrueux, herm&#233;tiques, m&#233;langeant les genres scientifiques, nourris de surcro&#238;t de ses lectures minutieuses de toutes les rubriques de presse ; comme il n'&#233;tait pas le seul, en cette fin du XIX&#176; si&#232;cle &#224; narguer le conformisme des bien-pensants, ou m&#234;me &#224; braver les r&#232;gles et les conventions de la communaut&#233; scientifique &#224; laquelle il revendiquait d'appartenir, mais en voltigeant d'une discipline &#224; l'autre et en gardant un attachement litt&#233;raire &#224; la culture classique de l'Antiquit&#233;. Au tournant de l'avant-dernier si&#232;cle, il n'a pas, non plus, &#233;t&#233; le seul savant &#224; laisser percer quelques faiblesses pour les r&#233;gimes politiques autoritaires, bref &#224; afficher son cynisme d'analyste politique et son pessimisme de philosophe de la nature humaine.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;En revanche, il est assur&#233;ment le seul, dans l'histoire de la discipline, &#224; rejeter, &#224; la fois et sans m&#233;nagement, le patrimoine commun des valeurs chr&#233;tiennes, le positivisme qui d&#233;bouchait sur une morale humaniste du progr&#232;s, comme l'application de l'utilitarisme &#224; l'explication de toutes les action sociales. Il est encore le seul &#224; r&#233;cuser le r&#234;ve philosophique d'une &#171; objectivit&#233; &#187; intrins&#232;que de la science, ou le mythe d'une &#171; rationalit&#233; &#187; inh&#233;rente au cours du monde historico-social, en somme, &#224; se camper ostentatoirement &#224; l'oppos&#233; des options th&#233;oriques fondatrices de la sociologie. Il joint &#224; une conceptualisation &#233;sot&#233;rique formul&#233;e dans un langage volontairement sibyllin (ainsi pour le terme d' &#171; oph&#233;limit&#233; &#187; pr&#233;f&#233;r&#233; &#224; celui trop &#233;quivoque, selon lui, d' &#171; utilit&#233; &#187;) des choix inattendus d'objets ou d'hypoth&#232;ses (sur la d&#233;cadence d'un pouvoir ou la circulation des &#233;lites par exemple), qui le d&#233;marquent avec &#233;clat de la lettre et de l'esprit des paradigmes d&#233;j&#224; classiques, tel que celui de l'efficacit&#233; universelle du principe de rationalit&#233;, &#224; laquelle il oppose la force des sentiments collectifs, l'irrationalit&#233; des conflits historiques les plus lourds de cons&#233;quences durables et les effets persuasifs de l'usage d&#233;lirant ou enfantin de la logique (5&#232;me classe des r&#233;sidus).&lt;/p&gt; &lt;p&gt;L'&#233;cart entre les conceptualisations sociologiques de Pareto etcelles des principales tendances de la th&#233;orie sociale au XX&#176; si&#232;cle &#233;tait, sans nul doute, consid&#233;rable . Mais sa doctrine accueillait aussi des hybridations complexes. On a dit Pareto proche de l'&#233;cole politologique italienne qui formulait, avec Mosca, la c&#233;l&#232;bre &#171; Loi d'airain des oligarchies &#187;. Certes. Mais les &#233;crits et la correspondance montrent aussi le militant &#171; lib&#233;ral &#187; attach&#233; &#224; toutes les formes de la libert&#233; d'expression, soucieux de transparence dans la vie publique, en qu&#234;te d'une organisation &#233;conomico-sociale d&#233;centralis&#233;e, loin des dogmes politiques, socialistes ou capitalistes : ainsi, entre la nationalisation et la privatisation d'entreprises &#224; vocation nationale, telles les compagnies des chemins de fer, Pareto consid&#233;rait que la solution la plus efficace serait leur transformation en coop&#233;ratives confi&#233;es aux soins des cheminots, c'est-&#224;-dire aux travailleurs eux-m&#234;mes. L'extr&#234;me complexit&#233; et la mobilit&#233; incessante des actions humaines poussait le lib&#233;ral Pareto, souvent insolent avec les doctrines sociales qui lui semblaient d&#233;magogiques, &#224; prendre lui-m&#234;me une position inattendue vis-&#224;-vis de ses propres opinions politiques, parfois aussi critique que vis-&#224;-vis de celles de ses adversaires, en particulier &#224; propos de la d&#233;mocratie. Ainsi pouvait-il consid&#233;rer la d&#233;mocratie comme un bien social - autrement doit comme le moindre mal politique possible - et pour cela inviter continuellement les citoyens &#224; la raison et &#224; la &#171; prudence &#187;, tout en rappelant qu'il n'y a pas de soci&#233;t&#233; sans une capacit&#233; virtuelle &#224; user de la force, c'est-&#224;-dire sans la d&#233;termination de l'utiliser lorsqu'il est indispensable de le faire : ceux qui professaient un pacifisme inconditionnel, pour des raisons religieuses ou morales, lui paraissent pr&#234;ts &#224; devenir des esclaves.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Exemple plus central de sa position atypique. Alors m&#234;me que le socle &#233;pist&#233;mologique de sa sociologie &#233;tait positiviste par sa conception du raisonnement scientifique comme rapport entre une pure et simple observation des r&#233;p&#233;titions de faits et une formulation par induction des g&#233;n&#233;ralit&#233;s qui les subsument - ce qui revient &#224; une affirmation, presque scientiste, de l'inutilit&#233; de toute th&#233;orie pr&#233;alable dans une science logico-exp&#233;rimentale, &#233;pist&#233;mologie qu'il d&#233;taillait longuement dans les &#171; Pr&#233;liminaires &#187; m&#233;thodologique au Trait&#233; de sociologie g&#233;n&#233;rale - Pareto parle du &#171; positivisme &#187; historique, celui des penseurs et sociologues de son &#233;poque qui en tiraient une morale optimiste du progr&#232;s , comme d'une croyance m&#233;taphysique, d'un dogmatisme indiff&#233;rent &#224; l'observation pratiqu&#233;e sans id&#233;e pr&#233;con&#231;ue, d'un m&#233;lange artificiel d'int&#233;r&#234;ts cognitifs et d'utilit&#233;s sociales, d'&#234;tre et de devoir-&#234;tre, de th&#233;orie et de pratique, de science et de r&#233;formisme social. Comte, Spencer, Durkheim, et bien d'autres, sont qualifi&#233;s de fid&#232;les de la &#171; religion humanitaire &#187; ; leur pr&#233;tention &#224; pratiquer une science sociale ouvrant sur des r&#233;formes tax&#233;e d'incongruit&#233; intellectuellement fallacieuse et socialement dangereuse.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Dans ces conditions, les difficult&#233;s que j'ai rencontr&#233;es pour entreprendre, il y a quelques quarante ans, et, bon an mal an mener &#224; terme le rassemblement et l'&#233;dition de l'essentiel de la production scientifique et litt&#233;raire de Pareto n'ont rien pour &#233;tonner dans un monde intellectuel qui, &#224; l'&#233;chelle internationale, &#233;tait travers&#233; &#224; propos de Pareto par des d&#233;nonciations et des affiliations &#233;galement violentes ou sectaires. Entr&#233; tardivement dans le microcosme par&#233;tien, je fus imm&#233;diatement impressionn&#233; par ce qui s'y passait. Il existait alors, au plan international, une v&#233;ritable secte par&#233;tienne, avec ses rites et ses liturgies, avec ses cardinaux gardiens sourcilleux de l'orthodoxie, avec son service d'assistance, et m&#234;me sa banque (le &#171; Pareto Fund &#187; de New York), tr&#232;s peu pr&#233;occup&#233;e par ce qu'il se passait ailleurs dans le monde. J'ai alors pu observer les activit&#233;s des par&#233;tologues, tout en restant un agnostique, ni adepte ni compagnon de voyage. Etudier Pareto &#233;tait pour moi un moyen d'&#233;tudier l'histoire des sciences sociales, en Suisse et en Europe, de red&#233;couvrir des filons de la vie intellectuelle et &#233;thico-politique n&#233;glig&#233;s dans la p&#233;ninsule italienne et dans les pays francophones. Mais la plus grande part de la litt&#233;rature consacr&#233;e &#224; Pareto me laissait perplexe. Les &#233;crits des par&#233;tologues &#233;taient presque toujours hagiographiques et a-critiques, insensibles au renouvellement des implications sociales de la sociologie et de l'&#233;conomie comme aux probl&#233;matiques scientifiques contemporaines. Ceux des non-affili&#233;s, qui n'avaient pas lu, ou mal lu Pareto, se pr&#233;valaient d'une ou de quelques th&#232;ses par&#233;tiennes d&#233;-contextualis&#233;es pour consolider une autre foi, d&#233;fendre une autre perspective id&#233;ologique, et toujours pour vanter ou pour discr&#233;diter, dans un esprit partisan, une th&#233;orie ou une doctrine. Dans les deux cas, il me semblait que la critique des textes, tant interne qu'externe, n'&#233;tait gu&#232;re respect&#233;e.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Ce qui me frappa d'abord, en effet, c'est que la lecture des textes garantie par des &#233;ditions correctes, conditions g&#233;n&#233;ralement assur&#233;es pour la plupart des p&#232;res fondateurs des sciences sociales, se r&#233;v&#233;lait presque impossible pour Pareto. Une grande partie des textes de cet auteur &#233;tait introuvable, et ceux qui se trouvaient disponibles &#233;taient souvent expurg&#233;s ou adult&#233;r&#233;s. La premi&#232;re op&#233;ration n&#233;cessaire ressortait de l'historiographie des textes et d'une critique philologique. Je crois avoir &#224; l'&#233;poque, mais peut-&#234;tre avec trop d'irrespect &#224; l'&#233;gard des travaux accomplis par mes pr&#233;d&#233;cesseurs, exprim&#233; toutes mes r&#233;serves dans un travail qui pr&#233;sentait une revue critique des travaux consacr&#233;s &#224; Pareto, et plus particuli&#232;rement des &#233;tudes parues entre 1960 et 1965, et qui figure aujourd'hui dans le volume &lt;i&gt;Gli studi su Vilfredo Pareto oggi : Dall'agiografia alla critica, 1923-1973&lt;/i&gt; (Roma, Bulzoni, 1974). D'o&#249; d&#233;clenchement d'une vive pol&#233;mique o&#249; les par&#233;tiens m'accus&#232;rent de d&#233;loyaut&#233;, de &#171; sauvagerie &#187; m&#234;me, tandis que d'autres, en Italie - mais aussi ailleurs puisque les &#233;chos de ce d&#233;bat s'&#233;tendirent jusqu'aux colonnes d'un quotidien nippon &#224; grand tirage - accus&#232;rent l'entreprise de r&#233;&#233;dition de monopoliser en faveur d'une institution helv&#233;tique les droits d'auteur sur les &#339;uvres par&#233;tiennes.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Les autres difficult&#233;s furent &#233;videmment financi&#232;res, institutionnelles et universitaires &#233;tant donn&#233; les exigences d'une r&#233;collection aussi vaste, bien qu'il ne se soit agi, en somme, que d'une &#233;dition que j'appelais &#171; pr&#233;paratoire &#187; . Elles expliquent que l'on n'ait pu respecter l'ordre chronologique ou que certains articles aient &#233;t&#233; publi&#233;s plusieurs fois, en des versions diff&#233;rentes. En tout cas le programme que nous nous &#233;tions fix&#233; est d&#233;sormais en voie d'ach&#232;vement. En gros, tous les &#233;crits de Pareto r&#233;dig&#233;s en fran&#231;ais, en anglais, en allemand et en espagnol se retrouvent dans les volumes &#233;dit&#233;s par Droz, o&#249; seules les &#233;tudes r&#233;dig&#233;es directement en italien figurent en cette langue dans notre &#233;dition. Mais d'ores et d&#233;j&#224; on peut affirmer que quatre-vingts ans apr&#232;s sa mort, &#171; tout Pareto &#187; a &#233;t&#233; r&#233;uni et republi&#233; : les &#339;uvres principales, les &#233;crits mineurs, une partie importante de sa correspondance scientifique et personnelle. Il faut ajouter qu'&#224; la fin de 1996 Christie's a mis en vente les 20 volumes (environ 10.000 pages manuscrites) dans lesquels Pareto transcrivait toutes ses lettres, de 1874 &#224; 1923 (&#224; une interruption pr&#232;s) : comme nous nous avons l&#224;, pour la premi&#232;re fois dans l'histoire des sciences sociales, la totalit&#233; de la correspondance d'un sociologue, il est certain que cette documentation offrira, lorsque elle sera &#233;dit&#233;, une image enfin compl&#232;te de la vie et des &#339;uvres de Vilfredo Pareto. Tout cela nous permet de formuler aujourd'hui un jugement plus serein sur cet auteur &#171; maudit &#187; de la tradition sociologique.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;En France, ces derni&#232;res d&#233;cennies, les &#233;tudes ou les relectures de Raymond Aron, de Julien Freund, de Raymond Boudon, de Bernard Valade, d'Alban Bouvier, de Jean-Claude Passeron ou de Marc Barbut sont l&#224; pour nous prouver que quelque chose a chang&#233; dans la r&#233;ception de la sociologie de Pareto, depuis les temps de C&#233;lestin Bougl&#233;, Maurice Halbwachs et Georges Gurvitch, o&#249; le m&#233;pris et l'indiff&#233;rence &#233;taient seuls de mise. Nul doute que les &#171; Oeuvres compl&#232;tes &#187; n'aient offert un instrument de travail &#224; ceux qui voulaient prendre la mesure de la pens&#233;e de Pareto en la situant &#171; dans le cadre du d&#233;veloppement de la sociologie et de sa constitution en discipline rigoureuse &#187; ainsi que le r&#233;sumait Julien Freund. Elles ont peut-&#234;tre aussi jou&#233; un r&#244;le dans le &lt;i&gt;revival&lt;/i&gt; par&#233;tien qui semble prendre quelque ampleur et dont la bibliographie internationale des sciences sociales marque la diffusion .&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Ce retour de Pareto dans l'actualit&#233; est sans doute fort diff&#233;rent du &lt;i&gt;revival&lt;/i&gt; w&#233;b&#233;rien observable lui aussi en France dans la m&#234;me p&#233;riode. Il consiste moins dans une impossible reprise du programme par&#233;tien, que dans une remise en discussion de tous les aspects th&#233;oriques, historiques et m&#233;thodologiques de sa pens&#233;e. Pareto a largement profit&#233; du retour actuel aux &#171; classiques &#187; et &#224; la tradition sociologique apr&#232;s les exc&#232;s d'un empirisme sans perspectives et d'un n&#233;o-positivisme sans travaux de terrain. D'auteur lu et discut&#233; il y a quarante ans par des chercheurs qui m&#234;me grands restaient isol&#233;s - et comment ne pas rappeler ici la m&#233;moire de Georges-Henri Bousquet, de Jules Monnerot, de Raymond Aron, de Julien Freund, ou ne pas saluer la vitalit&#233; gaillarde de Maurice Allais ? - Pareto est devenu, d&#232;s les ann&#233;es 80, et d'abord gr&#226;ce &#224; l'&#233;conomiste Edmond Malinvaud un &lt;i&gt;social scientist&lt;/i&gt; lu, discut&#233;, critiqu&#233; mais r&#233;-utilis&#233; comme tel sur une sc&#232;ne d&#233;sormais mondiale. Une nouvelle image de la sociologie de Pareto s'est ainsi affirm&#233;e de plus en plus clairement. Aux pan&#233;gyriques et aux charges outranci&#232;res ont succ&#233;d&#233; les &#233;tudes minutieuses, &#233;rudites, certes attentives aux d&#233;ficiences de forme ou de fond, mais soucieuses surtout de d&#233;gager les traits saillants d'une construction th&#233;orique toujours porteuse d'id&#233;es, d'hypoth&#232;ses, de proc&#233;d&#233;s utilisables par toutes les sciences sociales. Quant aux pistes d'analyse politique qui se d&#233;gagent du Trait&#233; on voit mieux, avec le recul historique que procure depuis peu l'histoire du march&#233; mondial comme la reconfiguration des crises internationales - sous une forme impr&#233;vue apr&#232;s le gel des alliances durant le long conflit bipolaris&#233; entre l'Est et l'Ouest - que le bouleversement des &#233;quilibres g&#233;opolitiques et des strat&#233;gies guerri&#232;res, tend &#224; redonner tout son sens &#224; l'analyse par&#233;tienne des sentiments et de leurs d&#233;rivations, des int&#233;r&#234;ts et de leurs masques qui sont mis en jeu dans les luttes entre groupes et nations, au d&#233;triment des analyses &#233;volutionnistes et lin&#233;aires qu'avait favoris&#233;s chez ses sociologues ou historiens le demi si&#232;cle &#233;coul&#233; de guerres id&#233;ologiques.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Il suffit de consulter quelques grands Congr&#232;s ou Colloques de ces derni&#232;res ann&#233;es, pour voir surgir la multiplicit&#233; des questions que posent aujourd'hui toutes les sciences sociales au corpus par&#233;tien comme la pertinence de celles que l'on peut poser &#224; nos soci&#233;t&#233;s &#224; partir des concepts et des analyses qu'il nous a propos&#233;es ; de m&#234;me qu'on peut y constater le caract&#232;re de plus en plus international des participations de sp&#233;cialistes. Le congr&#232;s, organis&#233; par l'Universit&#233; de Pise en mai 1996 - Actes dans la revue &lt;i&gt;History of Economic Ideas&lt;/i&gt;, 1997 - essayait, par exemple, de tracer une s&#233;paration radicale entre Pareto &#233;conomiste et Pareto sociologue : le premier auteur d'un paradigme rationaliste, le second s'enfermant dans les paradoxes et les ambigu&#239;t&#233;s. Quatre ans auparavant, en novembre 1992, l'Universit&#233; de Trente avait consacr&#233; un colloque &#224; l'&#233;tude des choix rationnels et des sentiments dans les &#339;uvres du sociologue de Lausanne. Publi&#233;s en 1994, les travaux de ce colloque prenaient au contraire la th&#233;orie sociologique des &#233;motions, de leur dynamique et de leur forme construite par Pareto, comme exemple de la. &#171; mutuelle d&#233;pendance &#187; des rapports entre la raison et les &#233;motions dans les d&#233;terminants d'une action sociale ; s'y trouvait aussi pos&#233;e, de mani&#232;re critique, la question de la diff&#233;rence de traitement que Pareto r&#233;servait aux analogies m&#233;canistes et organicistes en privil&#233;giant les premi&#232;res.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Le Colloque d'octobre 1997 &#224; la Sorbonne a illustr&#233; la longue liste des &#233;tudes sociologiques, historiques m&#233;thodologiques ou linguistiques qui pouvaient &#234;tre entreprises, gr&#226;ce &#224; l'originalit&#233; des th&#232;ses par&#233;tiennes, sur la rationalit&#233; et les logiques naturelles ou scientifiques, sur les rapports entre nature et culture, sur la formation et la transmission des id&#233;es, des croyances et sur les proc&#233;dures rh&#233;toriques ou formelles de persuasion qui les rendent possibles, plausibles, recevables et acceptables. Comme on le voit dans ce colloque, les &#233;tudes de la derni&#232;re d&#233;cennie sur Pareto portent d'abord la marque des travaux de Raymond Boudon du fait m&#234;me qu'ils ont &#233;t&#233; diffus&#233;s et interpr&#233;t&#233;s diff&#233;remment ici et l&#224;. Les &#233;tudes en langue fran&#231;aise s'inspirent ou radicalisent une des trois interpr&#233;tations boudoniennes : celle des ann&#233;es avant 1986, rationaliste et intellectualiste ; une deuxi&#232;me qui met en avant le recours aux motivations irrationnelles et &#233;motives ; puis une troisi&#232;me qui entend distinguer chez Pareto une sociologie &#233;sot&#233;rique d'une autre, exot&#233;rique : th&#232;se reprise en Italie par exemple par Giovanni Barbieri, qui l'a port&#233;e &#224; ses cons&#233;quences extr&#234;mes. Leur succession, qui correspond &#224; l'&#233;volution des th&#232;ses &#233;pist&#233;mologiques de Boudon lui-m&#234;me, nous propose &#224; travers un d&#233;placement complexe des niveaux d'analyse, parfois un rien sophistiqu&#233;, une interpr&#233;tation de la sociologie de Pareto, qui reste fonci&#232;rement rationaliste et intellectualiste. Un article r&#233;cent d'Alban Bouvier sur le paradigme Mill-Pareto me conforte dans cette conviction.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;&#192; la fin novembre de la m&#234;me ann&#233;e 1997, d'autres chercheurs fran&#231;ais, suisses et italiens confrontaient aussi leurs travaux, sous les auspices de l'Universit&#233; de Turin et de la Fondation Luigi Einaudi - publi&#233;s en 2000 sous le titre Economia, sociologia e politica nell'opera di Vilfredo Pareto (Olschki, Firenze). L&#224; aussi la diversit&#233; des angles d'attaque r&#233;v&#233;lait la multiplicit&#233; des facettes scientifiques qu'offre &#224; la r&#233;flexion actuelle l'ensemble des chantiers ouverts par Pareto en sciences sociales. &#192; d&#233;faut de les passer en revue, retenons au moins des &#233;claircissements inattendus sur les influences subies et exerc&#233;es ; l'examen de th&#233;ories par&#233;tiennes laiss&#233;es inachev&#233;es, par exemple la th&#233;orie mon&#233;taire, celle de la corruption ou celle du r&#244;le de l'&#201;tat dans la vie &#233;conomique. Le congr&#232;s de Turin a, en outre, fait une large part &#224; la sociologie politique de Pareto et &#224; sa philosophie libertaire, sujets davantage travaill&#233;s dans les d&#233;partements de science politique des Etats-Unis et d'Angleterre qu'en Europe. Cependant la majeure partie des contributions ont port&#233; sur des th&#232;mes jusqu'ici surtout explor&#233;s en France comme le r&#244;le des m&#233;taphores et des analogies dans le raisonnement sociologique, ainsi que ceux de la m&#233;thode historique, des math&#233;matiques et de la formalisation dans les diff&#233;rentes sociales qu'a pratiqu&#233;es Pareto. D'o&#249; a ressurgi au centre du d&#233;bat la &lt;i&gt;vetustissima ac vexativa quaestio&lt;/i&gt; du rapport entre choix rationnels et normes sociales, c'est-&#224;-dire la question des rapports entre &#233;conomie et sociologie, entre elles et avec l'histoire, o&#249; je me contenterai de citer - peut-&#234;tre parce que je me suis toujours senti (au moins) aussi proche de Max Weber que de Pareto le rapprochement qu'a pr&#233;sent&#233; dans ce colloque Jean- Claude Passeron, &#224; partir de certaines de ses th&#232;ses ant&#233;rieures : &#171; Pareto et Weber, &#233;crit-il, ont un commun d'avoir refus&#233; &#224; la fois le rien et le tout. Ils n'ont voulu ni cong&#233;dier le principe de rationalit&#233; comme principe organisateur de l'enqu&#234;te sociologique sur les configurations et les d&#233;roulements historiques, ni transformer cet op&#233;rateur m&#233;thodologiquement privil&#233;gi&#233; du questionnement des actions sociales en principe d'enfermement th&#233;orique &#187;.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;On est loin aujourd'hui du temps des pol&#233;miques entre gardiens ombrageux de l'orthodoxie par&#233;tienne et sociologues, humanistes ou marxistes, qui voulaient bannir Pareto de la cit&#233; scientifique : si ces derniers affrontaient &#224; tout bout de champ leurs concepts irr&#233;conciliables, il interrompaient volontiers le combat pour vouer le sociologue de C&#233;ligny &#224; l'Enfer des biblioth&#232;ques sociologiques. Si l'on peut emprunter aux &lt;i&gt;Souvenirs&lt;/i&gt; d'Alexis de Tocqueville sa d&#233;finition des grandes th&#233;ories pour parler d'un tournant de l'histoire des th&#233;ories &#224; la fin du XX&#176; si&#232;cle, disons avec lui que, &#224; partir des ann&#233;es 80, &#171; Les &#8220;syst&#232;mes absolus&#8221; qui font d&#233;pendre tous les &#233;v&#233;nements de l'histoire de grandes causes premi&#232;res se liant les unes aux autres par une cha&#238;ne fatale, et qui suppriment, pour ainsi dire, les hommes de l'histoire du genre humain &#187;, ces &#171; sublimes th&#233;ories &#187; ces grands paradigmes qui avaient nom marxisme, structuralisme, fonctionnalisme et quelques autres syst&#232;mes en -ismes, ont c&#233;d&#233; la place &#224; des cadres de recherche pluralis&#233;s, r&#233;visables et diff&#233;remment mobilisables selon les enqu&#234;tes, particularis&#233;s selon les terrains et les types d'action sociale, dans lesquels on comprend mieux les faisceaux de d&#233;terminations interd&#233;pendantes qui orientent les vis&#233;es et les rationalisations des acteurs historiques en fonction des contextes locaux de leurs actes.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Devenue possible aujourd'hui, une lecture sereine, distante, critique des &#233;crits de Pareto nous montre qu'il est bien un classique de la sociologie, l'un de ses p&#232;res fondateurs. Le &#171; rationalisme de m&#233;thode &#187; propre &#224; la sociologie (comme le nommait Weber pour le distinguer du rationalisme de doctrine) - la m&#233;thode que Pareto appelait &#171; logico-exp&#233;rimentale &#187; - est plus que jamais inscrite, en d&#233;pit de la diversit&#233; croissante des th&#233;ories sociologiques, au c&#339;ur de la recherche contemporaine.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Giovanni Busino&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;&lt;img src=&quot;http://www.liens-socio.org/squelettes-dist/puce.gif&quot; width=&quot;8&quot; height=&quot;11&quot; class=&quot;puce&quot; alt=&quot;-&quot; /&gt; Giovanni Busino est professeur honoraire &#224; l'Universit&#233; de Lausanne. Il est l'&#233;diteur des &lt;i&gt;&#338;uvres compl&#232;tes&lt;/i&gt; de Vilfredo Pareto aux Editions Droz. Il est notamment l'auteur de : &lt;i&gt;Sociologies des sciences et des techniques&lt;/i&gt; (Paris, Presses Universitaires de France, Que sais-je ?, 1998) ; &lt;i&gt;Paroles re&#231;ues : du bon usage des sciences sociales&lt;/i&gt; (avec G&#233;rald Berthoud, Gen&#232;ve, Droz, 2000) ; &lt;i&gt;La sociologie durkheimienne, tradition et actualit&#233; : &#224; Philippe Besnard, in memoriam&lt;/i&gt; (textes et &#233;tudes r&#233;unis par Massimo Borlandi et Giovanni Busino, Gen&#232;ve, Paris, Droz, 2004).]].&lt;/p&gt; &lt;p&gt;A lire aussi :
&lt;br /&gt;&lt;img src=&quot;http://www.liens-socio.org/squelettes-dist/puce.gif&quot; width=&quot;8&quot; height=&quot;11&quot; class=&quot;puce&quot; alt=&quot;-&quot; /&gt; &lt;a href=&quot;http://www.liens-socio.org/Le-Traite-de-sociologie-generale&quot; class='spip_in'&gt;&lt;strong&gt;Alban Bouvier&lt;/strong&gt; : Le &lt;i&gt;Trait&#233; de sociologie g&#233;n&#233;rale&lt;/i&gt; aujourd'hui&lt;/a&gt;
&lt;br /&gt;&lt;img src=&quot;http://www.liens-socio.org/squelettes-dist/puce.gif&quot; width=&quot;8&quot; height=&quot;11&quot; class=&quot;puce&quot; alt=&quot;-&quot; /&gt; &lt;a href=&quot;http://www.liens-socio.org/Pareto-l-economie-dans-la&quot; class='spip_in'&gt;&lt;strong&gt;Jean-Claude Passeron&lt;/strong&gt; : Pareto, l'&#233;conomie dans la sociologie&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
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		<title>Le Trait&#233; de sociologie g&#233;n&#233;rale de Pareto aujourd'hui</title>
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		<dc:creator>Pierre Merckl&#233;</dc:creator>
		
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		<description>&lt;strong&gt;par Alban Bouvier&lt;/strong&gt;&lt;br /&gt;Il y a au moins deux raisons essentielles tr&#232;s fortes de lire Pareto aujourd'hui - sp&#233;cialement le Trait&#233; de sociologie g&#233;n&#233;rale - l'une g&#233;n&#233;rale, l'autre plus particuli&#232;re. Il s'agit, dans les deux cas, de redresser quelque peu la compr&#233;hension que l'on a habituellement de la th&#233;orie sociologique contemporaine et de sugg&#233;rer des voies nouvelles directement greff&#233;es sur cette derni&#232;re. 1/ La premi&#232;re raison de lire le Trait&#233; est que Pareto a &#233;t&#233; victime d'une tr&#232;s &#233;trange occultation par la r&#233;f&#233;rence (...)
		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Il y a au moins deux raisons essentielles tr&#232;s fortes de lire Pareto aujourd'hui - sp&#233;cialement le &lt;i&gt;Trait&#233; de sociologie g&#233;n&#233;rale&lt;/i&gt; - l'une g&#233;n&#233;rale, l'autre plus particuli&#232;re. Il s'agit, dans les deux cas, de redresser quelque peu la compr&#233;hension que l'on a habituellement de la th&#233;orie sociologique contemporaine et de sugg&#233;rer des voies nouvelles directement greff&#233;es sur cette derni&#232;re.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;1/ La premi&#232;re raison de lire le &lt;i&gt;Trait&#233;&lt;/i&gt; est que Pareto a &#233;t&#233; victime d'une tr&#232;s &#233;trange occultation par la r&#233;f&#233;rence insistante &#224; Weber de la part des individualistes m&#233;thodologiques qui soit se r&#233;clament de la Th&#233;orie du Choix Rationnel (Coleman) soit voient au moins en cette derni&#232;re le noyau des sciences sociales (Elster, Boudon). La question des rapports entre &#233;conomie et sociologie, au c&#339;ur des d&#233;bats sur la port&#233;e de la TCR, est pourtant, pour ainsi dire, &lt;i&gt;la&lt;/i&gt; question par&#233;tienne par excellence alors que Weber s'int&#233;resse fonci&#232;rement &#224; une toute autre question, celle de la dimension &#233;thique de l'&#233;conomie et du substrat religieux de cette dimension &#233;thique elle-m&#234;me. Le &lt;i&gt;Trait&#233;&lt;/i&gt; se pose fondamentalement la question de la mani&#232;re dont il faudrait compl&#233;ter l'&#233;conomie (sous la forme de la th&#233;orie de l'&#233;quilibre g&#233;n&#233;ral de Walras-Pareto) pour rendre compte de ce qui &#233;chappe &#224; la port&#233;e de celle-ci. Pareto est h&#233;sitant dans la d&#233;nomination de ce champ et il appelle &#171; sociologie &#187; tant&#244;t cette discipline compl&#233;mentaire de l'&#233;conomie et tant&#244;t la science sociale g&#233;n&#233;rale qui les engloberait toutes les deux. Mais cela importe assez peu. On dit souvent, en effet, que pour Pareto l'objet de l'&#233;conomie serait constitu&#233; par les actions dites &#171; logiques &#187;, i.e. des actions caract&#233;ris&#233;es par une utilisation des moyens adapt&#233;s &#224; la fin recherch&#233;e, de sorte que, sauf accident ext&#233;rieur, la fin vis&#233;e serait atteinte. Toutes les autres actions, &#171; non logiques &#187;, seraient l'objet de ces recherches compl&#233;mentaires, que l'on donne &#224; celles-ci ou non un nom sp&#233;cifique. Or, selon Pareto, l'un des quatre types d'actions non logiques qu'il conviendrait de distinguer se trouve exemplifi&#233; de fa&#231;on particuli&#232;rement typique par le comportement d'entrepreneurs qui baissent leur prix de vente sans concertation, chacun de leur c&#244;t&#233;, en esp&#233;rant ainsi attirer plus de clients et plus que compenser leur perte mais qui, le faisant tous en m&#234;me temps, n'augmentent en rien leur client&#232;le personnelle et sont donc finalement perdants. C'est ce qu'on appelle un effet non voulu (et non pr&#233;vu) pervers &lt;i&gt;par composition&lt;/i&gt; d'actions individuelles, au sens o&#249; cet effet requiert pour exister la convergence d'actions individuelles. La sociologie, au sens usuel (non sp&#233;cifiquement par&#233;tien) du terme, regorge, bien entendu, d'effets non intentionnels, mais Weber n'avait rep&#233;r&#233; lui-m&#234;me que des effets pervers individuels &lt;i&gt;additionn&#233;s&lt;/i&gt; : le protestant devient capitaliste sans l'avoir voulu ni pr&#233;vu mais le capitalisme comme ph&#233;nom&#232;ne social n'est que l'addition pure et simple d'une multitude de ces comportements individuels anim&#233;s en eux-m&#234;mes (et non du fait de leur interaction avec d'autres comportements) d'une logique &#171; perverse &#187;. L'individualisme m&#233;thodologique depuis au moins Menger jusqu'&#224; Schelling, Olson et Boudon en passant par Hayek, Von Mises et Merton fait de l'analyse des effets pervers de type par&#233;tien (et &lt;i&gt;non&lt;/i&gt; w&#233;b&#233;rien) l'objet par excellence des sciences sociales. La fin des actions n'a toutefois nul besoin d'&#234;tre de type proprement &#233;conomique ni non plus de viser le &lt;i&gt;self-interest&lt;/i&gt; au sens ordinaire (et mat&#233;riel) du terme, ce qui est souvent le cas dans les recherches pr&#233;c&#233;dentes, par exemple chez Olson ou dans les sciences politiques inspir&#233;es de ce mod&#232;le. Il peut s'agir de &lt;i&gt;toute&lt;/i&gt; fin, Pareto &#233;tant le premier &#224; envisager clairement l'&#233;ventail de toutes les &#171; pr&#233;f&#233;rences &#187; des individus.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Le reste de la th&#233;orie de l'action de Pareto, objet toujours de cette &#171; sociologie &#187; expos&#233;e dans le &lt;i&gt;Trait&#233;&lt;/i&gt;, est d'examiner quels sont les autres types d'actions qui &#233;chappent &#224; la ma&#238;trise des individus et aboutissent &#224; un r&#233;sultat contraire &#224; la fin recherch&#233;e sans relever pour autant de ces effets de composition. La th&#233;orie de l'action de Pareto int&#232;gre donc aussi les cas &#171; w&#233;b&#233;riens &#187;. Et elle se r&#233;v&#232;le beaucoup plus syst&#233;matiquement organis&#233;e que celle de Weber autour de la question cruciale de la relation entre intention et r&#233;alisation des intentions et notamment de l'analyse des diff&#233;rents types de causes &#224; la source de l'&#233;chec de cette relation. Pareto s'int&#233;resse tout sp&#233;cialement, parmi ces actions &#171; non logiques &#187;, aux actions qui &#233;chouent du fait de raisonnements logiquement faux ou de croyances fausses quant &#224; la nature des moyens &#224; mettre en &#339;uvre. Cette pr&#233;occupation centrale de Pareto introduit &#224; ce que je consid&#232;re comme la deuxi&#232;me raison essentielle, plus particuli&#232;re, de lire aujourd'hui Pareto. Pareto ouvre ici vers les analyses qui consid&#232;rent l'acteur dot&#233; de ce qu'on pourrait appeler approximativement une &#171; information imparfaite &#187; et d'une rationalit&#233; limit&#233;e. Pareto ouvre a fortiori vers le domaine de ce que l'on appelle aujourd'hui la rationalit&#233; cognitive et il le fait de mani&#232;re originale mais assez chaotique et d&#233;sordonn&#233;e. Une des originalit&#233;s de Pareto est, en effet, de d&#233;border en fait largement le cadre de ce que l'on entend habituellement par information imparfaite pour y int&#233;grer les croyances, y compris mythiques, et donc ouvrir vers une int&#233;gration de l'anthropologie elle-m&#234;me &#224; une science sociale unifi&#233;e, bien au-del&#224; des versions classiques de la TCR, de l'autre de lier cette conception de la rationalit&#233; cognitive &#224; une th&#233;orie de l'argumentation qui ouvre vers une conception beaucoup moins solipsiste de la rationalit&#233; que celle qui domine &#233;galement la TCR. Cette fois, c'est Pareto qui a comme contribu&#233; &#224; occulter l'aspect &#171; cognitiviste &#187; de sa pens&#233;e par les nombreux passages o&#249; il met en exergue de fa&#231;on presque obsessionnelle le r&#244;le des affects, en l'occurrence individuels (i.e. pas m&#234;me collectifs comme chez Durkheim), dans les croyances et les actions. Mais on n'a gu&#232;re pris garde au contenu des nombreuses analyses d'exemples que Pareto propose &#224; cette occasion ni non plus &#224; quelques r&#233;f&#233;rences d&#233;cisives mais rapides qu'il fait &#224; Stuart Mill. On r&#233;p&#232;te souvent en effet, depuis Halbwachs, que Pareto multiplie &#224; l'exc&#232;s et sans ob&#233;ir &#224; aucune r&#232;gle les exemples illustratifs, au lieu de chercher &#224; tester de fa&#231;on m&#233;thodique ses hypoth&#232;ses essentielles ; le lecteur se lasse effectivement bien vite de consid&#233;rer des exemples apparemment tr&#232;s inutilement r&#233;p&#233;titifs. Pourtant, une lecture attentive montre que Pareto ne multiplie les exemples que parce qu'il t&#226;tonne &#224; analyser les ph&#233;nom&#232;nes sous divers aspects et qu'il &#233;choue &#224; forger un mod&#232;le g&#233;n&#233;ral &#224; partir des micro-mod&#232;les tr&#232;s vari&#233;s qu'il esquisse. Or ces analyses d'exemples sont bien loin d'illustrer le seul mod&#232;le affectiviste. Elles sont souvent plus pr&#232;s du fond de la pens&#233;e de Mill, que Pareto fustige parfois avec s&#233;v&#233;rit&#233; mais auquel il rend aussi un hommage appuy&#233; en confessant qu'il voudrait r&#233;aliser le versant sociologique de ce que Mill a accompli sur le versant logique et psychologique dans ses analyses des sophismes et autres erreurs de raisonnement. Il n'y a pas &#224; tirer beaucoup Pareto pour s'apercevoir que Pareto est ainsi beaucoup plus intellectualiste qu'il y para&#238;t, voire &#171; cognitiviste &#187;. Mais Pareto, il est vrai, comme Mill et plus encore que Mill (en tout cas beaucoup plus en d&#233;tail), cherche &#224; associer cognition et &#233;motion. On peut penser, du coup, que c'est probablement le marxisme initial de Jon Elster qui a laiss&#233; celui-ci passer compl&#232;tement &#224; c&#244;t&#233; de Pareto, qui anticipe pourtant l'entreprise de &#171; subversion &#187; &#233;motiviste elst&#233;rienne de la TCR de fa&#231;on si &#233;tonnante. Comment ne pas penser alors aussi, en passant, &#224; ces marxistes analytiques proches d'Elster, comme Roemer, qui ont cherch&#233; une th&#233;orie de l'exploitation plus g&#233;n&#233;rale que celle de Marx, en reprenant eux-m&#234;mes sans s'en apercevoir le projet par&#233;tien de forger une th&#233;orie (plut&#244;t tr&#232;s provocatrice) de la spoliation &#171; r&#233;ciproque &#187; des pauvres et des riches ? La d&#233;marche de Jean-Claude Passeron, parti lui aussi d'un marxisme militant assez dur et fortement teint&#233; de durkheimisme mais red&#233;couvrant depuis quelques temps Pareto, est d'autant plus saisissante.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Ce Pareto intellectualiste / cognitiviste / &#233;motiviste est le Pareto qu'il faut, &#224; mon sens, relire en priorit&#233;. C'est lui qui, ind&#233;pendamment m&#234;me de la TCR, sugg&#232;re des analyses des croyances tout &#224; fait en prise avec les recherches de psychologie cognitive contemporaine, de Nisbett et Ross - qui ont eux-m&#234;mes fait red&#233;couvrir Mill - jusqu'&#224; Damasio.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Raymond Boudon est peut-&#234;tre, en fait, le seul des individualistes m&#233;thodologiques partisans de consid&#233;rer la TCR comme le noyau des sciences sociales (au c&#339;ur d'une th&#233;orie plus g&#233;n&#233;rale) &#224; avoir saisi intuitivement l'importance cruciale de Pareto, sans toutefois, &#224; mon sens, aller jusqu'au bout de ses intuitions. Dans &lt;i&gt;La logique du social&lt;/i&gt;, Pareto est cit&#233; autant que Marx et Tocqueville, &#224; peine moins que Durkheim et plus que Weber, et les analyses propos&#233;es dans le &lt;i&gt;Dictionnaire Critique de la Sociologie,&lt;/i&gt; r&#233;dig&#233; en collaboration avec F. Bourricaud, sont magistrales de perspicacit&#233; quant aux virtualit&#233;s de la pens&#233;e par&#233;tienne (voir l'index th&#233;matique g&#233;n&#233;ral &#224; &#171; Pareto &#187;). Curieusement Boudon marque ensuite un retrait progressif, particuli&#232;rement sensible dans &#171; L'actualit&#233; de la distinction par&#233;tienne entre &#8220;actions logiques&#8221; et &#8220;actions non logiques&#8221; &#187; (in A. Bouvier (dir.), &lt;i&gt;Pareto aujourd'hui&lt;/i&gt;, Paris, P.U.F, 1999). Pourtant &lt;i&gt;L'Art de se persuader&lt;/i&gt; lui-m&#234;me aurait pu &#234;tre mis plus que de fa&#231;on rh&#233;torique sous le patronage de Pareto. Si Boudon lui pr&#233;f&#232;re Simmel, on peut dire qu'il s'agit d'un Simmel consid&#233;rablement transform&#233; et pour ainsi dire relu &#224; travers le prisme par&#233;tien (ou, peut-&#234;tre, un Pareto redress&#233; par le rationalisme de Simmel).&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Il faut rendre &#224; Giovanni Busino un hommage tout sp&#233;cial non seulement pour nous avoir offert depuis longtemps les &#339;uvres compl&#232;tes de Pareto en fran&#231;ais et en italien (oeuvres annot&#233;es dans la version italienne) mais aussi constamment comment&#233; l'&#339;uvre (voir tout sp&#233;cialement le tr&#232;s vif &#171; Lire Pareto aujourd'hui ? &#187; dans A. Bouvier, &lt;i&gt;op. cit&lt;/i&gt;, ouvrage collectif qui contient en outre une grande vari&#233;t&#233; d'&#233;tudes sur les divers aspects de la pens&#233;e de Pareto aujourd'hui significatifs, bien au-del&#224; de ceux sur lesquels j'ai ici insist&#233;). On ne saurait conclure sans rappeler l'historicisation de la pens&#233;e de Pareto auquel s'est livr&#233; Bernard Valade, particuli&#232;rement bienvenue s'agissant d'un auteur comme Pareto qui - m&#234;lant constamment aux analyses scientifiques et aux exemplifications historiques &#233;rudites, des prises de positions pol&#233;miques parfois choquantes sur l'actualit&#233; sociale et politique imm&#233;diate de son temps, notamment dans le &lt;i&gt;Trait&#233;&lt;/i&gt; - serait, sans cette insertion minutieuse dans un contexte, beaucoup plus difficile &#224; comprendre dans tous ses exc&#232;s.&lt;/p&gt; &lt;p&gt;Alban Bouvier&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;&lt;img src=&quot;http://www.liens-socio.org/squelettes-dist/puce.gif&quot; width=&quot;8&quot; height=&quot;11&quot; class=&quot;puce&quot; alt=&quot;-&quot; /&gt; Alban Bouvier est professeur de sociologie &#224; l'Universit&#233; de Provence. Ses travaux s'inscrivent dans le domaine de la philosophie des sciences sociales et de la th&#233;orie sociologique (essentiellement sur les d&#233;veloppements critiques de la th&#233;orie du choix rationnel et les rapports entre sociologie et &#233;conomie), et il s'int&#233;resse &#233;galement &#224; la sociologie cognitive et sociologie de la connaissance (savante ou ordinaire, scientifique ou religieuse) et &#224; l'&#233;tude de la dimension argumentative de la vie sociale (notamment dans ses aspects politiques). Il est notamment l'auteur de &lt;i&gt;L'argumentation philosophique. Etude de sociologie cognitive&lt;/i&gt; (Paris, Presses Universitaires de France, 1995), de &lt;i&gt;Philosophie des sciences sociales. Un point de vue argumentativiste en sciences sociales&lt;/i&gt; (Paris, Presses Universitaires de France, 1999) et de &lt;i&gt;Pareto aujourd'hui&lt;/i&gt; (ouvrage collectif sous sa direction, Paris, Presses universitaires de France, 1999).&lt;/p&gt; &lt;p&gt;A lire aussi :
&lt;br /&gt;&lt;img src=&quot;http://www.liens-socio.org/squelettes-dist/puce.gif&quot; width=&quot;8&quot; height=&quot;11&quot; class=&quot;puce&quot; alt=&quot;-&quot; /&gt; &lt;a href=&quot;http://www.liens-socio.org/Lire-Pareto-aujourd-hui&quot; class='spip_in'&gt;&lt;strong&gt;Giovanni Busino&lt;/strong&gt;&lt;br /&gt;Lire Pareto aujourd'hui&lt;/a&gt;
&lt;br /&gt;&lt;img src=&quot;http://www.liens-socio.org/squelettes-dist/puce.gif&quot; width=&quot;8&quot; height=&quot;11&quot; class=&quot;puce&quot; alt=&quot;-&quot; /&gt; &lt;a href=&quot;http://www.liens-socio.org/Pareto-l-economie-dans-la&quot; class='spip_in'&gt;&lt;strong&gt;Jean-Claude Passeron&lt;/strong&gt; : Pareto, l'&#233;conomie dans la sociologie&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
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