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L’ordre scolaire négocié. Parents, élèves, professeurs dans les contextes difficiles

Un ouvrage de Pierre Périer (Presses Universitaires de Rennes, Coll "Le sens social", 2011)

publié le dimanche 20 février 2011

Domaine : Sciences de l’éducation , Sociologie

Sujets : Education , Stratification sociale

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Par Benoît Ladouceur [1]

A l’heure où la suppression de la carte scolaire produit des effets de clivages sociaux entre les établissements éducatifs publics, il semble d’autant plus important de prendre en compte la spécificité de l’enseignement auprès d’enfants des classes populaires. C’est ce que propose de faire Pierre Périer dans un ouvrage reprenant une partie de ses anciens travaux dans le cadre d’une habilitation à diriger des recherches. Cependant sa démarche ne consiste pas à dresser un tableau exhaustif des relations entre ces deux mondes. L’angle d’approche est restreint aux interactions professeurs-élèves, celles-ci étant comme le précise l’auteur, liées à un contexte chaque fois renouvelé. Il n’est donc pas question de monter en généralité mais bien de comprendre au plus près les tenants et aboutissants de ces relations. Bien que l’approche de l’auteur soit contextualiste, il n’en reste pas moins que l’usage des notions de stratifications standards est indispensable et pertinente. Ainsi il précise que le contexte structurel dans lequel évoluent les différents acteurs de l’école modèle les interactions plus fines qui y prennent place. Il est à noter que les enquêtes qui alimentent cet ouvrage sont relativement récentes, s’échelonnant du milieu à la fin des années 2000.

Fort du constat du déclin de l’institution de Dubet [2] comme instance prescriptive des comportements sociaux, l’auteur mobilise le concept désormais populaire « d’ordre négocié » développé par Anselm Strauss [3].

Dans le premier chapitre, l’auteur revient sur la complexe définition du populaire. Il reprend les travaux importants sur la question montrant notamment l’évolution des modes de reproduction de ces catégories. La place de l’école dans ce mécanisme s’en trouvant donc modifiée. Les effets de territorialisation ont un impact sur le contexte de scolarisation des élèves de milieu populaire, notamment parmi les franges les plus basses qui sont les plus attachées à un espace précis. Cette analyse spatialement située est ensuite développée au deuxième chapitre.

Les chapitres 3 et 4 sont très intéressants et instructifs sur les relations et les stratégies des parents et enfants de milieu populaire face à l’institution scolaire. Car si les comportements au sein des classes sont moins efficacement normés par l’institution, leurs effets sur les trajectoires sociales sont toujours et même davantage prescriptifs. Dubet l’a également montré [4]. L’élève autonome, individualisé est davantage considéré comme acteur et donc responsable de ses échecs. Dès lors les stratégies de « préservation de la face » mises en exergue par Goffman sont de plus en plus nécessaires pour contrebalancer le jugement scolaire et ce d’autant plus que ce jugement est mauvais. Ce jugement ne s’arrête pas cependant à l’élève sujet comme le précise l’auteur : « toute appréciation scolaire projette, dans son ombre portée, un jugement sur les qualités éducatives des parents ». La conséquence de cela est bien souvent une dissimulation, une absence des parents qui veulent ainsi « se faire oublier » par l’institution scolaire. Cela se comprend d’autant mieux que le jugement scolaire leur rappelle leur statut social dominé.

Une autre implication se lit dans l’importance de la composante relationnelle élève-enseignant dans les établissements au recrutement populaire. Au niveau des élèves il s’agit plus précisément d’user de tactiques et de ruses pour coordonner deux sphères aux logiques opposées. La sphère scolaire, en réussissant un minimum les examens de manière à passer dans la classe supérieure, à laquelle s’affronte la sphère des pairs qui tend à délégitimer les bons élèves. Ce constat est encore plus fort dans les milieux populaires qui peuvent connaître un désenchantement au regard des espérances placées dans la réussite scolaire des enfants. Comme le dit bien Pierre Périer au chapitre 6, « pour certains élèves, la violence symbolique de l’institution ne fait que s’ajouter au sentiment de relégation qu’ils subissent déjà dans leur vie quotidienne et familiale ». Dans ce chapitre trois types de processus de réaction à l’échec scolaire sont mis en évidence : la relégation, la résignation, et le fatalisme exprimé par les élèves.

La violence symbolique et les échecs récurrents conduisent bien souvent les élèves à s’auto-déprécier. Cependant, dans les milieux populaires, notamment chez les garçons, la résistance et le refus d’abdiquer face au jugement scolaire sont tout aussi importants. La préservation de la face est en jeu, notamment pour les élèves confrontés à de véritables difficultés d’apprentissage. Une autre façon de se protéger du diagnostic scolaire est alors de se réorienter dans des filières qui les valoriseront davantage (CAP, cursus professionnalisants), ce qui permet d’enrayer leur carrière de mauvais élève. Cette étape vient souvent après une rupture de la scolarité, créant pour les élèves un besoin de redonner du sens à leur parcours personnel.

La quatrième partie de l’ouvrage intitulée « Enseigner : l’épreuve des débuts (et après) » est celle qui est la plus intéressante car articulée aux travaux de l’auteur lui-même. L’auteur part du constat que « des différenciations croissantes se font jour dans l’expérience des enseignants, plus éloignée des modèles historiques de la professionnalité enseignante ». Dès lors, le début de carrière semble idéal pour saisir les nouveaux facteurs participant à la « construction de l’activité et de l’identité professionnelle » enseignante. L’objectif de l’auteur, conformément au constat énoncé plus haut, est donc bien de restituer de manière fine, les réactions des enseignants à des contextes similaires. Ainsi, il remarque chez les jeunes enseignants que « l’héritage professionnel » se développe, « participant d’une homogénéisation croissante du corps enseignant ».

La distance sociale et culturelle existante entre les enseignants et leurs élèves est donc importante, d’autant que les enseignants débutants sont nommés dans des établissements périphériques au recrutement défavorisé. L’ouvrage permet de saisir ce gap en proposant des extraits d’entretiens réalisés avec des enseignants débutants. Telle cette professeure stagiaire nommée dans sa ville natale mais dans un quartier quelle ne connaît pas : « J’ai été très déçue quand j’ai eu mon affectation, paniquée complètement, moi je ne connaissais que le centre-ville ». L’entrée dans le métier bouleverse la vision fantasmée que pouvait se faire les enseignants, avec néanmoins des variations suivant leur parcours et leur rapport à la discipline enseignée. Cela est d’autant plus vrai, et c’est tout le propos de l’auteur, que les interactions professeurs-élèves sont de moins en moins inscrites dans un ordre préétabli par l’institution. Ainsi, l’ordre scolaire, au sens propre et figuré, n’est-il pas hérité et respecté de fait, mais doit faire l’objet d’un consensus lui-même issu d’une négociation habile de la part de parties en présences. Ce dilemme est au cœur de l’évolution du métier d’enseignant. Il met les enseignants devant des choix éthiques et identitaires complexes, dont les réponses ne sont pas écrites d’avance, ni transposables d’un individu à l’autre. Au passage cela pose la question de la formation des enseignants, aujourd’hui démantelée, mais dont la demande reste forte.

Néanmoins, les parcours sociaux, scolaires et professionnels sont marqués par une grande divergence. Les caractéristiques sociales, de même que le genre, nous semblent indépassables pour comprendre la posture, le positionnement, et les interactions professeurs-élèves. C’est pourquoi nous aurions aimé que l’auteur en tienne plus compte dans son ouvrage. Il a fait le choix de s’intéresser aux débutants, mais justement le début de carrière n’est pas comparable entre un agrégé décrochant un lycée de centre ville et un vacataire nommé à la dernière minute dans un collège de banlieue populaire. On aurait souhaité alors que l’auteur insiste plus en apportant à son travail des illustrations que peuvent fournir un travail empirique réalisé auprès des familles populaires.

NOTES

[1Professeur de sciences économiques et sociales

[2Dubet F., Le déclin de l’institution, Paris, Le Seuil, 2002.

[3Strauss A., La trame de la négociation, Paris, L’harmattan, 1992.

[4Dubet F., L’École des chances : qu’est-ce qu’une école juste ?, Seuil, 2004

Note de la rédaction

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