Accueil |  Présentation  | Qui sommes-nous ?  | Charte éditoriale  | Nous contacter  | Partenaires  | Amis  | Plan du site  | Proposer un contenu

Suivre Liens socio

Mail Twitter RSS

Votre Liens socio

Liens Socio ?
C'est le portail d'information des sciences sociales francophones... Abonnez-vous !


Les règles de la méthode sociologique

Une réédition de l’ouvrage d’Emile Durkheim, avec une introduction de François Dubet (Puf, coll. "Quadrige", octobre 2007, 10€)

publié le vendredi 11 avril 2008

Domaine : Sociologie

      {mini}

Par Igor Martinache

Est-il vraiment utile de présenter Les règles de la méthode sociologique, tant ce petit livre rouge [1] paru en 1895 a aujourd’hui acquis le statut de bible des étudiants et chercheurs en sciences sociales, en France, mais aussi à l’étranger ? Oui, répond François Dubet dans l’introduction qu’il a rédigé à l’occasion de la réédition de ce « classique », car le destin d’un tel ouvrage est « d’être « trop » lu et de ne devenir que la caricature de lui-même à travers quelques citations mécaniquement répétées ». On ne peut que lui donner raison, car si les principes énoncés par le jeune Emile Durkheim [2] dans ce court traité sont souvent connus, cités et récités, leur implications et leur portée ne sont que trop rarement critiquées - au double-sens rappelé par le travail d’Immanuel Kant [3] d’un « bon » usage de la raison consistant à suspendre le jugement pour « faire le tour de l’objet », et le sens plus courant d’une remise en cause négative des présupposés et de la cohérence interne d’une affirmation.

Ainsi, l’une des consignes les plus fameuses de l’ouvrage, « la première règle et la plus fondamentale est de considérer les faits sociaux comme des choses », en exergue du deuxième chapitre, ne soulève-t-elle plus les débats que son interprétation avait suscité à l’origine comme le rappelle François Dubet : fallait-il entendre que les faits sociaux étaient des choses ou que le scientifique du social procède comme si ils étaient des choses, au même titre que les phénomènes naturels dont traitent les sciences dites « dures » [4]. De même, l’injonction d’Emile Durkheim à « écarter systématiquement les prénotions » est-elle plus problématique qu’il n’y paraît. Quel statut accorder ainsi par exemple aux représentations de l’ « esprit vulgaire », ainsi que Durkheim désignait le sens commun par opposition aux concepts du scientifique ? Max Weber, dont on oppose parfois un peu trop radicalement les vues à celles de Durkheim, leur a en effet accordé une place prépondérante dans la genèse de l’action sociale, et Durkheim lui-même dans son oeuvre ultérieure leur accordera une attention soutenue, ainsi qu’en témoigne sa dernière oeuvre majeure, Les formes élémentaires de la vie religieuse (1912). Or, comme le rappelle encore François Dubet, cette dernière a eu plus d’écho hors de France que Les Règles de la méthode sociologique ou Le Suicide (1897) [5], et Emile Durkheim semble y avoir « délaissé la recherche des causes au profit de l’analyse des systèmes symboliques et des homologies de sens qui les structurent ». « Ici, poursuit le préfacier, le savant positiviste n’est pas certain que l’on puisse vivre et former société sans croire ».

Il est ainsi indispensable de garder à l’esprit qu’en rédigeant ces préceptes, Emile Durkheim avait l’intention de fonder la sociologie comme une science, s’opposant en cela aux spéculations évolutionnistes d’auteurs comme Herbert Spencer dont la dénonciation est plus explicite dans De la division du travail social (1893), mais aussi aux moralistes et idéologues, économistes en tête (!) [6], qui prennent leurs propres règles morales pour les normes qui organisent réellement la société.
Ainsi, qu’il s’agisse de la définition des faits sociaux, principalement caractérisés par la contrainte qu’ils exercent sur les actions individuelles, de la méthode pour les observer, et en rechercher les causes et fonctions, dans le monde social et non dans les fins poursuivies par les individuelles, qui s’appuie notamment sur le repérage des variations concomitantes, la distinction entre le normal et le pathologique, ou encore la manière de dégager des types sociaux, Les Règles de la méthode sociologique constituent bel et bien non seulement une boîte à outils plus qu’utile pour le chercheur -comme le lecteur- en sciences sociales, mais aussi et peut-être surtout le déclencheur d’une réflexion épistémologique dont se dispensent (trop) souvent les précédents, faute de temps ou d’intérêt - considérant notamment qu’il s’agit d’une « affaire de philosophes » [7]. Quitte à prendre ses distances avec le holisme méthodologique prôné par le fondateur de la sociologie institutionnelle française, autant le faire en connaissance de cause. Car, comme le note encore François Dubet, on peut se demander si, un peu comme Marx, Durkheim était bien durkheimien. Dès Le suicide en effet, celui-ci adopte par exemple une démarche plus « individualiste » que celle préconisée dans Les Règles. Il s’agit donc de resituer l’oeuvre dans son contexte, et dans la biographie de son auteur, tout comme Pierre Bourdieu, entre autres, invitait à opérer une socioanalyse à partir de la biographie de l’auteur pour mieux comprendre la genèse de son oeuvre oeuvres - y compris la sienne propre [8]. Toujours est-il qu’on ne devient pas un « classique » par hasard [9], aussi ne peut-on que recommander à ceux qui ne l’ont pas encore lu, comme aux autres, de se (re)plonger dans l’étude de ce texte, l’expérience ne pourra en être que profitable.

NOTES

[1ici du moins par les « hasards » de l’édition...

[2Il n’avait que 36 ans quand il a rédigé ce texte

[3Une autre référence incontournable en matière épistémologique pour les sciences sociales - voir notamment la Critique de la raison pure (1781)

[4Querelle que Durkheim a cherché à apaiser dans la préface à la seconde édition - qui comme celle de la première est ici heureusement reproduite par l’éditeur- où il écrit non sans ambiguïté que les faits sociaux ne sont pas « des choses matérielles, mais sont des choses au même titre que les choses matérielles, quoique d’une autre manière »

[5Dans lequel Durkheim met en application ses règles sur un phénomène peu enclin à être considéré comme un fait social par le sens commun

[6Au premier rang desquels Stuart Mill

[7Sur la coupure problématique entre sociologie et philosophie, voir la postface à la seconde édition des Nouvelles sociologies de Philippe Corcuff, Armand Colin, 2007 (

[8Ainsi qu’il a commencé à le faire dans son dernier ouvrage, Esquisse pour une auto-analyse, Raisons d’Agir, 2004

[9L’élévation à ce rang n’est-elle pas en effet un bon exemple de fait social ?!

Note de la rédaction

À lire aussi dans la rubrique "Lectures"

Une réponse de José Luis Moreno Pestaña au compte rendu de Pierre-Alexis Tchernoivanoff
Un ouvrage de Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot (Payot & Rivages, Coll " Essais Payot", 2009)
Une réédition de l’ouvrage de Katharine Macdonogh (Payot & Rivages, Coll "Petite Bibliothèque Payot", 2011)

Partenaires

Mentions légales

© Liens Socio 2001-2011 - Mentions légales - Réalisé avec Spip.

Accueil |  Présentation  | Qui sommes-nous ?  | Charte éditoriale  | Nous contacter  | Partenaires  | Amis  | Plan du site  | Proposer un contenu