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La prostitution dans les rues de Casablanca

Un ouvrage de Sara Carmen Benito (Editions Toubkal, 2008, 102 p., 48 DH)

publié le vendredi 6 février 2009

Domaine : Sociologie

Sujets : Ville , Sexualité , Travail

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Par Frédéric Abécassis [1]

La photographie de couverture, prise par Noria Lopez Torres en 2006 l’exprime mieux que les mots : ce petit ouvrage est un cri de douleur et de protestation. Douleur de ces travailleuses du sexe aux « conditions de travail indignes » caractérisées par « des prix très bas, des demandes abusives, des hôtels et des maisons de passe insalubres, une difficulté à exiger des préservatifs, et souvent des agressions physiques » (p. 98). Douleur aussi de « l’exclusion symbolique extrême, de la souffrance des femmes qui travaillent dans le domaine de la prostitution, victimes maltraitées visibles, considérées comme des PUTES ; des femmes insultées » (p. 10).

Cette douleur physique et psychologique perçue à travers la parole des actrices dans les enquêtes et les entretiens ne procède pas d’un misérabilisme de complaisance. Elle se veut surtout une protestation contre « l’hypocrisie » d’une société patriarcale où les pratiques sont en tel décalage avec les normes que celles-ci apparaissent comme « un mensonge collectif », supposant la complicité de chacun. La stigmatisation de la prostitution et des prostituées y fait figure d’alibi, servant à couvrir des transgressions et des « pratiques déviantes » qui ne peuvent se vivre qu’en cachette. Elle contribue à empêcher une quelconque remise en cause de normes que tout le monde feint d’admettre.

Au-delà des conditions de vie des prostituées, c’est en effet pour l’auteure la place des femmes dans la société marocaine et sur le marché du travail qui est en jeu. Le fait de considérer les prostituées comme des travailleuses du sexe inscrit délibérément l’ouvrage dans une sociologie du travail à dimension militante, non dans une sociologie de l’exclusion. De la même manière que l’ouvrage de Christelle Taraud [2] (malheureusement ignoré de l’auteure de l’enquête) invitait à comprendre les mécanismes de la domination coloniale par le biais de la domination masculine, l’ouvrage de Sara Carmona Benito renvoie à une situation socio-économique plus globale : il prend acte de la difficulté des Marocaines à s’intégrer au marché du travail. Les femmes sont sorties de l’espace domestique qui leur était assigné, et elles accèdent, le plus souvent par nécessité, au travail salarié. Le côtoiement des hommes et des femmes dans l’espace public modifie les cadres traditionnels des homosociétés masculine et féminine. Il tend à remettre en cause la ligne de genre, c’est-à-dire la fixité des rôles sociaux impartis à chaque sexe. Et c’est tout l’enjeu de cet ouvrage que les femmes puissent cesser se sentir accusées et coupables « du fait de certains comportements sociaux mal assumés » (p.10).

Dans ce contexte, un regard critique sur le processus de fabrication sociale des « mauvaises femmes » est l’affaire de chacun ; et c’est aussi le rôle de la sociologie, conçue comme un sport de combat, que de militer pour « la reconnaissance de la sexualité comme une activité diverse, et un travail en bonne et due forme » (p.10). La parution simultanée de l’ouvrage en français et en arabe (traduction de Abdelmouneim Bounou, révisée par Mohammed Abdelhamid) s’inscrit dans un projet plus large de « recherche action » revendiqué par l’auteure. Le déroulement de l’enquête lui-même visait à engager les travailleuses du sexe qui y ont été associées dans la voie d’une sociologie réflexive, visant à leur faire comprendre les causes de leur stigmatisation, et à leur permettre de mieux y faire face. Et l’ouvrage se conclut par une série de recommandations visant à agir dans le domaine de l’éducation des femmes, de la prévention des MST et des grossesses non désirées, la création d’une conscience de groupes entre les travailleuses sexuelles et la sensibilisation des pouvoirs publics aux effets sociaux de la stigmatisation.

L’équipe d’enquête, constituée de quatre femmes, dont trois venues du milieu de la prostitution de Casablanca, a conçu et dépouillé un questionnaire portant sur les conditions de vie de 73 travailleuses sexuelles. Elle a par ailleurs réalisé des entretiens en groupe, et huit entretiens individuels, plus approfondis. Les conditions de l’enquête ne permettent pas de conclure à la représentativité de l’échantillon, pour une population estimée, dans cette métropole de 4 à 5 millions d’habitants, à 2000 travailleuses sexuelles. Les comptages réalisés (improprement traduits sous forme de pourcentages) laissent apparaître une majorité de néo-citadines, mères divorcées ou célibataires, d’une moyenne d’âge de 30 ans, habitant dans des quartiers périphériques et exerçant leur activité de façon indépendante au domicile de leur client, dans des hôtels ou des maisons de passe, plus rarement dans des voitures ou des cinémas, où le risque de se faire arrêter est plus grand.

L’intérêt de l’ouvrage réside surtout dans l’exploitation de cette enquête, dans la visibilité qu’il apporte à un phénomène illégal et occulté, et dans la parole qu’il donne à ces femmes exclues et réprouvées. Les deux premières parties, « Cadre social et sexuel dans l’islam au Maroc », et « Les interconnexions entre le sexe et l’argent » sont plus contestables et n’échappent ni à la caricature, ni à l’essentialisme culturel et religieux. On regrettera notamment l’omission de travaux qui auraient pu donner à ce travail une certaine profondeur historique et davantage questionner l’émergence d’une société marchande et la naissance d’un « marché sexuel ou de services sexuels ». Mais on saluera surtout l’opération de sensibilisation publique qu’a représenté la publication d’un tel ouvrage et la levée d’un tabou qu’il suppose.

NOTES

[1Maître de conférences en histoire contemporaine, Université de Lyon, École normale supérieure Lettres et Sciences humaines, en délégation au Centre Jacques Berque pour les Etudes en Sciences humaines et sociales, Rabat (Maroc).

[2Christelle Taraud, La prostitution coloniale, Algérie, Tunisie, Maroc (1830-1962), Paris, Payot, 2003.

Note de la rédaction

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